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CHAPITRE XIV

RHEIXGOLD

s O L V E X I r. s d" L N t RÉPÉTITION.

... août 1884.

Il est neuf heures du matin. Un gai soleil d'août chauffe déjà les pavés de Munich. Hier soir, mon ami A. Combes et moi, nous avons obtenu de M. Hermann Lévi, chef d'orchestre du Hoftheater, la faveur d'être admis aux répétitions de VAn?ie(fu du Nibelung. Nous partageons en cela la bonne fortune de trois autres Parisiens * .

Avertis que la répétition va commencer, nous pénétrons dans la salle par un étroit couloir. L'obscurité est profonde, opaque, très fraîche ; après avoir longtemps erré et buté entre les premiers fauteuils de parquet, nous finissons par découvrir l'entrée d'un rang, et par nous y installer, vers le milieu, sur l'axe de l'énorme

1. M. Charles Lamoureux, M. Vincent, d'Indy, M. Robert de Bonnières. Ces notes ont été prises à la suite des leprésentations du Rhnj à Munich.

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onde sonore qui va sourdre de l'orchestre et vibrer jusqu'à nous.

Des becs de gaz, destinés aux musiciens, étoilent brusquement l'ombre épaisse, mais sans la dissiper aucunement. Peu à peu, néanmoins, nos regards s'habituent à cette ombre et distinguent le vague pourtour du balcon. Mais Hermann Lévi a pris place au pupitre. Les yeux fixés sur lui, nous ressentons l'impression d'un monde obscur, endormi dans un mystérieux sommeil, et qui va s'éveiller, s'animer, vivre, de par les magies de la divine musique.

Une immense tenue sur l'accord de mi bémol majeur, au grave, ouvre le prélude de Rheingold. Un cor échelonne, pianissimo, les notes constitutives de la Ur-melodie ; un deuxième les répète, jusqu'à ce qu'ils se répondent, tous les huit, et qu'enfin la mélodie se dégage, dite d'abord par les bassons, sur un murmure imitatif des violoncelles. C'est le motif de la Nature, représentée, en son innocence et sa simplicité primordiales, par les eaux du grand fleuve légendaire, le Rhin. La mélodie progresse, passe aux voix élevées de l'orchestre, se développe, sans cesse recommencée, avec un bercement rythmique qui reproduit le mouvement même des vagues. Le rideau s'est levé, montrant le fond du Rhin ; des rocs s'ébauchent

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dans la pénombre des eaux, faiblement éclairée d'un crépuscule verdâtre. En haut, vers les frises, on devine l'ondulation llottante du courant. Mais Woglinde paraît, la première Fille du Rhin ; elle nage, elle chante, joyeuse, en la bruissante fraîcheur du fleuve. Wellgunde survient, et Flosshilde après elle. Toutes trois se poursuivent, glissent comme des flèches... Le Nibelung Alberich, surgi au fond du Rhin par une crevasse des rochers, assiste aux ébats des ondines. Le désir des sens le saisit: dans son ardente fièvre, il s'efforce d'atteindre les gracieuses Filles des eaux, gauchement les courtise, et ne réussit qu'à se faire railler d'elles en de lestes chœurs et d'allègres dialogues. Épuisé de fatigue, exaspéré par ses vaines tentatives, il s'arrête enfin et montre le poing aux ondines.

Un rayon d'aube glisse tout à coup dans le cristal hquide. A la pointe du récif central, l'Or commence à briller, l'Or du Rhin, l'Or vierge, l'Or inviolé, radieuse efîlorescence de la nature primitive.

« Voyez, mes sœurs, l'éveilleuse céleste sourit aux profondeurs du fleuve ! »

A mesure que le jour augmente, la clarté de l'Or grandit; sous le frémissement des violons et des altos, les cors posent doucement le motif de VOr, là Bheingold-faîifare, forme éclatante du thème originel.

« Le dormeur tressaille aux baisers du jour.

