‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 28 sur 43 · LA WALKYRIE · texte numérisé non relu

LA WALKYRIE

Wotan a mis à exécution le projet que le motif du glaive nous annonçait à la dernière scène de Rheincfold. Errant par le monde, sous le nom de Waelse, il a eu d'une femme deux jumeaux, un fils etunefille, Siegmund etSieglinde. C'est l'histoire de ces descendants de Wotan, des Wulsungen (ainsi la légende les appelle), qui va se dérouler à présent sur la scène. D'autre part, de la mystérieuse Erda Wotan a eu Brunnhilde, son enfant préférée ; il l'élève avec huit autres filles, les vierges célestes au cœur indomptable : ce sont là les Walkyries, chargées de recueillir les âmes des héros et d'en peupler le Walhall, comme d'une légion d'élite contre les dangers à venir.

Ces choses ne nous seront apprises que vers

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le milieu du drame ; Wagner ne s'attarde pas à nous les exposer d'abord: dès le début, il nous jette en pleine action.

Le prélude commence : furieusement, les cordes grondent. Violoncelles et contrebasses dessinent une rapide figure sous le bruissement monotone des altos et des seconds violons; on dirait d'une fuite précipitée au travers des ténèbres, et, en effet, un homme erre, haletant, par la forêt qui tremble sous l'orage. Du ciel nocturne croule un déluge ; le vent gémit dans le feuillage obscur. Des appels des cors et des bois s'élèvent, lamentables; deux bass-tubas lancent le thème de V incantation de la foudre, dit par le dieu Donner dans Rheingold. Trompettes et trombones le reprennent,... une longue montée chromatique, vrai rugissement de tempête, aboutit au coup de tonnerre des timbales, auquel s'ajoute une note unique, lugubre, du « contrabass-tuba ». En une soudaine clameur, les instruments à vent yrépondentparce même motif de l'incantation : la sonorité métallique des trompettes s'y associe au cri lancinant des flûtes. On a l'impression aiguë d'un trait de foudre... Puis une accalmie se fait; le tonnerre roule encore dans les échos lointains de la forêt, des flammes d'éclairs s'allument toujours dans la nuit chargée d'épouvante, mais l'orage pourtant touche à sa fm, la pluie décroît, le vent tombe.

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Cependant le rideau se lève et laisse voir l'intérieur d'une habitation primitive. Au centre d'une vaste salle, un vieux frêne soutient de ses branches les ais de la toiture ; tout auprès sont des escabeaux et une table ; à droite, un foyer OLi brûlent des troncs d'arbre. La grande porte s'ouvre, un homme apparaît sur le seuil, échappé de la nuit et de l'orage. Il est sans armes — c'est Siegmund. Trempé de pluie, épuisé, hagard, il fait quelques pas dans la salle — personne ! Il repousse la porte derrière lui, et, s'approchant du foyer, se laisse tomber sur le sol pour prendre quelque repos.

A peine a-t-il fermé les yeux, qu'une femme — Sieglinde — sort de la chambre voisine. Elle aperçoit cet inconnu accablé de fatigue ; penchée sur lui, elle l'entend demander à boire dans sa fièvre. Courir chercher de l'eau est l'affaire d'un instant: un thème de compassion, dit par le quatuor, s'épanouit en une phrase infiniment tendre ; Siegmund boit à longs traits, puis il rend à Sieglinde la corne demi-vide, et ses yeux rencontrent les yeux de la douce créature — inexprimable regard, muette révélation d'une commune douleur, d'où va naître un amour que rien ne pourra vaincre! Lentement, un violoncelle solo soupire une expressive mélodie; sorti du thème « de la fuite de Siegmund », ce motif change aussitôt de forme : un thème nouveau apparaît, le thème d'amour de Siegmund et de

