L IDEE RELIGIEUSE
En plusieurs de ses écrits théoriques, Wagner a traité des rapports entre la Religion et l'Art. Il a eu la claire notion de la fonction universelle, synthétique, du culte religieux dans la vie sociale d'un peuple, et aussi de la force persuasive de l'Art. Une œuvre d'art, lorsqu'elle est belle, vraiment harmonieuse, nous convainc sans démonstration. Elle agit sur notre individu total, parle aux sens, frappe l'esprit, émeut le cœur. Plus encore que les autres arts, la musique offre ce caractère d'être en quelque sorte suggestive de la foi.
Wagner n'a pourtant jamais été un réformateur philosophique ou rehgieux^ Mais son
1. Cette vérité, exposée fort souvent par MM. de Fourcaud, Jullien, Victor Wilder, etc., etc., et que j'ai, de mon côté, toujours tenue pour certaine, est confirmée très rigoureusement, avec nombre de documents à l'appui, par M. Stewart Cliamberlain, dans les curieuses études qu'a publiées la Revue ivagnérienne (août 1886. — Février 1887).
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infaillible instinct d'artiste et de poète lui a fait comprendre que la question de la destinée humaine, le désir d'une existence renouvelée, réparatrice de tous nos maux, la soif de la vérité, de la justice et de l'amour, étaient les grandes, les principales sources de poésie. Attendri par le grave spectacle de notre misère, préoccupé par l'affirmation vaillante qui consola tant de foules disparues, il a spontanément exprimé, dans ses œuvres, le rêve séculaire de la souffrante humanité. Fait essentiel, qui ne s'était point vu au théâtre, avec une netteté pareille, depuis les pieux mystères du moyen âge.
L'artiste, sur ce point comme sur d'autres, a guidé sûrement le penseur. Il n'y a pas là de religion nouvelle, de « néo-christianisme » , comme certains auteurs Font écrit. Il n'est pas nécessaire non plus de supposer un mouvement des idées personnelles de Wagner vers les croyances pratiques de l'orthodoxie chrétienne... les faits ne semblent pas justifier cette seconde hypothèses en dépit de quelques paroles échappées à Wagner dans les derniers temps de sa vie et rapportées par M. Hans de Wollzogen. Une question aussi délicate — et aussi obscure — est d'ailleurs impossible à traiter, aujourd'hui du moins, d'une façon tant soit peu déci-
1 . ^'oi^ diverses anecdotes de la vie de Wagner, et surtout l'ébauche du drame intitulé : Jésus de yazarelh.
sive. Qu'il nous suffise donc d'enregistrer une certitude, de constater une réalité indiscutable : l'impulsion donnée à l'Art par Wagner dans le sens d'une idée religieuse générale. Cette impulsion est hors de doute ; tous les esprits sont d'accord là-dessus, aussi bien les positivistes et les athées que les catholiques les plus fervents ^
En premier lieu, si l'on fait une rapide revue des drames wagnériens, on doit noter le goût particulier qui s'y manifeste pour le moyen âge, pour l'aspect mystique, surnaturel, des grandes choses de cette époque, et surtout une intelligence complète des légendes groupées autour de la doctrine catholique. Dans le Vuissemi-fantôme, le Hollandais maudit est sous la menace d'une véritable damnation, ébauchée déjà dans le supplice toujours renouvelé de sa course à travers les mers ; cette tradition est proche de celle du Juif Errant, et de ces contes d' Etichantés si nombreux chez les peuples d'Europe. Dans le Tannhiimer, le monde chrétien est directement mis aux prises avec le paganisme. Au nom de Marie, jeté par le prisonnier des voluptés charnelles, Vénus disparaît, la montagne s'écroule, la nature extérieure surgit de nouveau, illuminée de joie et d'innocence. Wolfram est
1. On consultera avec fruit, sur cette matière, rintéressant article de M. Edouard Rod : Wagner et l'esthétique allemande, jiaru dans la Revue contemporaine du 25 juillet 18S5.
