‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 29 sur 43 · Déesse des régions ténébreuses de la mort · texte numérisé non relu

Déesse des régions ténébreuses de la mort

mais, contre l'ordre de son père. Elle désobéira à Wotan, elle défendra le Waelsung contre Hunding. « Prends courage, Siegmund! lui criet-elle en le quittant; je serai à tes cotés sur le champ du combat ! »

Or Hunding approche; des nuées d'orage enveloppent les montagnes ; Sieglinde réveillée ne trouve plus Siegmund auprès d'elle : le héros est déjà parti à la rencontre de son adversaire. A ses oreilles le tonnerre gronde... folle de terreur, elle aperçoit, sur une crête qu'illuminent les éclairs, Siegmund et Hunding, l'épée haute. .. Au-dessus du Waelsung plane Brunnhilde, écartant avec son bouclier les coups portés par Hunding. Mais Wotan apparaît, dans un éclat de foudre : il tient l'épieu sacré qui a soumis le monde. Le glaive de Siegmund se brise en deux morceaux contre l'arme divine... Hunding frappe au cœur le Waelsung sans défense.

Brunnhilde a disparu, mais la voici aussitôt près de Sieglinde, visible à travers l'obscure nuée qui a envahi la scène entière. Elle saisit, elle entraîne la pauvre femme défaillante : « Achevai! à cheval!... Suis-moi, que je te sauve! »

On le voit, ce deuxième acte peut être considéré comme formé de deux parties : l'une, laborieusement explicative — par malheur, nécessaire au drame, — l'autre, très émouvante,

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pleine de sentiments humains, tout au plus un peu entachée de romantisme en sa réalisation scénique.

Au point de vue philosophique, il y a lieu de faire une observation capitale : Brunnhilde, l'enfant de Wotan et d'Erda (déesse de l'originelle nature), a été jusqu'ici la fille docile, la vierge qui sait, qui devine, et de suite exécute les secrets désirs de son père ; c'est la personnification du cœur même de Wotan, en donnant à ce mot de cœur son acception morale la plus large. Mais un divorce cruel a lieu : l'intérêt, l'orgueil de la puissance, l'égoïsme de la raison, et surtout les exigences d'une fatalité implacable ont voulu imposer silence à l'affection, au désir : le cœur s'est révolté, Brunnhilde a désobéi à Wotan. Ce dédoublement de l'àme du dieu est peut-être plus sensible encore dans la musique que dans le texte, si l'on veut bien suivre à l'orchestre la merveilleuse transformation des motifs.

Quelques traits des cordes, violents, incisifs, mettent en branle les trilles des instruments à vent, depuis les clarinettes jusqu'aux petites \ lïûtes. Sous ce fortissimo rageur, cors, bassons

et violoncelles jettent un rythme entraînant de galop. Bientôt des traits s'envolent aux bois et aux cordes, sur chaque temps de la mesure, en tous sens, sifflants, exaspérés, avec un déchirement de rafale furieuse. La trompette basse, renforcée de deux cors, attaque le tJihne des Walkyries^. Une deuxième phrase, née du même motif, éclate, martelée par quatre cors et par toutes les trompettes. Puis, dans le tourbillon croissant, le thème recommence, rugi par les trombones, tandis que le rideau s'ouvre sur un paysage sinistre. La scène figure la cime escarpée d'une montagne, « le rocher des Walkyries » ; c'est là que les vierges guerrières ont coutume de se réunir, au sortir des batailles, avant de chevaucher au Walhall pour y porter les braves. Quatre des Walkyries se tiennent déjà à la pointe du roc, que fouette un souffle d'ouragan. Elles ont attaché leurs chevaux dans le bois de sapins qui s'élève jusqu'au sommet de la montagne. L'œil fixé sur le ciel blafard où passent les nuages échevelés par la bourrasque, elles attendent l'arrivée des retardataires. Parfois, une lueur d'éclair jaillit du fond des nuées, et, dans cette vision soudaine, on voit apparaître une Walkyrie, cramponnée du poing à la crinière de son cheval fantôme. Les appels

1. Ce thème a iiani déjà au 2'" acte, dans les dernières mesures du prélude, et à diverses reprises sous des paroles de lirwnnhilde.

