SIEGFRIED
Le drame de Siegfried occupe, dans la trilogie dont Rheingold est le prologue, la place de la péripétie dans un drame ordinaire. Nous voici au centre de l'œuvre : que sera le héros si longtemps désiré par AVotan?
Wotan l'appelait de ses vœux, ce Joyeux et ce Libre, ignorant de la peur, qui seul pouvait reconquérir l'Anneau; et pourtant il a dû le haïr, en quelque sorte, dès avant sa naissance, ce fils de Siegmund et de Sieglinde, que seule a sauvé la révolte de Brunnhilde!
Lorsque Siegfried aura tué Fafner, rendrat-il l'Anneau d'Alberich aux flots du Rhin? Et si vraiment il ne connaît pas la peur, n'est-il point celui qui doit réveiller la Walkyrie? Ce triomphe
de l'homme, rêvé par Wotan pour prolonger le règne des dieux, ne sera-t-il pas précisément la fin même de ce règne?
Cette dernière idée a grandi peu à peu dans l'esprit de Wotan; depuis que son C(eur s'est tu, depuis que Brunnhilde dort le sommeil magique, il ne séjourne plus au Walhall : errant par le monde, il a cessé d'exercer l'inutile pouvoir qui ne lui a épargné ni une douleur, ni une faule, ni la certitude de sa fin. 11 aspire maintenant à renoncer ses rêves, à rompre l'enchaînement des fatalités criminelles issues de ses premières erreurs. Cette fin des dieux, cette déchéance, cette mort qui longtemps fut sa crainte, sera bientôt l'objet de son désir. Que Siegfried triomphe donc, s'il le faut; que Brunnhilde soit réveillée, que toutes choses suivent leur cours, sans Wotan, contre Wotan! Que les œuvres d'ambition, de mensonge et de force s'écroulent l'une après l'autre! Wotan entrevoit dans sa fin la déhvrance, le repos vainement cherché ailleurs.
L'action de Siegfried est peu dramatique au sens ordinaire du mot, mais très poétique en sa simplicité. Aucune combinaison; Wagner n'a rien voulu nouer ni dénouer : il s'est contenté de placer Siegfried adolescent sous nos yeux, et de le faire vivre devant nous pendant trois actes. Si Wotan intervient, c'est pour que l'œu-
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vre garde sa signification générale et sa portée, afin que nous sachions combien décisifs sont les très simples faits auxquels nous assistons. Si l'on veut comprendre le sens poétique du drame Siegfried, indépendamment de son rôle dans l'ensemble delà Tétralogie, il convient de le définir : le Poème de la Jeunesse. Wagner s'est complu à réaliser, en pleine vie, la lumineuse figure chantée par les Eddas, ce héros qui n'est sans doute qu'un homme, mais l'homme jeune, naïf et beau, l'homme enfant, vierge encore de civilisation.
Au premier acte, le décor représente la hutte du nain Mime, au fond d'une vaste forêt. Ce Mime est un Nibelung, frère d'Alberich, et les spectateurs de liheingold ne l'ont pas oublié : il a fui Nibelheim le jour où Alberich a perdu tout pouvoir en perdant l'Anneau forgé avec l'Or du Rhin. La forêt où Mime demeure est celle où le géant Fafner — qui, par la vertu du Tarnhelm, a pris la forme d'un dragon — garde le trésor des Nibelungen dans son antre Xeidhole.
Mime, lui aussi, convoite l'Anneau. Or, réfugié en cette forêt, il y a trouvé un jour une femme épuisée de misère, Sieglinde... Sieglinde mourut en mettant au monde un fils... Avant d'expirer, elle confia l'enfant à Mime, en lui demandant de l'appeler Siegfried, et lui remit encore les deux fragments d'une épée brisée.
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Mime a élevé Siegfried : émerveillé de voir l'enfant déployer une force extraordinaire, il rêve de lui faire tuer le dragon; alors, lui, Mime, s'emparera de l'Anneau, possédera l'Or, et deviendra le maître universel. Car Mime est rusé, il sait beaucoup de choses, pratique le mensonge et la fourberie comme pas un : la naïveté de Siegfried lui est précieuse à exploiter.
Le contraste est frappant, dans tout ce premier acte, entre le nain laid, trembleur, hypocrite, et l'adolescent joyeux de. sa jeunesse, beau avec ses yeux clairs, sa bouche franche, prompte à rire, et la toison blonde de ses cheveux bouclés. Les motifs affectés à Siegfried se ramènent à deux types mélodiques principaux : les uns dérivent du thème héroïque, si fier et triomphal, qui sonnait dans la dernière scène de la U'alkyrie; les autres, plus rapides, plus jeunes, ont leur forme pittoresque dans « la fanfare du cor de Siegfried », souvent dénommée aussi « le thème du joyeux enfant des bois^ ».
Avec quel intérêt l'esprit ne suit-il pas le développement de ce caractère si spontané! Une joie de mouvement agite l'orchestre dès
1. En dehors de ces deux motifs essentieU, il eu existe d'autres fort heureusement trouvés, tels que celui de l'ardeur impatiente de Siegfried, et le joli thème qui souligne son envie de courir par le monde (quelquefois appelé : « thème du voyage » ou « thème de Siecfried voyageur ») et qui est aussi relatif à son impétuosité naturelle.