pieux : l'ardeur de sa foi, la sainteté de son amour, lui donnent la force de renoncer à Elisabeth. C'est au nom de Jésus Rédempteur qu'Elisabeth intercède pour Tannhœuser coupable : « Vous tous, si purs dans votre croyance, dit-elle aux chevaliers, quel outrage aviez-vous reçu de lui? Mais moi... moi qu'il a brisée, je demande grâce pour sa vie et pitié pour son âme. » C'est au pied d'une statue de la Vierge qu'ÉHsabeth prononce la prière par laquelle TannhaL'user doit être absous. L'humble cri du mourant: « Sainte Elisabeth, priez pour moi », qu'est-ce autre chose que le tout-puissant élan du cœur, cette contrition parfaite proclamée par l'Église nécessaire et suffisante, à l'instant dernier, pour assurer le salut éternel? Et lorsque le bois de la crosse éclate en une gerbe de fleurs blanches, ne nous semble-t-il pas que ces paroles de l'Évangile soient murmurées à notre oreille : « En vérité, vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis. »
Pour achever de montrer à quel point, dans Tonnhàuser, Wagner s'est imprégné de l'esprit religieux du moyen âge, il serait utile de citer des pages entières du texte, de traduire, par exemple, les deux chœurs des pèlerins, le discours du landgrave après l'intercession d'Elisabeth, le large psaume qui accompagne le cortège funèbre de la pure victime.
Mais voici que Wagner se passionne pour le
ET LE DU AME CONTE M PO 51 Al N. 117
cycle du Gral. Il y découvre un symbolisme merveilleux, et réalise, en de nobles poèmes, en d'extatiques harmonies, la vision préférée des âges chrétiens.
Lohengrin vient de la sereine contrée où resplendit le Gral; il est poussé par le désir de défendre l'innocence opprimée, davantage peutêtre encore par une secrète nostalgie des humaines tendresses — image affaiblie, mais touchante, de certains dogmes grandioses du christianisme. L'attraction de tels sujets a si fortement agi sur le musicien-poète que Parsiful dérive des mêmes données légendaires ; seulement, cette fois-là, nous sommes transportés au royaume du Gral. Les religieux mystères entr'aperçus dans Lohengrin sont devenus aujourd'hui des réalités scéniques. Nous voyons la coupe sainte s'empourprer d'une gloire miraculeuse, tandis qu'un hymne plane, virginal, dans les hauteurs du temple: « Au nom de notre amour, prenez mon corps, prenez mon sang ! »
Si nous lisons, si nous méditons le texte chanté de cette scène, nous en trouvons les paroles précises, formelles : leur sens évident correspond au dogme même de la lranssub»tantiation.
<■( Que ce corps, offert par le Seigneur en exj liât ion de nos fautes, vive en nous désormais par sa mort!
c( — Vivante est la foi, la colombe plane, doux messager du Sauveur. Buvez ce vin qui coule pour vous, et prenez votre part du pain de vie.
(( — Le vin et le pain de la dernière cène, le Seigneur du Gral les chimgca, par l'amoureux pouvoir de sa pitié pour nous, au sang qu'il répandit, au corps qu'il offrit en sacrifice.
(c — Le sang et la chair des dons sacrés, il les change maintenant, pour votre réconfort, et par l'amoureuse sagesse de ses consolations, en ce vin qui coule pour vous, en ce pain que vous prenez aujourd'hui. »
Au deuxième acte, nous apprenons que Kundry est maudite parce qu'elle a ri en rencontrant le Sauveur sur la voie douloureuse. Si Parsifal repousse la Femme, c'est pour éviter l'éternelle damnation.
Auf Euigkeit wiirst du verdammt mit rair!
C'est par le signe de la croix qu'il triomphe des maléfices de Klingsor.
Au troisième acte, la scène oti Kundry lave les pieds de Parsifal, les essuie de ses cheveux dénoués, et se répand en larmes, est inspirée des deux onctions du Sauveur par Marie de Béthanie. Parsifal est ensuite baptisé par Gurnemanz, et lui-même il verse l'eau régénératrice sur le front de Kundry, en prononçant ces
paroles : « Reçois le baptême, et crois au Rédempteur. » Alors commence le Charme du vendredi saint...
Si un poète catholique — un croyant, bien entendu — avait traité des sujets de cette nature, il n'aurait pu s'y prendre d'autre sorte. Que de souvenirs un tel spectacle n'éveille-t-il pas au fond des âmes ! Plus d'une fois, à Bayreuth, dans l'ombre de la salle, des auditeurs, revenus tout à coup aux religieuses émotions de leur enfance, ont senti leurs yeux s'emplir de larmes, et revu l'autel scintillant dans la blanche lumière des cierges, les encensoirs lentement balancés, les majestueuses cérémonies rythmées par le sonore déroulement des cantiques. Certain jour, une femme de talent supérieur, d'esprit néanmoins peu disposé aux effusions mystiques, écoutait Parsifal et ne pouvait s'empêcher de pleurer. Quelqu'un s'étonna d'une impression si forte et lui en demanda la cause; elle répondit simplement : « Cela me rappelle ma première communion ^ »
11 est une idée étrange, hardiment opposée à
1. En terminant ces note? sur Pars'tfal, il sera peut-être bon de rernar((uer que \\'agner avait tracé l'esquisse d'un drame bouddhique intitulé les Vainqueurs, ayant aussi pour thème la glorification du Renoncement... il ju-éfiira cependant s'attacher à la formule chrétienne de ce Renoncement, guidé sans doute par di's intuitions de poète et d'artiste, et, en conséquence, aciieva Parstfal.