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se répondent : « Hojotohol... heialia! » A chaque apparition, trompettes ou trombones lancent le thème farouche des Walkyries. Toutes sont là maintenant, et chantent un chœur sauvage, en frappant leurs boucliers de leurs armes... toutes, non!... une encore manque au rendez-vous; c'est Brunnhilde! Oii peut-elle •être, la préférée de Wotan, la fille de son désir?

La voici enfin ! elle saute à bas de son cheval Grane, qu'a épuisé une course vertigineuse. Mais elle a une femme avec elle... Sieglinde! Grane les a portées toutes les deux jusqu'au rocher des Walkyries, mais il ne peut aller plus loin, et Wotan approche, Wotan arrive, terrible en sa colère!

« 0 mes sœurs, crie Brunnhilde, prêtez-moi un de vos chevaux, pour qu'il nous sauve de la fureur de Wotan! J'ai désobéi, j'ai combattu contre sa volonté, et le châtiment va m'atteindre î Sauvez-nous, sauvez votre sœur, sauvez avec elle la malheureuse qui implore votre secours! »

Hélas! elle supplie en vain... elle se tord les mains de désespoir, adjurant ses compagnes. Peine inutile! Xulle des Walkyries n'ose encourir les vengeances du dieu.

Alors Sieglinde, tristement : « Ponrquoi me veux-tu sauver, généreuse fille, alors qu'il me tarde de mourir, de rejoindre mon Siegmund dans la mort? »

Mais Brunnhilde a vu l'avenir! elle prononce la parole décisive : « Vis, femme, vis au nom de l'Amour! Tu portes un Wyelsung dans ton sein ! »

Ce mot a suffi pour transfigurer Sieglinde... le cri maternel jaillit de sa poitrine frémissante : « Sauve-moi! sauve mon enfant! »

La menace de l'orchestre grandit; encore un instant, et Wotan sera là... Inspirée par l'amour, Brunnhilde se sacrifie pour Sieglinde :

« Ya, pars, cours là-bas vers l'est, cache-toi dans la forêt où Fafner garde le trésor des Mbelungen; là, Wotan n'ose aller! Pour moi, je reste ici, j'arrêterai le dieu, je soutiendrai sa colère... 0 femme, tu endureras mainte souffrance, mais sache-le bien, et penses-y toujours : celui que tu portes dans ton sein sera le plus radieux des héros ! »

Ici, la voix de Brunnhilde, suivie exactement par l'orchestre, proclame un thème nouveau, un thème prophétique, d'une héroïque allure ^ C'est le motif de Siegfried, fils des ]] iilsungen -, il retentira jusqu'à la dernière scène de la Tétralogie.

Au thème de Siegfried répond la fanfare de l'épée : Brunnhilde présente à Sieglinde les

1- On peut à la rigueur considérer comme, une ébauche de ce thème les quatre premières notes de la phrase de Wotan : « \\n héros que je n'aurais jamais aidé » (ein Hehl, dem helfend nie, etc.), au 2"= acte, dans le récit à Brunnhilde.

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deux morceaux de Nothung, recueillis par elle lorsque Siegmund est tombé.

« Garde ces deux moitiés du glaive : ton fds en reforgera l'épée triomphale! Que celui qui doit venir reçoive encore de moi son nom : Siegfried, le héros joyeux dans la victoire!

— (c 0 miracle d'amour! ô vierge merveilleuse ! crie la mère éperdue; un jour aussi viendra ta récompense! Adieu! Par la douleur de Siegiinde, sois bénie à jamais ^ ! »

Sieglinde a disparu derrière les rochers ; la voix de Wotan se fait entendre. Les Walkyries tremblantes cachentBrunnhilde au milieu d'elles. Le dieu paraît, transporté de colère, il demeure insensible aux supplications aiguës de ses filles-, et somme la coupable de se montrer. Lentement, Brunnhildesort du groupe des Walkyries; dépouillée de ses armes, elle s'avance vers Wotan... celui-ci l'accable de reproches : « Tu t'es révoltée contre moi, tu as perdu ton nom de Walkyrie, tu as cessé d'être la fille de mon désir. Ta main ne me versera plus l'hydromel aux fêtes du Walhall; ta fonction ne sera plus de m'amener les guerriers valeureux tombés

1. La mélodie de ces paroles de Siesrlinde (0 hehrestes ]V'under, etc.) est le thème dit de la Hédemption (ou de la Déliv7-ance) par l'Amour (Liebeserlôsung); il reviendra à la fin du Crépuscule des dieux, pour tout résumer et tout conclure.

