‹ Richard Wagner en caricaturesChapitre 27 sur 89 · Prologue débité par Mme la Directrice de la troupe · texte numérisé non relu

Prologue débité par Mme la Directrice de la troupe

« Honorable société, Messieurs et Dames, j'ai l'honneur de me présenter devant vous : Mon nom est Schnabelhofer, je suis

(1) Allusion à un incident qui se passa, en effet, en 18S2, à une représentation de Parsifal et que M. Henri Amie rapporte ainsi dans son volume , Au pays de Gretchen :« Wagner est dans la salle avec Liszt. Chacun le sait : «. le bruit en a couru. La foule se tourne de son côté et l'acclame. Le maestro « ne paraît point tout de suite, puis, brusquement, on le voit émerger de la « loge de la direction, se pencher et applaudir ; ce procédé surprend un peu « le public ; on se retourne instinctivement et chacun comprend alors le pour- « quoi de cette étrange mimique. Les artistes entendant les applaudissements, « sont revenus saluer et ils se sont trouvés devant les dos de tous les specta- « teurs. Wagner a voulu mettre un terme à l'embarras de ses interprètes. »

Madame la Directrice, veuve, non point, grand Dieu! car je suis la femme de M. Schnabelhofer qui tient théâtre à Gaensendorf; moi, je dirige à Stockerau. Je sais tenir le sceptre : à personne on ne fait la cour, et les miens doivent obéir à l'œil. Si je n'étrille point mes gens, c'est la banqueroute; car les places me sont payées 4 kreuzers et encore, pour ce prix, je donne une saucisse. Les jours de maximum toute la boutique me rapporte 9gulden(l), et, cependant, les dernières nouveautés sont données chez nous.

« Trois hommes, deux femmes, six moutards, tel est le reste de ma troupe, ce qui ne nous empêche pas de jouer ce qui se joue partout et toujours, tout ce que Moser, Anzengruber, Rosen, Bauernfeld, Lindau (2), écrivent; aucune pièce à sensation de Paris chez nous n'est méconnue.

« Si tu donnes ton doigt au paysan, bientôt la main entière sera prise : déjà les gens de Stockerau réclament des opéras complets. Donc, quoique je n'éprouve aucun plaisir à cela, je vous donne, aujourd'hui, la Walkyrie; que ne fait-on pas pour gagner son pain !

« Mais que de choses ne m'a-t-il pas fallu modifier : tout ne peut être joué comme il est écrit. Marier ensemble frère et sœur, n'est-ce pas contraire à la morale? Donc, j'ai fait de Siegmund et de Sieglinde le cousin et la cousine, et imprimé à l'action un tour plus moderne (3).

« A quoi bon jaser ! Déjà le rideau glisse. Si la pièce vous plaît vous me payerez à la sortie 9 batz de supplément. »

Tournez les pages; vous verrez, suivant l'usage, — apparaître en images — et en rimes plus ou moins

(1) Ancienne monnaie allemande, de la valeur de 2 fr. 25.

(2) Auteurs dramatiques allemands ou autrichiens. Anzengruber est décédé en 1891.

(3) Siegmund et Sieglinde, tous deux enfants deWotan; c'est de cet inceste que naîtra Siegfried, et cet inceste a été sans cesse reproché à Wagner au nom de la morale universelle. Toutefois le compositeur avait, par avance, répondu aux reproches, puisque dans la Walkyrie Fricka vient porter plainte ;i Wotan contre ce crime qui viole les lois divines et humaines et demande le châtiment des coupables. ,

sages — maint personnage. Du reste, je vous fais grâce, d'autant plus que, souvent, les satiriques allemands, pour apprécier l'œuvre de Wagner, se sont contentés d'aligner bout à bout les mots colossal, pyramidal, génial, grandios, famos, immens, enorm, et autres termes du vocabulaire franco-germain. D'aucuns ont même forgé une langue de l'avenir, déclinant, pour faire suite à la musique de l'avenir, niebelungert, gotterdœmmeringert, brùnnhildert , bayreitthert , alberichert, rheintochtert.

En somme, aucune pièce n'a, comme Y Anneau des Niebelungen, mis les satiriques en joyeuse humeur, d'abord à cause de la machinerie qui y tient une place considérable, ensuite à cause du sujet lui-même, sorte de course à la bague en sept tableaux, qui ne se peut expliquer que par un manque complet de bijoutiers dans l'ancien paradis germain.

