DES FÉES AL V AIS SEAL - F ANTOM E
Les premiers ouvrages de Wagner ne laissent guère pressentir les chefs-d'œuvre qu'il devait écrire un jour. En négligeait les productions purement musicales du futur auteur de la Tctralogie, on trouve d'abord un opéra intitulé : les Fée» ; cet opéra romantique était imité de Weber, mais fort inférieur naturellement à ceux de l'illustre compositeur; son poème, inspiré d'une nouvelle de Gozzi, offre pourtant ceci de curieux, qu'il renferme l'idée mère de Lohcngrin * .
Aux Fées succède Défense (V aimer {Das Liehesverbot), connue aussi sous le titre de la Novice de Païenne, et imitée de la pièce de Shakespeare,
1. Cf. Bichard Wagner : Esquisse autobiographique (dans les Gesammelte Schriften). — Souvenirs de Bichard Wagner, par Clamille Benoît. — Bichard Wagner d'après lui-même, par George Noufflard. — Bichard Wagner, par Adolphe JuUien (Paris' J. Rouam, 1886). Il est à remarquer que, dès les Fées, Wagner compose lui-même les textes littéraires de ses ouvrages.
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Measure for measurc. Il est difficile d'imaginer un imbroglio pareil à l'intrigLie de Défense d'aimer : autant Wagner, par la suite, marchera vers la simplicité du drame, l'unité de la pensée, le développement logique des caractères et des situations, autant il se complaît ici à multiplier les épisodes, les incidents, les quiproquos; tout se passe en allées et venues, en fausses nouvelles, lettres, déguisements, enlèvements. Une seule qualité est à noter dans ce poème, la verve, la franchise d'un tempérament très jeune, très ardent. Quant à la musique, une mélodie en a été reprise plus tard par Wagner, et utilisée dans le Tannhiimer : c'est celle du pardon des pèlerins, qui paraît à la fin du prélude du troisième acte, et pendant le récit du voyage à Rome.
Rienzi est un drame historique, conçu dans la forme habituelle des opéras meyerbeeriens. Certes, la musique s'est colorée, et le (poème, plus humain, a pris une suffisante ampleur. Mais la préoccupation de l'effet, le désir constant de la pompe scénique, l'absence d'une idée esthétique et d'une profonde émotion intime, sont les défauts irrémédiables de cette œuvre. La partition est intéressante, large souvent, mais parfois très bruyante, très vulgaire. L'ouverture, si fréquemment exécutée dans les concerts symphoniques de Paris, résume assez bien les qualités et aussi les énormes défauts
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de l'ouvrage : son début, très solennel, d'un beau dessin mélodique, aboutit à un immense tapage instrumental, oii l'éclat de l'orchestration dégénère facilement en triviale brutalité. Pourtant, par endroit, certains effets nous apparaissent, qui font pressentir les futures audaces de Wagner. En définitive, malgré un certain nombre d'heureuses inspirations, malgré mainte page dont pourrait s'enorgueillir un musicien de second ou de troisième ordre, Rienzi demeure un opéra ordinaire, qui n'est pas très sensiblement supérieur à ceux qui forment le répertoire courant de nos théâtres lyriques*.
Après Rienzi, Wagner entre dans une voie neuve. 11 modifie la nature de ses sujets, et surtout le système dramatique. La mélodie devient plus libre, plus exacte aussi d'expression. En même temps que l'orchestre s'enrichit d'effets pittoresques, des thèmes s'accusent, des leitmoiivc naissent et se développent, d'une manière parfois symphonique. La grande idée de l'amour libérateur, de cette héroïque pitié qui animera désormais tous les drames de Wagner, est pleinement affirmée dans le Vaisseau- Fantôme.
Cette œuvre marque donc une étape décisive ; elle contient du reste de superbes passages, et le coloris légendaire du poème se retrouve
1. La musique cependant cji est meilleure, et les contresen'. poétiques y sont infiniment moins nombreux. Cf. Richard Wagner, par Ad. Jullien , et Hkhard Wagner, par M"'* Juditte Gautier.
aussi dans la musique. L'ouverture, à ce dernier point de vue, écrase la partition, car c'est un prologue absolument splendide à un drame très inégal. Bâtie sur deux thèmes essentiels, la sonnerie lugubre qui caractérise l'Errant maudit de la mer et le céleste motif de rédemption, développé plus tard dans la poétique ballade de Senta. L'élément descriptif y surabonde, traité d'ailleurs d'une façon générale romantique. Une disproportion analogue entre la valeur musicale de l'ouverture et le niveau moyen de l'ouvrage reparaîtra dans Tannhauser, quoique moins considérable pourtant.
Le sujet du Vaisseau-Fantôiue est emprunté à la légende populaire du Hollandais maudit, et au récit qu'Henri Heine a écrit sur ce thème. Le Hollandais ne peut être relevé de la malédiction que par le dévouement de la femme qui consentira à le suivre; dans le drame de Wagner, Senta, tille de Daland, aime à l'avance le Maudit, en vertu d'une sorte de pressentiment peu facile à expliquer. Elle demeure indifférente à la tendresse du jeune chasseur Erik, et, dès qu'elle a vu le Hollandais, qui vient d'aborder près de la demeure de son père, reconnaît en lui l'homme dont elle avait longuement rêvé le salut. Elle veut le suivre, être à lui ; rien ne l'arrête, ni supplications, ni larmes. A la scène dernière, tandis que la tempête gronde, brise les lames furieuses aux récifs de la côte, et que
le vaisseau damné lève l'ancre, appareillant avec fracas, Senta s'arrache des bras de Daland et d'Erik. Elle gravit en courant un rocher qui domine les vagues, et s'élance dans la mer pour rejoindre le Maudit. Le navire s'engouffre, dévoré soudain par l'abîme; mais, dans le ciel sillonné de foudre, 'rayonne une clarté surnaturelle : Senta et le Hollandais s'élèvent, transfigurés, vers les béatitudes glorieuses ^
Le rôle de Daland est inacceptable, tel que Wagner l'a présenté ; celui d'Erik, un peu vague, ne saurait intéresser que s'il est confié à un acteur très intelligent et très personnel. Le Hollandais, au contraire, est d'un vigoureux dessin, d'une saisissante allure, et Senta, la première en date de ces grandes dévouées qu'imagina Wagner, est une création profondément touchante. Grâce à elle surtout, le Vaisseau-Faiiiôme ne sombrera pas dans l'oubli.
Dès maintenant le poète a fait la preuve de son génie. Le musicien n'a pas encore sans doute l'absolue conscience [de sa mission et l'entière possession de son art, mais la période des tâtonnements est close, Wagner est libre : l'œuvre nouvelle grandit dans sa pensée et dans son cœur.
1. Cf. Catulle Mendù'. : Bicltard War/ner, 1 vol., Charpentier, 1886. — Ad. Jullien : Richard Wagner, — le livre très complet de MM. Albert Soubies et Malherbe, l'OEuvre dramatique de \Vagner (Paris, Fichbacher, 1886), et l'ouvrage de M™« J. Gautier.