Sieglinde, et il s'affirme, toujours plus ému, tandis que quatre autres parties de violoncelles le soutiennent d'une harmonie caressante ^ Enfin Siegmund rompt le silence: « Quelle est la femme au cœur compatissant qui m'a donné de quoi étancher ma soif! » Sieglinde baisse tristement la tête: « La demeure et la femme que tu vois appartiennent à Hunding le guerrier... Attends son retour, il ne tardera point. »

Siegmund a repris des forces ; il veut partir. « Pourquoi t'éloigner si vite? demande Sieglinde. — Le malheur est mon compagnon... je crains de l'amener sous ce toit. — Reste alors ! répondelle douloureusement; voilà longtemps qu'il est entré ici! »

Un thème s'élève, dit par les basses seules: c'est le inotif triste des Wilhungen. Mélancolique, il raconte les souffrances d'amour et tous les malheurs de la descendance de Wotan.

<c Je reste, dit Siegmund; j'attendrai le retour de Hunding. »

Le thème des souffrances alterne avec la mélodie de la compassion ; bientôt le motif d'amour vient s'ajouter à ces plaintives harmonies. Une étrange sonnerie des cors l'interrompt tout à coup: c'est Hunding qui revient... Il entre, casque en tète, la lance à la main, le bouclier

1. Cet admirable quintette de violoncelles fait penser à une disposition analogue des mêmes instruments, au début de l'ouverture de GuilUnnnp Tell.

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au bras, tandis que le thème qu'avaient posé les cors éclate aux tubas maintenant. Sieglinde explique à son époux la présence de l'étranger ; tous trois prennent place à la table grossière qui s'appuie au tronc du frêne.

« D'où viens-tu? Quel est ton nom? demande Ilunding à son hôte.

— J'ai nom Weh^Yalt ^ répond Siegmund.

Mon père s'appelait le Loup. Avec lui j'allais à la chasse,... un soir, en revenant, nous trouvâmes notre demeure détruite : ma mère était morte, ma jeune sœur avait disparu. Alors nous vécûmes, sauvages, au fond des bois, sans cesse traqués par les chasseurs. Certain jour, la poursuite de nos ennemis fut plus farouche ; séparé un moment de mon père, je recherchai vainement ses traces, et depuis je ne l'ai plus revu. . . «

Ici, le thème du Walhall résonne doucement à l'orchestre,... poursuivant son récit, Siegmund raconte que son bouclier et sa lance ont été brisés dans un furieux combat qu'il vient de soutenir... « Voilà l'histoire de mes malheurs », dit-il, tandis que les cors et les bois, se répondant, exposent les deux membres de phrase d'un thème nouveau, le thème héroïque des Wlilsiuigen. Mais Ilunding s'est levé : il a reconnu en Siegmund l'ennemi même qu'il était allé poursuivre.

1. Wehwalt, nom s3mboliquc : « celui qui agit clans la douleur ».

« Puisque je te retrouve dans ma propre maison, s'é-crie-t-il, profite, cette nuit du moins, de l'hospitalité que je te dois. Mais, pour demain, tâche de trouver une arme ! »

Sieglinde veut se jeter entre les deux hommes; Hunding l'arrête d'un geste impérieux et lui commande d'aller préparer le breuvage du soir.

Elle s'éloigne à pas lents. Avant de sortir, elle semble indiquer à Siegmund, du regard, un point du tronc du frêne. Très doucement, un thème traverse le murmure des instruments à cordes : c'est le thème de Vépce, déjà entendu à la fm de Rheingold.

Hunding renouvelle sa provocation, et quitte à son tour la salle^ emportant ses armes avec lui.

Siegmund demeure seul, près du foyer à demi consumé. Une attente mortelle se fait, à peine coupée par de sourdes pulsations des timbales, auxquelles répond l'obscur accord des tubas, enveloppant une lente ébauche du thème de l'épée. Sous une note sans cesse répétée par les cors, la trompette basse dessine le motif du glaive, nettement cette fois, mais dans le mode mineur. Un trémolo croissant commence aux altos et aux violons, sur une basse qui monte par degrés chromatiques, tandis que les cors prolongent leur pédale, et le cri de Siegmund éclate: « Mon père m'avait promis un glaive,

pour le jour du grand danger ^ Wa?lse! Wyelse! où donc ton épée? Où le fer victorieux que je devais brandir? »

Le foyer jette une flamme subite: sous le tremolendo serré des violons, la trompette en ut lance solennellement la fanfare de l'épée,... là, sur le tronc du frêne illuminé tout à coup, étincelle vaguement la forte garde d'un glaive.