La machinerie, c'est tout un monde. Dans ses drames en musique, le maëstro a donné une grande place aux animaux ; Ton peut même dire qu'il a fait venir sur les planches un jardin zoologique et antédiluvien.

Corbeaux, colombes, oiseaux de paradis, chevaux, dragon classique, tout cela, petits et grands, fait partie du répertoire, chante et crie suivant la méthode wigalawajesque, jusqu'à ce qu'il se présente des « dresseurs d'animaux vivants pour opéras de l'avenir ». Au chant perlé, si gracieusement susurré par les oiseaux, répond le hennissement du cheval ou le beuglement sourd du dragon ; c'est un second orchestre, visible et quelque peu encombrant, qui ne rendra pas facile la vulgarisation des œuvres wagnériennes.

Tout cela peut être très grand, très symbolique, mais quelle que soit l'étendue de la scène, cette bassecour en carton, malgré son exotisme, n'en impose point et très facilement prête à la caricature.

Transformer un dragon en tenore robusto , c'est certainement peu commun, mais le montrer roulant lui-même à travers les creux et les bosses du sol, — la partie la plus avancée de son être menaçant l'orchestre invisible alors que sa queue traîne encore dans les coulisses, — puis lui faire émettre dans cette position des sons bas en bâillant majestueusement, sans même songer à l'influence que pareils bâillements pourront exercer sur le public, c'est, de sa propre volonté, marcher au-devant du ridicule.

Le Punch de Londres a rendu, d'une façon assez exacte et assez comique, ce duel en musique d'une allure peu commune et d'une vue peu habituelle.

Ecoutons-le :

Siegfried se place vis-à-vis de Fafner, qui se transporte plus loin sur une haute cime, et crache vers lui, par ses naseaux, un joli motif qui doit faire beaucoup d'effet. Siegfried saute de côté, Fafner agite lourdement sa queue pour attraper Siegfried, qui l'évite en sautant sur le dos de l'animal : comme la queue le suit vivement et le saisit presque, Siegfried blesse le monstre avec son épée. Fafner retire sa queue (sans rire), rugit (une réelle crainte s'empare du public) et soulève la partie antérieure de son corps afin de pouvoir se jeter de côté et de tout son poids sur Siegfried; mais, en cette posture, il met à nu sa poitrine. Siegfried découvre la place du cœur, et rapidement y plonge son épée jusqu'à la garde. Ceci calme Fafner, mais pas le duo; car il y a encore un très beau morceau d'ensemble, quoique « à voix plus faible » (à mi-voix), ce qui est raisonnable, pour qu'un animal puisse expirer décemment.

Ce combat digne d'un théâtre de marionnettes et cette mort à coups de trombone ont été jugés non moins ridicules par plusieurs écrivains wagnéristes, notamment par M. Alfred Ernst dont le livre Richard Wagner et le Drame contemporain peut être considéré comme l'œuvre capitale écrite en ces dernières années sur la dramaturgie bayreuthienne.

« Il est impossible, dit M. Ernst, de prendre très au sérieux ce dragon de cartonnage qui se remue difflcultueusement, à demi caché par les rocs amoncelés à l'entrée de la caverne. La flamme qui bout dans sa gueule et la fumée soufflée par une machine à vapeur n'arrivent aucunement à nous convaincre : on n'a pas d'inquiétudes pour Siegfried, et cette lutte prête plus à rire qu'à trembler. »

En un mot, le comble de l'enfantillage sous forme de grandeur surhumaine.

Et pourquoi toute cette machinerie de carton?

Pour nous faire assister, dit le Floh, aux péripéties d'une course à la bague.

Ne vous étonnez donc point si l'anneau musical a inspiré mainte pochade, si vaudevillistes et caricaturistes, à tour de rôle, le montrent circulant de main en main, passant de doigt en doigt.

« Un anneau d'or brille à ton doigt, celui-là aussi m'appartient ! » Ainsi s'exprime dans Rheingold le dieu Wotan lorsqu'il dépouille le nommé Alberich de tous ses trésors ; ainsi s'exprimeront les légendes de maintes images viennoises, mettant en présence les jeunes beautés du « Ring » et les gros banquiers israélites.

Cette bague me plaît, beau jeune homme ; Pour me l'offrir sois assez galant homme.

Mais, comme Wotan, qui par les géants n'entend point se laisser dépouiller d'un aussi beau trésor, le beau jeune homme quelquefois proteste.

Et alors la dame poliment éconduit le monsieur.

Conclusion : ne point perdre... sa bague, cela peut occasionner de mauvaises rencontres et vous forcer à faire la chasse au dragon.

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