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Comme une rayomiante étoile, sa splendeur ruisselle au loin dans les flots! »

Une frémissante montée de harpe traverse le tourbillonnement des instruments à cordes. Lancée par la voix dominatrice de la trompette, la fanfare de l'Or du Rhin éclate, cingle l'orcliestre de ses notes triomphales, et, sur le sol aigu qui la termine, sur cette note éblouissante, qui sonne et glorieusement se prolonge, comme un cri d'universelle royauté, les trois ondines entonnent leur hymne d'allégresse :

((Rheingold! Rheingold! joie et lumière!

clarté embrasée! Autour de toi se joue notre ronde bienheureuse ! »

Par les imprudentes paroles des Filles du Rhin, Alberich apprend la puissance merveilleuse de l'Or : si quelqu'un s'empare de cet Or et en forge l'anneau magique, il parviendra à la domination universelle. Mais, pour obtenir cet (c héritage du monde », il faut satisfaire à une condition redoutable ; Woglinde la révèle en ces termes :

Celui-là seul qui renonce au pouvoir de l'amour — Celui-là seul qui maudit la douceur de l'amour — Celui-là seul pourra forger l'Anneau i.

L'erreur des ondines a été de prendre pour

1. C'est ici qu'apparaît, sur de sombres accords des tubas iouixnt pianissimo, le thème du « renoncement à l'amour » Liebesenlsagunu). Le thème de l'Anneau est aussi donné dans cette

de riVmour la furieuse convoitise d'Alberich; aussi n'ont-elles pas craint d'énoncer le secret terrible. Mais l'éclat du métal a fasciné le Nibelung; l'ambition envahit son âme, y tue tous les autres désirs. D'un bond, il s'élance à la pointe du récif. Il maudit l'amour, arrache l'Or, et disparait avec son butin. La nuit s'est faite dans le fleuve, où retentit vainement le cri désespéré des ondines. . . Un rideau de nuages cache la scène, tandis que la voix plaintive du cor anglais répète, sur le grondement des cordes graves, le motif du Renoncement à l'amour. Puis vient le thème de l'Anneau, et de ce thème se dégage celui du Walhall. La scène s'est rouverte, laissant voir un plateau rocheux au sommet d'une montagne ; sur le gazon dorment Wotan, le maître des dieux, et son épouse Fricka; au loin, dans les brumes matinales, on distingue des remparts et des tours : c'est le burg divin, le Walhall ^

Dans cette deuxième scène de Bheingoîd, nous apprenons, par des conversations entre Fricka et Wotan, que les géants Fasolt etFafner

scène; le chant des ondines est bâti sur le Rheingoldmotiv, le thème poétique de l'Or du Rhin, qui éveillera toujours désormais, avec l'idée des trois Filles du Rhin, celle de l'Or qui reposait aux profondeurs du fleuve et qu'une main coupable a ravi.

4. Le thème du Walhall sort du thème de l'Anneau; tous deux symbolisent en effet deux modes d'ambition : les dieux veulent régner par la force et la gloire, le Nibelung cherche à conquérir la domination universelle parla ruse, les entreprises ténébreuses, la mystérieuse séduction des richesses.

ont construit le Walhall pour les dieux, sous cette condition qu'on leur donnerait Freia, la déesse de la jeunesse et de l'amour, joie, lumière et charme de la vie K L'ambition a été la faute originelle de Wotan; elle l'a poussé à conclure des pactes, à enchaîner sa propre liberté, à prononcer des serments que protègent des runes saintes, gravées sur le bois de son épieu^ Il s'est engagé vis-à-vis des géants à l'instigation de Loge, le dieu du Feu, personnification du mensonge et de la puissance qui détruit. Loge a promis à Wotan de le tirer d'embarras à l'instant voulu.

Or, voici Fasolt et Fafner qui viennent exiger la récompense promise. Wotan cherche à éluder ses conventions, et refuse d'abandonner Freia, la douce déesse, sans laquelle il n'est point de bonheur au monde. Mais les géants s'irritent; Fasolt demande Freia, car sa rude nature s'est émue à ce regard féminin, à ce sourire si tendre; Fafner la réclame, car il hait les dieux, et sait qu'ils ne gardent leur jeunesse que grâce aux pommes d'or qui croissent dans les jardins

1. 11 faut remarquer, dans cette conversation, le thème dit de VEncliaiiiement (Pamour, chanté par Fricka, aux paroles : Uerrliche Wohnung, etc., et à l'arrivée de Freia, le motif qui correspond à la jeune déesse, ou mieux, à l'idée qu'elle personnifie; ce motif ahoutit au thème de la fuite.