Mais Siegmund n'a pas compris : « Combien pure est cette lumière soudaine! Serait-ce le regard de la douce femme qui m'a secouru, la clarté de ses yeux demeurée ici après elle?... L'ombre m'environnait quand son regard a lui, et mon cœur s'est réchauffé à cette flamme d'amour'-. Une dernière fois, le feu a brillé, l'arbre mort lui-même a resplendi un instant. Maintenant la nuit se fait plus épaisse, toute lueur s'efface, je ne vois plus que les ténèbres... »

Pendant ce monologue, le thème de l'épée, sans cesse repris, a passé tour à tour au hautbois, à la trompette, au cor, s'affaiblissant peu à peu, tandis que le foyer achevait de s'éteindre.

\. On peut remarquer que cette phrase de Siegmund : Ein Scliwert verhiess mir der Vater, est chantée sur la môme mélodie (et dans le même ton) que les derniers mots du salut de Wotan au Walhall : So griXss' ich die Burg, etc. {Wieingotd, scène iv.) L'intention s'explique assez d'elle-même pour n'avoir pas besoin de commentaires.

2. La mélodie de la phrase de Sieg'mund : Seliy schien mir der Sonne Liclit, est la même que celle qui paraîtra dans le chant de Wotan, à la fin des adieu.v : Woin h'indiscit Inllcnd der Ilelden Lob, etc.

A présent, l'obscurité est complète; Siegmand silencieux s'est affaissé auprès de l'âtre mort.

Mais voici qu'une porte s'entrouvre : en longs vêtements blancs, Sieglinde est apparue; elle a endormi Hunding en lui versant un breuvage aux sucs lourds, et elle revient vers Siegmund afm de le revoir, de lui dire qu'elle l'aime, de lui indiquer une arme pour combattre !

« Au jour où, par la force, je devins la femme de Hunding, un vieillard inconnu entra ici. Il enfonça un glaive au cœur du frêne ; ce glaive devait appartenir au guerrier qui pourrait l'arracher; en vain les plus vigoureux s'épuisèrent en efforts,... l'épée attend toujours le héros qui la doit prendre !

« Oh! si tu étais celui-là, ce libérateur que j'ai si longtemps attendu^ ! Je serais consolée de mes souffrances et de mes larmes, je serais bienheureusement vengée de mes humiliations ! Oh! si ce héros était là devant moi, si mes bras enfin le pouvaient étreindre !...

— Femme, s'écrie Siegmund, je suis ton vengeur et le mien! Oh! quelle joyeuse vengeance est promise à nos communes douleurs, puisque tu es à moi, et que ton cœur bat éperdument sur ma poitrine ! »

1. Ici apparaît un thème très allègre, une fanfare, généralement donnée par les instruments à vent : c'est l'appel des Wcilsungen, motif joyeux, agreste en quelque sorte, aux sons duquel le frère et la sœur s'appellent et se reconnaissent enfin.

A ce moment, la grande porte de la salle s'ouvre toute large, comme poussée par un irrésistible coup de vent, et la blanche clarté de la lune s'épand, radieuse, sur le couple enlacé.

