‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 24 sur 43 · Voir chapitres UI el IV · texte numérisé non relu

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188 RICHARD WAGXER

« Prenez garde ! déjà la Xuit cède aux lueurs du Jour ! » Mais les amants se lèvent, saisis d'enthousiasme. Leur hymne monte, fou, cruel, sublime, d'une intensité nerveuse inouïe ^ : les thèmes de la mort d'auiour, de la nuit, de la félicité et de l'extase, de la glorification, s'y croisent et s'y confondent. C'est une ivresse, un délire, et tout à coup des chasseurs envahissent la scène! Marke est avec eux, guidé par Melot^.. D'un geste spontané, Tristan déploie son manteau et semble protéger Iseult contre l'offense des regards.

La longue mélopée du vieux roi est d'une admirable expression ; infiniment triste, elle ramène sans cesse la même question douloureuse : « Pourquoi m'avoir trahi, Tristan 1 pourquoi m'avoir brisé le cœur ! »

Tristan se tourne vers Iseult : « Veux-tu me suivre au pays où le soleil ne luit point, au sombre rivage que je quittai le jour de ma naissance? Réponds, Iseult, veux-tu suivre Tristan?

— Je t' obéis, fidèle, lorsque tu m'amenas en

1. C'est là que les deux voix du ténor et du soprano réalisent une série d'intervalles de septième.

2. Il est fort possible, selon la remarque très judicieuse de M. L de Fourcaud, que Wagner ait, à l'origine, développé le caractère de Melot; peut-être l'avait-il posé complètement dans une scène entre Tristan et Melot, au début du deuxième acte, au cours de ses piemières esquisses. Le drame a gagné, en tout cas. à s'alléger d'éléments qui n'cfaicut pas indispensables.

ET Llî DIIAME CONTEMPOP, Al \. 189

Cornouailles... où tu iras, avec toi j'irai. Au pays dont il parle, Iseult suivra Tristan...

— Défends-toi, Melot ! »

Tristan a brandi l'épée, Melot saute en garde; les deux glaives se croisent et se heurtent. Tristan laisse tomber son arme ; la pointe de Melot le frappe à la poitrine. Il s'affaisse sur le sol. Iseult pousse un cri et s'élance vers le blessé. Au loin, l'aube blanchit l'horizon : la Nuit cède la place au Jour.

Le début du troisième acte est l'une des choses les plus tristes qui soient en Art. L'on ressent une impression de deuil irrémédiable dès les premiers accords du prélude. Je crois entendre encore ces sombres harmonies, cette lugubre plainte du désir dans l'isolement, ces tierces qui s'échelonneot aux violons, comme si le regard allait languissamment se perdre sur le vide des eaux, jusqu'à l'horizon morne... La tendre mélodie dite «: de la privation d'amour » gémit par deux fois dans l'orchestre, puis, le rideau s'ouvre, et je vois la plate-forme du château de Tristan, l'esplanade ruinée de Karcol. Des créneaux ébréchés l'entourent ; une porte massive indique l'accès des rampes ; quelques marches de pierre conduisent à une sorte d'ob^

servatoire. Un arbre croît parmi les débris tachés de mousse; tout auprès, sur une couche grossière, Tristan est étendu : il paraît inanimé. Accoudé à son chevet, Kurwenal veille et songe.

Oh ! cette lente mélodie du pâtre, ces notes plaintives que pleure le chalumeau ! Ilélas ! bon Kurwenal, le navire ne vient pas, le navire qui doit porter ïseult jusqu'à la côte bretonne ! Car la très douce, la très fidèle veut retrouver Tristan; avertie par Kurwenal, elle sait où elle doit se rendre : elle traversera la mer, elle rejoindra celui qu'elle aime — ïseult mourra avec Tristan !

J'entends encore le réveil du héros blessé, cette voix éteinte, ces paroles entrecoupées : ce C'est l'ancienne mélodie... pourquoi m'éveillet-elle?.,. où suis-je?^ » Puis viennent les terribles lamentations d'agonie, où le thème joué par le pâtre, transformé, amplifié, obsède l'âme endolorie de Tristan ; l'hallucination de la fièvre le fait tonner aux oreilles du malade, et par lui évoque tous les deuils d'autrefois : « Est-ce que je te dois ainsi comprendre, vieille et grave mélodie?... Ta plainte m'arrivait, en ce soir où j'appris la mort de mon père ; elle

1. Il faut noter ici la correspondance entre le premier et le troisième acte. Après les deux préludes, deu\ chansons, pittoresques et expressives à la fois, sont exposées sans accompagnement; l'une est vocale, l'autre instrumentale. La première fait bondir ïseult de son lit de repos, la seconde éveille Tristan sur sa couche douloureuse.

s'élevait, toujours plus triste, en cette blême matinée où le fils connut le sort de sa mère.... mon sort, à moi, est de désirer, puis de mourir!,., mais non, de désirer jusque dans la mort, et de ne pas mourir de mon désir ! — Ah ! le philtre ! ce philtre effroyable qui cause mon supplice, c'est moi, moi-même qui l'ai préparé !... Du mallieur de mon père, de la douleur de ma mère, de toutes les larmes de l'amour, du rire et des sanglots, de la joie et des blessures, j'ai tiré le poison du breuvage!... Maudit sois-tu, philtre effroyable ! Maudit, celui qui t'a préparé ! »