l'idée de justice, et tellement universelle, tellement indestructible, qu'on la retrouve, nette ou confuse, dans toutes les religions positives dont l'histoire a pu déterminer l'existence. C'est l'idée de la Rédemption. Un être innocent expie, par un sacrifice généralement volontaire, les fautes de créatures coupables. La mystérieuse vertu d'un tel holocauste, indémontrable à la raison, n'en a pas moins été admise par tous les peuples; mais la plus haute puissance de l'idée de Rédemption est contenue dans le dogme chrétien. Là, Dieu lui-même est à la fois le juge de l'humanité pécheresse, la victime innocente par laquelle doit venir le pardon. La deuxième personne de la Trinité, le Verbe,- Dieu le Fils, s'incarne par amour pour les hommes, souffre et meurt en expiation de leurs crimes, et par sa mort volontaire les délivre à jamais.
C'est par cette croyance sublime que la foi chrétienne a conquis le monde entier, et c'est par là que, même au point de vue humain, elle dépasse les autres religions sans parallèle possible. Cette doctrine du merveilleux amour a marqué les temps modernes d'une empreinte ineffaçable, elle a pénétré profondément toutes les grandes âmes d'artistes, y compris celleslà qui s'en étaient éloignées ou qui avaient cru échapper à son influence.
Dans les drames de Wagner, à partirdu Vaùseau- fantôme, l'idée duAY/tr/yîcf joue un rôle pré-
pondérant. Tantôt elle se confond avec le renoncement pur et simple, tantôt elle devient, de manière expresse, une véritable rédemption par amour.
Senta a été émue de pitié pour le Hollandais ; elle le veut suivre, et se précipte dans les flots pour le rejoindre. Le Maudit est sauvé par cet héroïque et gratuit dévouement.
Elisabeth aime Tannha^user : lorsque le chevaher révèle le secret de son séjour au Vénusberg, elle s'élance entre lui et les épées qui le menacent. Mais ce n'est pas seulement la vie matérielle de Tannhfeuser qu'elle protège ! priant avec larmes, elle obtient pour lui l'espérance du pardon : S'il se rend à Rome, s'il avoue sa faute au pontife, s'il revient sanctifié par la grâce, elle oubliera tout, et acceptera d'être à lui. Or Tannha?user est revenu de Rome... Hélas! l'absolution lui a été refusée. Dans une prière fervente, Elisabeth offre sa propre vie en sacrifice : « Prends-moi de cette terre, dit-elle à la Vierge des douleurs, alin qu'au ciel j'intercède plus efficacement pour lui ! » La prière a été exaucée. Elisabeth est morte ; Tannhaeuser repentant expire auprès du cercueil de la sainte, et un miracle annonce au monde qu'il a trouvé grâce devant Dieu.
Dans Lokengrin, l'idée de la Rédemption semble avoir disparu ; je n'essayerai pas de torturer les textes pour arriver à la mettre en lumière.
La vague allusion religieuse reposerait plutôl sur ce fait que Lohengria quitte une région de félicité et de gloire pour secourir Eisa, l'aimer, vivre auprès d'elle d'une vie tout humaine.
Si un drame de Wagner est exempt de religiosité, c'est à coup sûr Tristan et Jseult, oii l'amour de deux êtres absorbe tout en lui, efface, dans le cœur des amants, les idées de devoir, d'honneur, d'intérêt, jusqu'à la notion même de l'univers visible. Encore faut-il remarquer que cet amour a soif de la mort! Tristan a désiré la mort avant de recevoir sa blessure... Iseult le voit mourir, et le suit radieusement dans la tombe ; son fidèle amour brise cette vie cruelle qui la séparait du bien-aimé. La mort, dan^ Tri.stiin, c'est le moyen d'obtenir l'absolue réunion, la plénitude de Vmi delà, disons le mot, une vie éternelle, affranchie des fatalités terrestres. Il est possible que la conception bouddhiste, le rêve d'un anéantissement de la personnalité par la fusion avec le Tout ait été dans la pensée de Wagner ^ ; mais de pareilles théories ne sauraient être prêtées à des héros de l'ancienne Légende, tels qu'Iseult et Tristan. D'ailleurs, une musique aussi passionnelle, aussi vivante que celle de la Liehesverkliinnig, exprimera toujours, pourles esprits libres de système,
1. L'emploi des mots beicustlos, unbeivusst, et ce passage : in (les Weltathems webendem AU ertrinken, pourraient peut-être le faire croire.