<f Qui vient? qui est sorti? » crie Sieglinde ell'rayée; et Siegmund de répondre : « Personne n'est sorti, le Printemps est entré! »

L'orage a fui, le ciel souriant s'étoile, les tièdes souffles d'une nuit d'avril enveloppent les amoureux. Au dehors, les prairies sont pleines de floraisons nouvelles, et les forêts profondes déroulent au loin leurs verdures frissonnantes. Le lied du Printemps, chanté par Siegmund, s'enchaîne à une triomphante réapparition du thème d'amour, partie de la flûte, gagnant les hautbois et les clarinettes, sur de rapides batteries des altos et de brillantes traînées de harpe. Et Siegmund chante, et Sieglinde réplique, enivrée :

« Tu es le printemps que je désirai tant de fois durant le glacial hiver... Mon cœur te reconnut dès ton premier regard! »

Le dialogue se poursuit, tendre, passionné, dans un fleurissement continu de mélodies. Le thème d'amour de Sieglinde et Siegmund, le motif gracieux de Freia ' , le thème du printemps,

1. Ce motif joue ici le rôle d'un thème d'amnur. mais d'amour très jeune et très joyeux. On sait que Freia, déesse de lumière et de jeunesse, personnifie l'amour comme charme et comme joie de la vie.

ceux des Waelsungen, de la fuite, de l'épée, du Walhall, modifiés de cent façons diverses, s'animent, se cherchent, se marient ^ <( Oh! que ta voix est douce! murmure Sieglinde ; il me semble l'avoir déjà entendue, autrefois, lorsque j'étais enfant... » Siegmund révèle son origine, tous deux se reconnaissent enfin : « Wœlse était ton père, s'écrie Sieglinde ; alors c'est bien pour toi que l'épée fut enfoncée dans l'arbre, et je te donne maintenant ton vrai nom — Siegmund! »

D'un bond, Siegmund s'est élancé sur le banc placé au pied du frêne ; la main à la poignée qui troue récorce, il invoque l'épée vengeresse : «Nothung* ! Nothung! ainsi je te nomme! Montre le tranchant victorieux de ta lame... Nothung! sors du fourreau ! »

Et, d'une secousse terrible, Siegmund arrache du frêne l'épée étincelante. L'orchestre tonne : trois trompettes clament la formidable fanfare du glaive. La trompette basse la reprend, appuyée par les trombones, sous le staccato redoublé des instruments à vent, pendant que les harpes et les cordes vibrent à toute force. Puis les thèmes

1. Un thème nouveau, mais de la même famille mélodique que le motif d'amour, se développe ici : c'est le thème des pressentiments, c'est-à-dire le motif qui paraît lorsque les deux amants pressentent leur parenté divine.

2. Nolliung : Celle qu'on trouve dans la Détresse. — Urgence, selon M. Schuré. — M. Victor Wilder a très bien traduit ce nom par celui de Détresse.

déjà entendus reparaissent pour accompagner le chant triomphal de Siegmund, aussi bien le thème héroïque et l'appel des Wœlsungen, que le motif du printemps, croisé de suite par celui de l'épée.

Sieglinde s'est jetée dans les bras de Siegmund ; tous deux s'élancent hors de la demeure de Hunding, en la nuit joyeuse où tressaille le Printemps ^

1. Peut-être ne sei-a-t-il pas superflu de dire quelques mots d'une grosse objection qui a été faite à Wagner. Siegniund et Sieglinde sont frère et sœur : c'est d'un inceste que naîtra plus lard Siegfried.

Au point de vue de la stricte raison, on pourrait reprocher à Wagner d'avoir heurté la morale universelle des sociétés civilisées, et cela d'autant mieux que l'inceste dont il s'agit n'est pas indisj)ensable au drame. En effet, bien que Fricka , au deuxième acte, s'en serve comme d'un argument pour décider Wotan à abandonner Siegmund, ce n'est point ce motif qui entraîne la résolution du dieu. — Cependant l'objection perd pres- ({ue toute sa force, si l'on remarque que Wagner, loin de prêcher une thèse, nous montre simplement la naissance d'une race nouvelle, issue d'un dieu, et, qu'à l'origine de toute race, on est obligé de supposer de telles unions. D'ailleurs, une parenté de l'ordre de celle qui existe entre Siegmund et Sieglinde — tous deux enfants de Wotan -— est-elle vraiment assimilable aux parentés ordinaires, absolument humaines? Enfin, Wagner a-t-il fait autre chose, traitant un sujet mythique, que d'adopter des traditions communes à toutes les cosmogonies, et (|ui se retrouvent, sous des formes différentes, au fond de la mythologie grecque ? î\"ous ne sommes pas ici dans les conditions habituelles de l'humanité... Rien n'autorisait, en tout cas, les iirotestations hyp(jcrites de certains critiques bien connus, grands amateurs cependant des gravelures plus ou moins spirituelles que tolère si facilement le public parisien.