2. A noter, les transformations du thème de VAnnonce de la mort dans ces chœurs de Walkyries.

sur les champs de bataille ! Pour toujours, je te bannis de ma présence.

« Enchaînée par mon pouvoir, tu dormiras ici, jusqu'à ce qu'un homme, un passant, te trouve et te réveille; de déesse devenue femme, tu seras son épouse et sa servante. Assise à son foyer, tu fileras la laine... Un homme possédera la vierge du Walhall ! »

A cette condamnation, Brunnhilde pousse un cri déchirant et tombe anéantie sur le sol. D'une menace, Wotan chasse les autres Walkyries.

Le dieu est seul maintenant, avec Brunnhilde qui gît à ses pieds. La condamnée relève tristement la tète, et, d'une voix lente, dans le silence complet de l'orchestre, elle demande compte à son père de sa cruelle sévérité :

(c Ma faute a-t-elle donc été si honteuse, que j'aie mérité de subir cet outrage? Qu'ai-je donc fait de bas et de vil, pour me voir déshonorée ainsi? »

Sa plainte continue, longue, pressante, bientôt échauffée d'une fierté généreuse. Brunnhilde est debout à présent : « En désobéissant à tes ordres, j'ai accompli ton intime désir.. . Je savais être fidèle à ta volonté première — et c'est pourquoi je t'ai bravé! »

Mais les paroles de Wotan se font toujours plus amères et plus sombres : il faut qu'il punisse Brunnhilde, qu'il renonce cette fois encore à l'affection, à l'amour, à son propre cœur, à la

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meilleure part de lui-même. Dans la voie funeste où il est engagé, il ne peut plus revenir en arrière. Il châtiera eu Brunnhilde sa faiblesse et son désir.

La vierge alors se jette aux genoux de Wotan : (( Que je sois punie, s'écrie-t-elle, mais non déshonorée! » et, tandis que sous le thème du feu qui frémit et s'élance, sonne le motif vaillant des Walkyries, elle supplie Wotan de ceindre d'une muraille de flammes le rocher oii elle dormira. Ainsi, elle ne sera point la proie d'un lâche; seul, un héros pourra la réveiller!

A ces paroles, Wotan est irrésistiblement ému. Il relève Brunnhilde. il la regarde avec une douloureuse tendresse :

« Adieu, lui dit-il, adieu, fdle héroïque, toi qui fus ma joie et mou orgueil! puisqu'il faut que je te quitte, et que, me châtiant moi-même, je perde à jamais tout ce que mon cœur aima, du moins une flamme virginale gardera le sommeil de la Walkyrie... l'épouvante grondera à l'entour, et celui-là seul éveillera la fiancée, qui sera plus libre que Wotan! »

Brunnhilde s'est jetée dans les bras de son père... ils se tiennent enlacés, et, dans cette étreinte muette, leurs regards se pénètrent longuement. L'orchestre entonne avec solennité un thème apparu dès le commencement de l'admirable dialogue, le thème de la justification de Brunnhilde, et la mélodie monte, planant sur

d'immenses accords des cuivres, aux plus extatiques hauteurs des sonorités instrumentales. Le thème dit du sommeil de Brunnliilde^ éclate au dernier fortissimo de cette progression incomparable, et redescend, toujours adouci, à la rencontre de la voix de Wotan, qui bientôt s'élève en une émouvante lamentation. Le thème persiste à l'orchestre, coupé de quelques autres figures, et forme l'accompagnement expressif du dernier chant d'adieu.

