LES GRANDES BATAILLES POLITIQUES ET MUSICALES
La bataille du « Tannhauser» en 1861. — Siffleurs du monde et sifflews de la politique. — La caricature et la satire. — Les vignettes de Cham. — Deux parodies : Panne-aux-airs ; Ya-mein-Herr . — Les parodies voient juste en prédisant les succès wagnériens. — Wagnériens d'hier, wagnériens d'aujourd'hui. — La musique fin de siècle. — Quelques mémorables journées wagnériennes à l'étranger.
La lutte qui brise les faibles est le véritable baptême des forts. Injures, sifflets, trognons de choux, rien ne fut épargné à Wagner; dès l'origine, il a bataillé, il a tenu tête à toutes les attaques, à tous les projectiles, et, finalement, il a triomphé.
Mais la grande bataille, celle qui retarda de plusieurs années son succès définitif, celle qui, au dire des partisans des anciennes formules, arrêta l'invasion des barbares du Nord dans le domaine de l'idéalisme musical, ce fut la bataille livrée, en 1861, rue Le Peletier, sur les rives de la Seine, à l'intérieur du bâtiment pompeusement appelé : « Académie Impériale de musique. »
Bataille ! est-ce bien le mot convenant aux sifflets qui avaient pris le la en certain cercle plus équestre que musical.
Bataille! cela vous a des allures artistiques; cela rappelle les grandes journées du classicisme et du romantisme ; cela évoque les souvenirs de choses et de gens qui ont laissé dans l'histoire une trace profonde. Et rien de semblable ne se saurait voir dans les protestations des gentilshommes porteurs de « sifflets à roulettes » qui se firent jour aux soirées du Tannhàuser.
Quels étaient, en effet, les ennemis en présence?
D'un côté, Wagner, c'est-à-dire un homme qui, sans ménagements, a, du coup, démoli tout l'échafaudage de l'ancien opéra, ameuté, par conséquent, contre lui tous les fabricants travaillant en ce genre, tous « les suiveurs de sentiers battus », tous ceux qui, par intérêt ou par goût, pouvaient tenir au principe existant, éditeur, chef d'orchestre, directeur de théâtre, amateur — l'amateur surtout, nullité pédante et prétentieuse.
De l'autre côté, les gens habitués à entendre, à voir, à applaudir des « romances opéralesques » greffées sur un fond quelconque, les gens à crâne chauve dont la fonction sociale a consisté, de toute éternité, à se pâmer devant les tours de force des gosiers à double fond et à admirer les souplesses des ronds de jambes en caoutchouc.
Je n'en veux pour preuve que ce compte rendu d'une précieuse exactitude emprunté à M. Catulle Mendès, alors jeune et bouillant lutteur :
Je songe malgré moi, écrit le poète dans son livre sur Wagner, aux représentations de Tannhàuser à l'Académie impériale de
musique. Cris, sifflets, huées. Loges qui s'insurgent, galeries qui se pâment de rire derrière l'éventail, fauteuils d'orchestre qui bondissent de colère. « D'où nous vient celui-ci? Quel est cet homme nouveau qui prétend tout changer? Quoi, pas une cavatine ? Nous tenons spécialement aux roulades, aux trilles, aux points d'orgues et autres menus agréments. Nous voulons des ballets, oh! nous tenons absolument aux ballets. Le drame lyrique ne peut bien marcher que grâce aux jambes des danseuses. De jolies jambes, et entre temps, quelques thèmes bien carrés, bien faciles à retenir, voilà ce qu'il nous faut. Ah! ahl monsieur, un drame qui a la prétention d'être un drame, d'émouvoir, de violenter même les sens et l'esprit ! Vous avouerez, monsieur, que cela est le comble de la bouffonnerie ! » Et, grandissant de scène en scène, d'acte en acte, interrompant l'action, désorientant l'orchestre, épouvantant les comédiens, les clameurs de la foule hostile qui avait ri, glapi et hurlé devant même que la toile fût levée, produisait un immense charivari continu que ne parvenaient à dominer ni les sonorités les plus aiguës des violons, ni les cris passionnés de la courageuse Marie Sass. On donnait au monde artistique le triste spectacle d'un acharnement sans motif et sans excuse, et sous le prétexte de juger un opéra, on insultait çà et là des femmes.
Ainsi donc, les habitués, les abonnés, les gens qui voulaient romances et ballets, tels furent bien les véritables ennemis. Un parti pris de principe, sans rime ni raison. Ceux qui verraient dans la bataille du Tannhàuser le premier engagement sérieux entre wagnériens et antiwagnériens se tromperaient étrangement : ces derniers n'existaient pas encore en 1861 , ou du moins, n'étaient pas parmi les abonnés de l'Opéra s'élevant contre une œuvre qui déplaisait, sans être à même d'apprécier cette œuvre au point de vue technique.