Le deuxième acte de la Walkyrie est, à tout prendre, moins intéressant que le premier et le troisième. Le prélude, fort remarquable, et surtout très clair, n'a pas cependant l'originalité saisissante de X orage qui ouvrait le drame ou de la Chevauchée qui forme le début du troisième acte^

Le décor de la première scène figure une gorge sauvage, entre des montagnes escarpées. Nous y voyons Wotan et sa fille Brunnhilde, la mieux aimée des neuf Walkyries : elle doit protéger Siegmund dans le combat qu'il va avoir à soutenir contre Hunding.

Brunnhilde a sur la tète le casque aux blanches ailes, et sa taille est ceinte d'une cuirasse d'argent; elle porte la lance ornée de clous, le grandbouclier aux plaquesétincelantes. Joyeuse, elle pousse son cri de guerre; mais voici Fricka, l'épouse de Wotan : la Walkyrie s'éloigne, lui laissant la place libre. Fricka vient porter plainte à Wotan : Siegliude, femme de Hunding, a fui

1. On reconnaît, dans ce prélude, une transformation du thème de l'épée, des motifs à'amour et de fuite parus au premier acte, et enfin le thème principal de la Chevauchée des Walkyries.

son lïiaiLre pour suivre le Wa'lsung Siegmuud, et cet amour adultère se complique encore d'un autre crime... Siegmund et Sieglinde sont frère et sœur! Les lois divines et humaines sont violées : Fricka, qui préside au foyer conjugal, demande à Wotan le châtiment des coupables.

Wotai) refuse d'abord la réparation exigée; mais Fricka insiste, lui reproche amèrement ses infidélités : « Siegmund et Sieglinde sont les enfants de ton propre adultère... d'ailleurs, si tu ne venges pas les lois dont je suis la gardienne, ton pouvoir même s'en trouvera atteint, et notre fin hâtée; toi-même tu es l'artisan de la ruine des dieux ! »

Le thème symbolique de l'épée s'élève redoutablement à l'orchestre. Fricka poursuit ; en dernier lieu, elle fait appel à un argument décisif: Wotan doit abandonner Siegmund à Ilunding, affirme-t-elle, car Siegmund n'est pas le libre héros destiné à reconquérir l'Anneau d'Alberich et à le rendre au Rhin, pour affranchir le monde delà malédiction du Nibelung. Siegmund eût été perdu, si Wotan lui-même ne l'avait sauvé en lui faisant trouver Nothung, l'épée invincible. « Retire à ce glaive la puissance que tu lui as donnée, et Siegmund sera faible comme les autres... il tombera sous les coups de Hunding. »

Pénétré de douleur, Wotan a reconnu la vérité des paroles de Fricka. Après un terrible combat

intérieur, il cède, il promet d'abandonner Siegmund, de défendre à Brunnhilde de le protégera Satisfaite, Fricka se retire.

Quand Brunnhilde revient, elle trouve son père accablé de désespoir. Alors commence un long entretien, oii Wotan raconte à sa fille tous les événements que nous avons vus dans Rfieinfjold, lui explique comment il a dû renoncer à l'Anneau, et pourquoi Siegmund ne peut être le héros attendu.