« Ces yeux pleins de lumière, que mes lèvres ont effleurés si souvent, alors qu'un baiser était la récompense de ta jeune ardeur guerrière... ces yeux pleins de rayons, qui brillaient près de moi dans l'ouragan des mêlées... une dernière fois je les contemple, dans le suprême baiser de l'adieu... C'est pour l'homme trop heureux que brillera désormais leur étoile! ils se ferment maintenant pour le dieu infortuné... »

Le thème du renoncement ii Vamour, entendu a la première scène de Rheingold, résonne tristement, dit par la voix plaintive du cor anglais.

Wotan ferme d'uu baiser les yeux de Brunnhilde-. La Walkyrie glisse des bras de son père

1. Ce thème serait mieux (léi)oaimé autrement : il désitrne hi Fiancée endormie r/aii.s- In flamme, ce qui explique son rôle ici même, puis dans ce qui suit, et surtout au premier acte de Siegfried. Avant le passage en question, il a déjà paru à l'orchestre.

2. C'est ici qu'apparaît très nettement la belle suite d'arpèges (déjà une fois entendue) qui correspond au Charme du som,mfil. Il importe de ne pas la confondre avec le thème ordiaairemoni

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sur le gazon : le sommeil magique l'a déjà saisie. Wotan la couche au pied d'un sapin, pose sur ses cheveux d'or le casque aux ailes de neige, appuie sur la cuirasse d'argent le limbe du bouclier, et place dans la main inerte la lance à la pointe redoutable. Puis, il frappe le sol avec son épieu sacré, évoquant Loge sous la forme du Feu. Des flammes jaillissent du rocher, s'élancent en crépitant d'un bout à l'autre de la scène; une rose lueur monte, emplit peu à peu l'espace. Les traits et les batteries qui forment le motif du Feu pétillent aux harpes et aux flûtes, sifflent aux violons divisés en quatre parties, sur les harmonies caractéristiques des instruments à vent ; tout l'ensemble est piqué d'étincelles par le glockenspiel et le triangle. Ce prestigieux tourbillonnement descend par degrés chromatiques^ jusqu'à ce que reparaisse, dans la riche tonalité de mi majeur, le thème du sommeil de Brunnldlde, celui qui nous montre « la fiancée endormie dans la flamme ».

Comme le refrain d'une berceuse grandiose, la mélodie se balance sur les traînées vertigineuses du Feu; on croit voir des ondes de flamme, des vagues de lumière s'élever et s'abaisser à la cadence de ce rythme. L'ivresse

îippelé le Sommeil de Urunnhilde ; elle peut êii-e considérée romme dérivant d'un motif indiqué dans Rheingold et faisant allusion à la déchéance des dieux {Dâmmermotiv).

i. Sur le motif nommé plus haut : le Charme du sommeil mystérieux.

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sonore prend les sens et Tàme du spectateur, car le miracle anime vraiment la scène et l'orchestre de ses éblouissantes magies. Mais voici que la trompette basse et les cors vibrent sous ces paroles de Wotan : « Celui-là seul qui ne craindra pas la force de mon épieu pourra franchir la flamme! » et le thème de Siegfried, solennel et triomphal comme une prophétie de victoire, fait éclater sa promesse libératrice à travers les changeantes harmonies de l'orchestre. Il annonce qu'un héros viendra, un homme joyeux et fort, pour braver la puissance de Wotan et réveiller la Walkyrie.

Le thème de Siegfried est repris et achevé par les trompettes et les trombones, puis la phrase émue du dernier adieu de Wotan lui succède, cependant que le développement continue, dans les aériennes régions instrumentales, du thème de Brunnhilde endormie et des batteries du Feu... Un long deercscendo attendrit de plus en plus les sonorités de cette polyphonie miraculeuse : la Walkyrie a disparu derrière le mouvant rideau de flamme; la haute silhouette de Wotan s'est effacée elle-même dans l'embrasement qui enveloppe toute la cime du rocher ; les arpèges deviennent plus légers, plus immatériels, et la vision s'éclipse enfm aux regards, dans nn féerique murmure, un dernier accord d'une inexprimable douceur.

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