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que parait Siegfried. Mais bientôt glisse une mélodie plus douce, voisine aux thèmes d'amour connus de nos oreilles : Siegfried avoue qu'il a senli un vague désir sourdre en ses rêves; il nous conte la tendresse mystérieuse qui a ému son âme, aux profondeurs de la forêt, sous les couverts de feuillage où chantent les oiseaux, où luisent les grands yeux timides des chevreuils. Son désir s'éveille aux premières intuitions de l'amour... mais son dégoût s'en augmente d'autant pour les grimaces de Mime, pour les répugnantes caresses de l'affreux nain. Un jour, il presse Mime de questions, s'emporte et le menace. Grelottant de peur, Mime dit tout ce qu'il sait, narre à Siegfried l'histoire de Sieglinde, et lui montre les deux morceaux d'acier, débris du glaive que portait Siegmund. Siegfried les saisit : il veut re forger Nothung. Qu'importe qu'il sache à peine comment s'y prendre! Rien n'arrête sa candide audace. Et le vent du soufflet active le feu; l'acier rougit, le marteau frappe, faisant jaillir des fusées d'étincelles. Siegfried forge à cœur joie, rythmant son travail aux notes d'un chant qu'il improvise ^ :
I . Pendant toute la scène dite de la forge, Mime prépar» un Ijrpuvage destiné à endormir Siegfried, lorsque celui-ci aura vaincu Fafner; il se propose de tuer le jeune héros lui-même et de s'emparer ainsi de l'Anneau. Son va-ct-viert près du foyer, sou affairement, sa joie sénile et mauvaise sont à rîiaque instant une vivante caricature des faits et gestes de Sieefricd.
« Nothung! Nothuiig! enviable épée! Pourquoi t'es-tu brisée jadis? Hoho, hohei! souffle, soufflet, souffle la flamme!
« Un arbre croissait au fond du bois; je l'ai abattu pour en faire du charbon, Hoho, hohei! souffle, soufflet, souille la flamme!
« Le charbon brûle vaillamment; il brûle avec une flamme brillante, il jette des étinceUes. Hohei, hoho! Voici que le fer a fondu... Hoho, hohei! souflle, soufflet, souffle la flamme!
« Nothung! Nothung! enviable épée! Te voilà fondue maintenant... Je te plonge dans l'eau, tu siffles et grondes de fureur,... te voilà froide à présent : le sang tiède te réchauffera bientôt.
« Encore une fois dans la fournaise, que mon marteau te forge, Nothung, enviable épee! Hoho, hohei! Forge, mon marteau, forge-moi une dure épée... Hahei! hahei! hahei!
« Forge, mon marteau, une dure épée! J'aime ces joyeuses étincelles : l'épée est en colère, et sa colère rit de la sorte! Allons, cesse de rougir, ma belle! Heia, hoho!
« Nothung! Nothung! enviable épée! Je t'ai maintenant tixée à ta garde. Des deux moitiés, j'ai fait une seule lame : nul coup ne te brisera de nouveau.
« Le glaive s'est rompu dans la main du père expirant, le fils vivant a reforgé le glaive; l'éclat de l'acier brille, le tranchant de l'acier coupe.
« Nothung! Nothung! enviable épée! Tu étais
morle, je t'ai réveillée à la vie! Tu rayonnes, vaillante et superbe! Montre ton éclair aux méchants et aux fourbes! Regarde, Mime, adroit forgeron : regarde si Tépée de Siegfried est bonne ! »
Brandissant Nothung reforgée, d'un seul coup il fend l'enclume en deux. Avec une rapidité d'ouragan, la fanfare du glaive passe dans l'explosion de l'orchestre. Tandis que Mime roule à terre, saisi de peur, Siegfried élève joyeusement l'épée triomphante. L'espoir a vaincu, la jeunesse resplendit.
Ce premier acte de Siegfried, au point de. vue de la symphonie orchestrale, est une des plus grandes merveilles réalisées par le maître. La musique est très descriptive, surtout dans la scène de la forge, mais jamais on n'y trouve des effets simplement imitatifs, et toujours il est facile de voir de quelles origines poétiques et musicales mélodies et harmonies dérivent.
Au point de vue de l'intérêt scénique, l'acte est coupé par le passage de Wotan, qui, pendant que Siegfried est allé courir dans la forêt, s'arrête un moment sous le toit de Mime. Wotan n'a plus l'aspect du maître des dieux : il est le Voyageur errant par le monde, et c'est la seule qualité qu'il se donne lorsqu'il répond à Mime. « Je n'agis plus, je regarde », dira-t-il d'ailleurs un peu plus tard. Wagner a placé là
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une longue conversation du dieu avec le nain. Grâce à l'artifice de trois questions que se posent alternativement les deux personnages, il fait revenir, comme s'il avait crainte que le spectateur ne l'oubliât, toute l'histoire des dieux, des Nibelungen, du glaive brisé, de la naissance de Siegfried, etc. Le moyen est assez puéril; par bonheur, la musique de cette scène est fort riche, beaucoup plus intéressante que celle des explications de Wotan à Brunnhilde dans la Wulkyrie, et le retour des thèmes produit un très pittoresque effets C'est d'ailleurs au début de cet entretien que paraît la superbe succession d'accords dite « harmonie du Voyageur », qui compte parmi les plus remarquables nouveautés de ce drame de Siegfried.
Au deuxième acte, un sombre prélude amène la première scène, où Alberich et le Voyageur (Wotan) se rencontrent, avant le jour, auprès de l'antre de Fafner. Cette scène, admirablement traitée, du reste, n'est pas cependant l'un des éléments caractéristiques du
1. C'est dans cette conversation que se développe, à la basse, le thème de la GôUennarht (le pouvoir des dieux), apparenté aux motifs des traili's (ou de Vépieu) et de la Gollcrnolh.