Cet entretien est plein de réelles beautés, et cependant, au théâtre, il paraît d'une extrême longueur: son étendue dépasse celle déjà considérable des récriminations de Fricka, dont l'intérêt scénique est du reste assez médiocre. Wagner a-t-il placé là ces discours explicatifs en vue des représentations isolées des divers drames de la Tétralogie? Plusieurs bons esprits le prétendent, non sans vraisemblance, car de pareilles conversations existent dans le premier acte de Siegfried, et la scène des Nornes, qui sert de prologue à la Gijtterdiimmening , est également un résumé des événements qui précèdent.

Quoi qu'il en soit, le récit de Wotan à Brunnhilde contient des parties intéressantes, telles

1. Pendant cette scène, un motif important est développé à Torcliestre : c'est le thème de la grande douleur de Wotan. 11 se rattache à plusieurs autres, et se transforme curieusement par la suite.

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que le beau développement du thème (et de l'idée) du Péril des dieux (Die Gultemoth) S et le passage où Wotan révèle qu'Alberich, ayant séduit par l'appât de l'or une femme delà terre, en a eu un fils, qu'il destine à l'accomplissement de ses vengeances. Ce fils du Nibelung, nous le rencontrerons plus tard, sous le nom deHagen, dans le Crépusnde des dieux.

Wotan annonce à Brunnhilde la nouvelle décision qu'il a prise d'abandonner le Waelsung. La Walkyrie essaye de se révolter contre cet ordre : elle frémit à la pensée d'être pour Siegmund la messagère de mort. Mais Wotan Ta menacée de sa colère, et, triste, enfin résignée à obéir, elle regarde s'éloigner le dieu en courroux. Le cœur gonflé de soupirs, elle prend ses armes, désormais lourdes à son bras, et sort avec lenteur de la scène. Cependant un homme apparaît sur les rocliers, soutenant une femme à la démarche chancelante : Siegmund et Sieglinde, harassés de fatigue, s'arrêtent un moment dans leur fuite. Sieglinde se lamente, elle s'accuse de causer le malheur de son frère. Mais lui la rassure : pourquoi craindrait-il Hunding qui les poursuit? ^'a-t-il pas Nothung pour se défendre, Nothung, l'épée invincible de Waelse?

1. Ce thème apparaît nettement, :i l;i basse, un peu avant les paroles : « Un seul pourrait accomplir l'œuvre qui m'est interdite, un héros que je n'aurais jamais aidé, étranger au dieu, libre en son désir, etc. » {Xur Einer hônnte, etc.) 11 se combine aussitôt avec le thème de la douleur de \A otan.

Sieglinde s'est endormie, la tête appuyée sur les genoux de Siegmund, qui tendrement la regarde. Voici qu'un thème étrange, formé de trois notes seulement — l'interrogation de hi destinée— se fait entendre aux tubas. Une mélodie répond, confiée aux autres cuivres — c'est Vannonce de la mort — et enfin passent les harmonies du Walhall, dites par les cors et les bassons. Brunnhilde s'avance : elle vient, grave, droite près de son cheval qu'elle conduit par la bride.

<f Siegmund, dit-elle, regarde-moi ! »

En de sublimes paroles ^ Brunidiilde annonce à Siegmund qu'il va mourir, et lui promet les délices du Walhall, parmi les héros au cœur fort et les vierges au sourire de lumière. Mais Siegmund refuse de se séparer de Sieghnde : il renoace au glorieux Walhall, Sieglinde mourra avec lui, avec elle il descendra aux sombres royaumes de Hella-. Brunnhilde comprend alors l'amour, la passion née de la souffrance et grandie jusqu'au sacrifice. Émue d'une pitié douloureuse, attendrie par tant d'infortune et tant de dévouement, elle s'insurge, sans retour désor-

1. Rien n'est plus beau que ce thème de l'annonce de la mort. dHvelojipé jiendant le dialogue, alternant avec les motifs de la destinée, du Walhall, des Walkyries, de Freia. puis laissant revenir le thème d'amour, et reprenant, accompagné par des figures de notes qui expriment l'émotion et l'agitation croissantes du cœur de Brunnhild".

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