‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 14 sur 43 · SIMON · texte numérisé non relu

SIMON

« ... La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! Les esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils l'attachèrent dans un corps de femme.

« Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Ptésichore a maudit la mémoire. Elle a été Dalila... Elle s'est prostituée à tous les peuples. »

On pense de suite à l'évocation de Kundry par Ivlingsor : « Tu as été Hérodiade !... et qui encoref Gundryggia là... Kundry maintenant! » Et à des indications scéniques telles que celleci : « Kundry paraît dormir... elle fait tout à coup le mouvement de quelqu'un qui s'éveille ^ »

V/agner a compris la poésie de la nature et l'a exprimée en des tableaux d'une suggestion puissante : tel cet horizon de mer, immense, impassible au fond de la scène, dans le premier et le troisième acte de Tristan, nous donnait tantôt l'impression d'une tristesse, tantôt la

I. On peut rapprocher aussi, du pardon do Kundry la maudito, l'épisode d'Abdiel-Abbadona, dans la .}fessia(le de Klopoctks.

conviction de l'immuable sérénité des choses... telles aussi la forêt de Siegfried, la prairie du troisième acte de Parsifal; telle encore la vallée au pied de la Wartbourg-, où la prière d'Elisabeth répond au chant des pèlerins, oùTannhaeuser viendra mourir, racheté par la grâce et l'amour.

Et, dès Lohengrin, le symbole ajoute son émotion spéciale aux émotions directes de la réahté concrète. Eisa, pourquoi ta demande? le doute a parlé, la foi est morte, le bonheur à jamais perdu... L'Or repose aux profondeurs du fleuve : « Celui-là seul en peut jouir, chantent les Filles du Rhin, qui renonce à la douceur de l'amour! » Alberich jure l'effroyable serment; il arrache l'Or du rocher : ainsi la violence maudite, le rapt des convoitises ardentes sont entrés dans le monde et ont engendré tous les crimes. Freia est mise en gage : l'ambition a fait méconnaître l'amour. Cet oiseau qui chante dans les bois et que Siegfried écoute, c'est la voix de notre rêve, l'aspiration de notre âme que nous croyons retrouver dans le monde extérieur. L'épée de Wotan est un symbole ; elle figure la puissance nouvelle, l'humanité faite libre; mise aux mains de Siegfried, elle sera comme une foudre remontante, elle détruira l'ordre que les dieux avaient cru éternel, brisera l'épieu qui gouvernait le monde, provoquera la catastrophe finale qui doit précéder la

grande transformation*. Tout est symbole : le philtre de Tristan, le Jour et la Nuit, la cantilène du pâtre; la pédanterie des Maîtres, la fougue et Tindépendance de Walther, la genèse de la mélodie du Songe, le mariage enfin d'Eva et du jeune chevalier; le Graî, la blessure d'Amfortas, Klingsor, les Filles-Fleurs.

Mais il en faudrait trop dire, et ce n'est pas un chapitre, c'est un livre entier qu'il conviendrait d'écrire sous ce titre: Wagner poète... Oui, répétons-le, Wagner a été un poète, un très grand poète, dramatique toujours, lyrique bien souvent, et poète et philosophe en maint endroit de ses œuvres. Il nous a présenté de saisissantes incarnations de notre destinée, de la volonté et du désir de l'homme, Tannha?user, Tristan, Wotan, Siegfried; des héros purs, l'humble Wolfram, le céleste Lohengrin, le grand et bon Hans Sachs, et ce victorieux du Renoncement, Parsifal... Et vous, Eisa, Iseult, Brunnhilde, Kundry, nous vous avons toutes aimées! Vous demeurerez, inoubliables, parmi

1. Les symboles généraux laissent encore place à d'autres interprétations plus restreintes, épisodiques en quelque sorte, souvent très vraisemblables, presque certaines, et parfois relatives aux idées et aux œuvres de Wagner. Dans Hans Sachs, on a voulu voir Franz Liszt, en s'appuyant sur ce que Walther représente Wagner, de l'aveu universel. De même les deux moitiés de Nothung seraient... la Poésie et la Musique, réunies par Siegfried-Wagner. \'aincment Mime avait essayé de les souder l'une à l'autre : Siegfried les brise, les réduit en limaille, et les fond alors en une seule lame...

tl2 RICHARD WAGNER

les plus hautes créations de la sainte Poésie. L'étude des origines mythiques des poèmes \vagnériens ne saurait amoindrir en rien l'invention du maître. Si géniale est la métamorphose des épisodes, plus belle encore est celle des types : quel chemin n'y a-t-il pas de l'Odin Scandinave au Wotan de la Tétralogie, de la Walkyrie ancienne à cette sublime Brunnhilde, émue de la détresse humaine, qui se dévoue, se sacrifie, et affirme, sur les ruines d'un monde, la Rédemption par l'Amour! Wagner a pieusement recueilli les traditions significatives du passé : Shakespeare et Gœthe avaient agi de même en poésie dramatique, et bien d'autres comme eux! Eschyle s'est aidé des symboles religieux de son temps, des populaires souvenirs historiques, des mythes souvent obscurs que vénérait le peuple grec. A-t-il cessé d'être pour cela le créateur de Prométhée^ de Prométhée tel du moins que nous continuons de le comprendre? Si la voix des Océanides résonne encore pour nous, de môme résonneront, sans s'éteindre jamais, la plainte des Filles du Rhin pleurant l'Or perdu, la dernière extase de Brunnhilde, l'adieu de Lohengrin, les chœurs des pèlerins chantant la grâce, l'hymne d'iseult mourante, le cantique suprême du Parsifal.

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