2. A cette idée correspond le thème des conventions (Vertragsmoliv), aussi appelé « thème de l'épieu de Wotan », Un autre thème, très voisin de celui-là, est spécial au traité qui lie le dieu aux séants.

de Freia. Sur ces entrefaites arrive Loge, qui s'est fait longtemps attendre. Il déclare avoir cherché par tout l'univers un gage équivalent à Freia... « Mais, dit-il, nulle créature ne veut renoncer au charme de l'amour. L'amour de la femme est le trésor sans prix qu'aucun autre ne peut remplacer. Cependant, il s'est trouvé quelqu'un qui a préféré l'Or à l'amour : Alberich le Nibelung, raillé par les Filles du Rhin, a dérobé le joyau du fleuve. Les ondines éplorées m'envoient vers toi, Wotan, afin que tu fasses rendre gorge au voleur. »

Ainsi, par l'habile récit de Loge, la convoitise pénètre au cœur des géants et des dieux. « La possession de l'Anneau assure l'héritage du monde, poursuit Loge narquoisement; cet Anneau, Alberich l'a forgée »

Fafner persuade à Fasolt de demander à Wotan l'Or du Rhin, au lieu et place de Freia. Wotan refuse, pris de colère, et déjà mordu cependant par l'àpre désir de posséder le trésor magique. Les géants s'éloignent, emmenant Freia... et aussitôt une grande tristesse s'empare des dieux ; leurs visages pâhssent, leurs forces décroissent, une lassitude douloureuse les accable. Loge raille toujours : « Ah! ah! les

1. Pour les oiiyines de la Tétralogie et les éléments mythiques utilisés par Wagner, on peut se reporter au chapitre V de ce livre. Cf. les travaux de >1M. Houston Stewart/ Chamberlain, Schuré, KufTeratli. de Wollzogen, etc. ' |j

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pommes d'or vous manquent! Gare aux dieux immortels ! » Wotan se décide, en fm de compte, à tenter d'acquérir l'Or. Aidé de Loge, il descendra à Nibelheim, chez les Nains, et essayera par ruse de dépouiller Alberich... « Pour rendre l'Or aux Filles du Rhin? » demande Loge ironiquement. — « Tais-toi! répond Wotan, c'est de regagner Freia qu'il s'agit. » Tous deux disparaissent dans une caverne qui mène aux antres de Nibelheim^

Dans la scène troisième, nous voyons les Nibelungen se livrer à la recherche de l'Or ; ils fouillent les crevasses les plus étroites, épuisent les filons de métal, et ainsi s'accroît sans cesse le formidable trésor d'Alberich. Car Alberich commande au peuple sombre par la vertu de l'Anneau, et le force de servir à l'accomplissement de ses desseins. Contraint par cette puissance, son frère, le nain Mime, forgeron industrieux, lui a fabriqué un capuchon de mailles, le Tarnhelm , qui rend invisibles ceux qui le portent, ou change leur forme, au gré de leur désira Wotan et Loge surviennent; ils

\. Les thèmes essentiels de cette scène sont, avec le motif de Freia, et les retours de motifs de la scène première, les thèmes caractéristiques de Lotie (ou du Feu), des « ponmies d'or », des géants, et le « Duinmernwtiv ». annonçant la déchéance des dieux lorsque Freia leur est ravie.