Quoi qu'il en soit, en 1861, la satire littéraire et graphique se porta sur le terrain musical. C'est la concep-
tion, c'est la formule du compositeur qu'on attaqua et non son origine étrangère, bien que les légendes de certaines vignettes de Cham fissent intervenir l'Alle-
W. Wagaer pTeuaul leparli ûc faire exécuter sa musique de l'avenir par des musiciens
tûalement de l'avenir o
Caricature de Cham.
{Charivari, 27 février 1860.)
magne et les Allemands. Mais il n'y avait là rien de particulièrement désagréable pour l'homme et le pays : on a blaguait » alors la lourdeur, la toilette, la tournure germanique, tout en faisant, partout, excellent accueil aux Allemands de distinction. Wagner, à cette époque,
ne comptait à Paris que des ennemis personnels ; il ne s'était pas encore aliéné l'esprit national.
Donc, dans le Charivari, ce fut une véritable avalanche de bons mots écrits et dessinés; on ne peut regarder sans regret ces vignettes si admirablement interprétées par les graveurs, si enlevées, si françaises d'allure, qu'encadre un texte également spirituel.
Plus rien des sifflets et des sérénades de mirlitons, mais bien l'esprit gouailleur du gamin de Paris, cet esprit d'à-propos qui toujours se montra peu tendre à l'égard des musiciens, — je ne sais pourquoi, mais il me semble qu'on trouverait facilement chez le peuple de la grande cité quelque chose de l'antipathie de Victor Hugo pour le bruit dit « musical », — cet esprit qui, dans le temps, n'avait guère mieux accueilli l'Italien Rossini immédiatement surnommé Tambourrossini, et communément représenté harnaché de cymbales et de grosses caisses.
Chamailleries de Wagner avec l'Opéra, cet Opéra qui, dans le lointain de sa province allemande, lui apparaissait jadis comme l'Eden rêvé, procès avec ses librettistes, étrangetés de son caractère, tout cela mélangé aux satires sur la musique de l'avenir, aux jeux de mots sur les noms des personnages, constituait le fond des articles satiriques. Dans les Tribulations du Tannhàuser, « wagnériade en plusieurs tableaux » , M. Pierre Véron montrait Wagner réclamant sans cesse des délais nouveaux, par exemple : « un mois et demi de répétitions pour dresser les chiens qui, dans la scène de chasse, aboient au-dessous du ton », et finissant par ne pas être joué afin de rester logique avec
lui-même, avec son titre de « musique de l'avenir ». On proposait des séances de magnétisme avec exécu-
-musonSîarlmftJ^^Rirolift^r.Yiriem £ithdestQUches.S8,r.ÎJtsJi: F'Shn's
Eh! bien..., mon pauvre Morphée ! te voila donc dégommé
Hélas ! monsieur Wagner vient de prendre ma place !......
Caricature de Cham.
{Charivari, '6 avril 18G1.)
tion du Tannhàuser pour endormir sans danger les clients récalcitrants; on conseillait aux dentistes l'achat
de boîtes à musique « wagnérisées » ; Morphée et le pavot se voyaient dégotés ; et, pour remplacer la valériane, on annonçait « l'extrait de wagnériate ».
Combien torturés furent les nobles seigneurs du Tannlïàuser, vulgairement orthographié « Tanne-aux- Airs »! Dans les articles comiques d'un journal jadis plus amusant qu'aujourd'hui, on peut voir leurs noms ainsi francisés pour l'amusement de la galerie :
« Le lent-grave Hermann, — Tanne-aux-Airs, chevalier mélancolique et chanteur grivois, — Vol-franc, ainsi nommé pour la droiture de ses sentiments et la rapidité avec laquelle il se transporte partout où on peut avoir besoin de ses petits services, — Va-te-taire, chevalier chanteur insignifiant, — Bitter-grog , chanteur rageur, — E Usa-bête, bonne fille peu récréative, — Madame de Vênusberg , femme légère.
En somme, cela ne sortait pas des charges, des satires habituelles. On faisait la même chose pour toutes les œuvres nouvelles , on ferait de même plus tard, pour Rienzi baptisé « Viens-y-voir », pour Lohengrin transformé en « Laur-en-grain ». L'actualité n'est-elle pas seule maîtresse en ces matières !
Les colonnes du Charivari se remplirent de lettres bizarres à l'adresse du musicien si étrangement compris. La suivante suffira à nous renseigner sur leur esprit :
A Monsieur Richard Wagner, compositeur de l avenir. Monsieur,
En France votre musique n'a pas été comprise. Mais tout le monde n'est pas idiot, — heureusement.
Le roi Oyayaye XXXIII, mon puissant maître, m'envoie vous demander si vous consentez à venir dans l'île qu'il gouverne. Nous faisons construire un théâtre en plein vent ; vous seriez bien aimable si pour pièce d'ouverture vous veniez faire représenter votre 7'annhàuser. Je suis convaincu que vous aurez dans notre île un succès immense.
Nous vous attendons avec impatience.
Je baise vos genoux.
Le régisseur du grand théâtre Oyayaye XXXIII,