la vision d'une immortalité bienheureuse, où les âmes se retrouvent, se reconnaissent, s'appartiennent indissolublement.
L'Anneau du Nibelung, à son début, nous présente une double « faute originelle », le rapt criminel de l'Or par Alberich, et l'erreur ambitieuse de Wotan, deux faits qui proviennent d'une même cause, la convoitise. Wotan a désiré régner sur le monde, diriger ce monde au gré de son caprice, et rendu éternel son illégitime pouvoir. Alberich a été pris d'abord d'un violent désir des sens, bientôt transformé en un terrible appétit de domination universelle, que l'Or lui permettra de satisfaire, s'il consent à renoncer à l'amour ^ De cette faute originelle dérive un long enchaînement de fléaux : la haine envahit la terre, l'Or apporte le trouble et la ruine chez les dieux, les géants, les nains, les hommes. L'anneau d'Alberich, maudit par son maître au jour où Wotan s'en est emparé de force, cause la mort de ceux qui le possèdent et de ceux qui le convoitent. Le géant Fasolt est tué par son frère Fafner. W^otan, pour avoir désiré l'Anneau et pour l'avoir porté, voit sa
1. Ce serait, une grave erreur que de confondre ici Amour et Sensualilé : les filles du Rhin s'y sont trompées; elles ont révélé le fatal oracle, cro.vant qu'Alberich, si ardent à leur poursuite, ne voudrait jamais renoncer à l'amour. Mais Alberich, lui, ne confond pas l'amour et le plaisir de la chair, die Liebe uml die Lust. Possesseur de l'or, il criera aux dieux, en les menaçant : « Si je ne puis avoir l'amour de vos femmes, jo les ferai servir du moins à mes voluptés. »
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fin plus imminente et plus inévitable. Il est obligé d'abandonner son fils Sieginund, de châtier sa fille bien-aimée, la Walkyrie Brunnhilde, de renoncer à son propre cœur, à tout ce qu'il aimait. Pour expier les anciens crimes, pour effacer la malédiction tombée sur l'Anneau et par là sur l'univers entier, malédiction qui causera encore la mort de Fafner, de Meine, de Gonther et de Hagen, il faut un sacrifice, le sacrifice d'une victime innocente. Siegfried, le joyeux héros, inconscient du mal, est cette victime dernière de la malédiction. Mais Brunnhilde seule sait et comprend ; seule, elle peut achever l'expiation, y mettre la marque d'une immolation volontaire, consommer la Fin des dieux, la chute des pouvoirs basés sur la force et le mensonge, et proclamer en mourant la victoire de l'Amour. Aussi, librement, elle met l'Anneau à son doigt. Par sa mort sur le bûcher de Siegfried, elle rendra aux flots du Rhiu TOr purifié de la malédiction. Et quand elle s'élance dans les flammes, quand le Walhall s'écroule à l'horizon qu'embrase un surnaturel incendie, quand l'Or resplendit de nouveau aux doigts des Filles du Rhin, un thème chante, s'élève, plane sur l'orchestre, en un céleste triomphe : et ce thème s'appelle Die Liehcserlosung : la Rédeniption par C Amour — la Délivrance de VAynour. Nous voici enfin arrivés à Parsifal. J'ai déjà montré l'inspiration religieuse — on pourrait
dire orthodoxe — qui apparaît à tout instant dans les vers du poèmeS et indiqué quelques scènes clairement déduites, soit de l'Evangile, soit d'une étude approfondie du culte catholique et des traditions voisines. Les grands facteurs du drame sont le Renoncement et la Pitié, d'oîi sortira la Rédemption. On me permettra de confondre ici les idées de Pureté et de Renoncement, l'une étant la condition nécessaire de l'autre... Cette formule religieuse est exprimée, avec un laconisme sans équivoque, dans l'oracle qui annonce Parsifal :
Durch Mitleid w issencl, der reine Thor.