2. A noter, outre le motif rythmique de la forge (le travail des nains), dont le rôle symphonique est d'une importance capitale,

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flattent Alberich, lui demandent des preuves de son merveilleux pouvoir. Alberich se change d'abord en dragon, puis en crapaud. Sous cette dernière forme, il est saisi par Wotan; Loge lui arrache le Tarnhelm. Alberich, revenu à sa forme naturelle, se voit garrotté et traîné hors de iSibelheim^

Le décor de la quatrième scène est celui du deuxième tableau, seulement de blêmes nuées chargent l'atmosphère, cachant le Walhall aux regards. Wotan impose à Alberich, pour rançon, l'abandon de tous ses trésors. Les Nibelungen entassent aux pieds du dieu les joyaux précieux, les armures étincelantes. Loge ajoute encore le Tarnhelm au fauve amoncellement. « Déliez-moi, dit Alberich, et laissez-moi aller. — Un anneau d'or brille à ton doigt, celui-là aussi m'appartient! »

Gris et désespoir d'Alberich : « Cet anneau est à moi, comme ma chair, comme ma vie sont à moi !

— Oses-tu bien le revendiquer, voleur infâme? Va donc demander aux Filles du Rhin

le thème du trésor, la i^lainte de Mime, le « commandement d'Alberich » (Alberich's Herrscherruf), et enfin le motif du Tarnhelm, d'un effet extraordinaire; la sonorité des cors avec sourdines lui donne un caractère ijarticulièrement sm-naturel.

1. Lorsque le dragon apparaît, un thème nouveau se Tait entendre, une sorte de rugissement ténébreux, que marque, à l'extrême grave, le Contrabass-Tuba,

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quel est le légitime possesseur de l'Anneau !

— Prends garde à toi, dieu ! .. . si j"ai arraché l'Or, c'a été au prix d'un serment terrible I Libre j'étais, librement j'ai prononcé la parole épouvantable... Mais toi, maître du monde, prends garde! ton crime retombera sur tous les êtres créés !

— Assez ! à moi l'Anneau ! »

Violemment, Wotan arrache au Nibelung le

tahsman du pouvoir suprême. Alberich pousse un cri atroce, et retombe anéanti. Ironique, Loge détache ses liens :

« Va-t'en, tu es libre ; tu peux retourner à Nibelheim. »

Alberich se redresse ; il s'avance vers Wotan, qui songe, absorbé dans la contemplation de l'Anneau.

<c Suis-je libre, vraiment hbre?... Eh bien, voici le premier salut de ma liberté !

(c Gomme il fut obtenu par une malédiction, que désormais cet Anneau soit maudit !

« Comme il devait donner la puissance sans mesure, qu'il donne maintenant la mort à qui le possédera.

« Que le souci ronge celui qui le tient ; que l'envie dévore celui qui le convoite.

« ... Enchaîné par la crainte, désigné pour la mort, que le maître de l'Anneau soit l'esclave de l'Anneau !

« Adieu! garde-le bien! la malédiction est sur toi M »

Il s'enfuit. Cependant les dieux surviennent, et peu après les géants, qui ramènent Freia pour l'échanger contre l'Or du Nibelung.

L'Or est entassé devant la belle déesse, entre les massues des géants enfoncées dans le sol. Bientôt l'amas de métal la cache entièrement aux regards.

Le trésor est épuisé; déjà le Tarnhelni a dû y être joint,... mais Fasolt ne peut se résoudre à perdre Freia. Il scrute longuement le monceau d'Or,... la mélodie de Freia s'élève tout à coup... « 0 douleur! par un interstice, j'ai vu briller l'œil de lumière!. . . tant qu'il luira pour moi, je ne renoncerai pas à la déesse!

— Mais nous n'avons plus d'Or! s'écrie Loge.

— Erreur! répond Fafner; au doigt de Wotan brille un Anneau ! »

Transporté de colère, Wotan refuse de livrer le talisman. Déjà les géants ont ressaisi Freia, quand la scène s'obscurcit : Erda, la déesse de la terre, personnification de l'éternelle Nature, apparaît, émerge de l'ombre à mi-corps, dans une vague lueur bleuâtre-...

1. Cette imprécation est bâtie sur deux thèmes, sans compter le motif déjà fréquemment entendu de l'Anneau ; ces thèmes sont la malédiction d'Alberich, et le motif de destruction. — d'anéantissement — indiquant l'entreprise continue du ténébreux pouvoir contre le règne et l'existence même des dieux.

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