Mais le rêve de l'amour succède au désespoir: « Kurwenal... le navire... Iseult... Oh! ne la vois-tu pas?... Comme elle s'avance, sur la plaine des eaux, sur les blanches fleurs des vagues, douce, suave, radieuse aux regards !.., Iseult, que tu es belle! — La vois-tu, Kurwenal?,,, Vite à ton poste!... le navire — le navire — le navire d'Iseult! tu le vois, tu dois le voir ! Il faut que tu le voies ! »

0 clairvoyance d'une infaillible tendresse ! Le chalumeau du pâtre joue une ronde joyeuse : un navire a paru sur la ligne de la mer... il vient, il approche, toutes voiles au vent ! Un signal flotte k son màt ; il vole sur la crête des lames, il double le promontoire, il entre dans la baie, il touche au rivage. Kurwenal quitte son maître pour courir à la rencontre d'Iseult...

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Tristan s'est dressé; la mort est déjà dans son regard. Fou de bonheur, il arrache le bandage de sa blessure: « Coule, mon sang! coule joyeusement, pour qu'elle, elle seule, ferme enfin la blessure... La voici, elle vient!... »

Un cri a retenti derrière la scène : « Tristan, mon bien-aimé ! »

Le mourant veut marcher vers la porte ; ses genoux fléchissent, sa voix siffle dans sa gorge :

« Là !... j'entends la lumière! le flambeau — le flambeau s'éteint — vers elle, vers elle ! — ah ! »

Les mains tendues, il chancelle. Au fond de la scène, Iseult paraît, haletante, éperdue; les pHs blancs de sa robe volent au vent de sa course. Les bras grands ouverts, en croix, elle se jette à la rencontre du mourant. Elle le saisit, le veut soutenir : « Tristan! »

Il glisse sur le sol; ses yeux se tournent une dernière fois vers l'aimée, tandis que monte la tendre mélodie du premier prélude^ : « Iseult ! ))

Le motif s'arrête, pour toujours inachevé. Tristan est mort. Iseult se lamente : « C'est moi, c'est moi, doux ami.... Iseult t'appelle, Iseult est là, elle est venue pour mourir fidèlement avec toi! » Hélas! l'amant ne s'éveillera

1. Cette admirable mélodie d'amour est appeleeparM.de Wollzogen le motif du reqanl de Tristan.

plus; les sanglots de l'amante frappent l'air en vain.

Iseult s'est affaissée, évanouie, sur le cadavre de Tristan. Je ne décrirai pas l'arrivée du roi Marke et de ses soldats, le combat, le châtiment de Melot, la mort du fidèle Kurwenal. Tous les assistants, pris d'une silencieuse douleur, se tiennent maintenant autour du héros expiré, du vieil écuyer étendu mort près de lui, et d'Iseult tombée sans connaissance. Marke gémit sur la cruelle catastrophe. Brangaene appelle tendrement sa maîtresse... Mais voici que le regard d'Iseult se rallume et que ses lèvres s'agitent. Elle parle, elle entonne l'hymne des amours glorifiées. Sa voix, douce et voilée d'abord, s'élève graduellement sur l'immense progression de l'orchestre. Le motif du Sterbdied se répète et se développe ; il s'élargit, il se transforme, sur un torrent de sonorités grandissantes. Les thèmes d'extase et de félicité se répondent, donnant sa conclusion nécessaire au duo passionné du deuxième acte. Iseult va être réunie à Tristan, par delà la mort, sans fin, sans limite, sans séparations possibles, et pour toute l'éternité!

L'ineffable motif de la félicité infinie plane sept fois à l'orchestre, emportant vers le ciel les dernières paroles du cantique, et l'écho du thème du désir aboutit à l'accord final de l'œuvre, tandis qu'Iseult glisse lentement sur

le corps de Tristan, morte d'extase, morte d'amour et de fidélité.

Le rideau s'est refermé ; peu à peu, les spectateurs quittent la salle. Au dehors, c'est la nuit, la nuit religieuse, couvrant la colline du théâtre, les prairies muettes au delà desquelles scintillent les lumières de Bayreuth. La foule descend vers la ville, lentement, par les larges allées plantées d'arbres, entre d'obscurs feuillages qui mettent dans l'air tiède la senteur des bois profonds. Des fragments de causeries traversent l'ombre, bruit vague d'idées émises en toutes langues, d'où s'envole parfois un lambeau de motif, écho des musiques évanouies... Les mélodies de la scène dernière chantent encore au fond des âmes ; leurs sonorités extatiques semblent se prolonger dans la nature extérieure, vers le grand ciel empli d'étoiles. Et toujours elles nous disent la douce et mélancolique histoire, l'inoubliable amour de Tristan etd'Iseult.

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