Le dernier mot de l'oracle, Thor, le Fol ou le Simple, signifie que la simplicité d'esprit est l'état prédestiné, l'état d'âme par excellence. Mais cette nouvelle idée, à laquelle on ne peut attacher un sens très absolu, demanderait tout au moins à être fort élargie, et ne saurait jamais avoir la portée d'un précepte religieux.
La pitié que Parsifal éprouve, en premier lieu pour Amfortas, ensuite pour Kundry, c'est, à la bien prendre, la Charité, telle que la doctrine chrétienne la définit. Elle avait déjà joué un
1. Elle apparaît aii.ssi dans la musique, et ceci doit être tin ressouvenir al)solunient voulu : le tlii'mc du Gral ((irals)notiv) est, presque textuellement, VAinen de Téglise catholique à Dresde, ville où Wagner a été chef d'orchestre pendant plusieurs années
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grand rôle dans plusieurs drames de Wagner, entre autres dans le Vaisseau- fantôme et dans la Walkui'e- mais ici le caractère en est mystique, et l'attendrissement sur la douleur humaine, la compassion pour les âmes qui souffrent, pénètre toute l'étendue de cette œuvre extraordinaire. Parsifal a été violemment ému lorsque Gurnemanz lui a montré le cygne traversé par la flèche mortelle : une souffrance aiguë l'a secoué à la nouvelle de la mort de sa mère ; la plainte d'Amfortas le frappe de stupeur, et il sent une extrême angoisse le saisir tout à coup. Plus tard, le baiser de Kundry achève en lui la révélation de la souffrance et de la pitié ^ Et sa compassion, qui l'entraîne à la recherche d'Amfortas, est aussi une compassion pour les divines souffrances du Sauveur, captif par amour dans le temple désolé, sous la garde d'un ministre coupable. Il voit enfin Kundry, pécheresse repentante, et lui donne, avec le baptême, le baiser du pardon. Ainsi la Pitié, la Charité plutôt, l'a conduit au terme de sa mission très haute. Mais, pour cela, il a fallu renoncer : il a fallu repousser les Filles-Fleurs, tentatrices souriantes, féminins enchantements de regards et de ca-
1. Le nom de Kundry a plusieurs significations. M. Chamberlain (Revue wagnérienne — août 1886) fait remarquer que ce nom correspond à l'arabe Gundryggia, dont le sens est à peu près le même que celui de ]Valkure; en vieille langue germaine, Kundry signifie aussi celle qui apprend: « die welche die KiyoE. bringt ».
resses, puis lutter contre la passion éperdue de la Femme, contre son maternel abord et la douceur de son enlacement, contre ses cris, ses larmes, ses colères. Dieu protège le Pur Simple : Parsifal a reconquis la sainte lance ; la Rédemption s'opère. Le Gral délivré rayonne d'une splendeur nouvelle, Amfortas est guéri de sa blessure, Kundry pardonnée vient mourir au parvis de Montsalvat.
Tel est, résumé en ses grandes lignes, le côté religieux de l'œuvre de Wagner. Ce n'est point l'habitude, je le sais, d'envisager semblables questions, à propos de poèmes dramatiques et de musique de scène. Cependant, aujourd'hui surtout, la préoccupation religieuse est réelle, même en art, pour les intelligences d'éhte. De grands mouvements se préparent au fond des sociétés; plus que jamais nous sentons combien nos civilisations sont éphémères. La science progresse, sans pour cela dégager l'inconnue de l'éternel problème ; elle marche, et les conflits que Ton avait cru voir entre elle et Tidée religieuse disparaissent peu à peu, car les principes de connaissance diiï'èrent de l'une à l'autre, et les méthodes, et les buts d'activité. Peutêtre, après des catastrophes qui semblent inévitables, un apaisement se fera-t-il, et notre pauvre humanité aura-t-elle le renouveau de cette jeunesse qui lui fut donnée il y a près de
deux mille ans, en ce matin de Pâques où mourut le vieux monde. Alors, plus encore que maintenant, on révérera la mémoire de quelques hommes qui s'émurent de notre longue misère, qui soupirèrent après une meilleure destinée, et qui mirent dans leurs œuvres, sciemment ou non, le frisson de l'amour et de la foi. Ils n'eurent point la vérité, et pourtant lui rendirent témoignage... De là notre reconnaissance et leur gloire. Wagner fut l'un de ces hommes. Parsifal est l'une de ces œuvres ; et je ne sais qu'une chose plus belle que Parsifal, c'est n'importe quelle messe basse, dans n'importe quelle église.
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