V2 llICHARD WAGNER
drame. Mais le jour se lève, Albericli s'est caché, Wotan a disparu, voici venir Mime con- f duisant le jeune Siegfried, à qui il a promis d'apprendre « ce que c'est que la peur ».
Rien de plus poétiquement admirable que la symphonie de la Forêt {IValdœeben} , que semble écouter Siegfried, assis au pied d'un tilleul, après que Mime s'est allé cacher à bonne distance. La clarté matinale emplit les bois où s'éveillent d'insaisissables murmures. Fleurs, insectes, oiseaux, tout s'anime, imperceptiblement d'abord, jusqu'à ce qu'un bruissant concert, immense et très doux, frissonne dans toute l'étendue de la forêt.
Siegfried pense à ses parents, à sa mère surtout ^ L'adolescent, si vif, si joyeux quelques instants auparavant, s'abandonne aux tendresses de son rêve ; de naïves réflexions lui viennent à l'esprit :
« Gomment ma mère pouvait-elle bien être? Je ne peux pas me la représenter... Certes, ses doux yeux étaient aussi brillants que ceux des biches de la forêt... oh! bien plus encore! Elle est morte à ma naissance;... en est-il ainsi de toutes les mères? Oh! que je voudrais donc voir ma mère! Ma mère... une femme! »
1. C'est ici qu'ctu sein du vat;ue bruissement (cordes avec sourdines) la voix d'une clarinette dans le grave chante la « mélodie des malheurs des ANœlsungen « (Voir la Walhijrie, acte I, scùne I.)
ET LE DRAME CONTEMPORAIN. 2o3
Un chant d'oiseaux, perlé, se détache sur l'harmonieux susurrement de l'orchestre; Siegfried y pressent une voix dont il voudrait entendre le langage, et gauchement il cherche à y répondre. Dépité de ne pouvoir redire la mélodie de l'oiseau, il entonne une fanfare sur son cor d'argent. Un beuglement sourd sort de l'antre voisin : Fafner approche.
Le combat de Siegfried et de Fafner est d'un symbohsme très grandiose; mais, au théâtre, la réalisation n'a pu jusqu'ici en être suffisante. Il est impossible de prendre très au sérieux ce dragon de cartonnage, qui se remue difficultueusenient, à demi caché par les rocs amoncelés à l'entrée de la caverne. La flamme qui bout dans sa gueule et la fumée soufflée par une machine à vapeur n'arrivent aucunement à nous convaincre : on n'a pas d'inquiétudes pour Siegfried, et cette lutte prête plus à rire qu'à trembler.
Siegfried a frappé le monstre au cœur. En son agonie, Fafner prononce quelques paroles entrecoupées : « Pour l'Or maudit j'avais tué Fasolt; un enfant me tue aujourd'hui... Prends garde à toi, jeune victorieux! prends garde à la fm de tout ceci... »
La malédiction d'Alberich s'élève, articulée par les trombones : Fafner meurt.
Il semble que la mort du dragon n'ait été
qu'un épisode, projeté un moment sur le poétique fond du tableau de ce deuxième acte. Le Waldwehcn reprend, le feuillage s'agite au murmurant souffle des brises, et la \oix de l'oiseau trille sa chanson de plus belle. 0 surprise! cette voix parle, des mots voltigent au milieu des rameaux verts!.,. 11 a suffi à Siegfried de porter à sa bouche sa main tachée par le sang du dragon pour comprendre désormais le merveilleux langage. Cette scène charmante, adorable, est fort évidemment la plus inspirée de l'acte entier, Wagner l'a empruntée aux vieux mythes, mais comme il a su en exprimer le sens!
Écoutez cet oiseau qui chante dans la forêt : tout le moyen âge a retenti de ce chant. Aux jours de la jeune vaillance des âmes, le gazouillement de l'oiseau magique appelait les héros aux vocations les plus hautes. Lorsque le soleil glissait entre les branches, criblant de flèches d'or l'herbe drue des clairières, le trille étincelant de l'oiseau disait au rêveur les féeries des palais enchantés, les fiancées blondes, parées de gemmes éblouissantes, tout un monde de fidèle et glorieux amour. Des poètes, des chevaliers, des moines sont allés entendre l'oiseau des bois : en une heure, des siècles ont passé pour eux. Car, dans l'idée du moyen âge, l'oiseau est le vivant symbole de l'âme, qui ne connaît point les limites du temps ou de l'es-
pace; c'est l'être le plus divin de la nature extérieure : il est libre, il vole, il chante. Quand le vieux Merlin des légendes traverse les forêts armoricaines, triste, désolé, voyant la science bardique déchoir, et les anciennes puissances s'effacer devant une foi nouvelle, c'est l'oiseau qui lui crie, perdu en la profondeur du feuillage : « Merlin, Merlin, il n'y a d'autre dieu que Dieu. »
S'inspirant des antiques symboles, Wagner a fait de l'oiseau une « voix de la nature » : pour cela, il lui a donné, modifiée légèrement, la mélodie que chantait Woglinde, la première Fille du Rhin, au début de Reingold ^ Il a voulu aussi l'envelopper d'une grande tendresse humaine, car, sous le bruissement des cordes, la clarinette redit le motif mélancolique des Wœlsungen, comme si l'àme de Sieglinde errait à l'entour de son fils très aimé. Enfin, cette voix de l'oiseau, c'est l'écho même de nos pensées; c'est de notre désir qu'elle nous parle, elle ne nous annonce que nos propres rêves : « Joyeuse dans la souffrance, ma chanson chante l'amour... Les cœurs seuls la comprennent, qui désirent! »
— Averti par la parole de l'oiseau, Siegfried
1. Non moins reconnaissable, dans ce chant de l'oiseau, est l\''!6ment caractéristique du Sommeil de Brunnhilde {Schlum- ))irrmotiv). I,e thème des Walkyries s'y trouve également : ces deux points fixent la nature prophétique de ce chant qui doit annoncer à Siegfried qu'une fiancée l'attend au faite de la niout;ii:iie.
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entre dans la caverne de Fafner, met l'anneau à son doigt, et pend le Tarnhelm à sa ceinture; un coup d'épée le débarrasse de Mime au moment où celui-ci lui présente son traître breuvage, et, de nouveau attentif au chant merveilleux, il apprend qu'une fiancée incomparable dort à la cime d'une montagne entourée de flammes surnaturelles. «Celui-là éveillera Brunnlîilde, chante l'oiseau, qui n'aura jamais connu la peur. »
Siegfried bondit. Tout en courant, il suit le vol capricieux de l'oiseau chanteur, et nous le voyons disparaître bientôt au milieu des arbres: son guide ailé le mène vers Brunnhilde.
Au pied du rocher où dort la Walkyrie s'ouvre une caverne ténébreuse. Devant cette bouche de l'abîme, Wotan s'est dressé, l'épieu à la main : il vient réveiller Erda du sommeil séculaire; une dernière fois commandant à la nature, il veut questionner l'originelle déesse, savoir si elle a quelque chose encore à lui apprendre.
La nuit règne, des nuages noirs couvrent le ciel. Des éclairs traversent l'obscurité, suivis de longs roulements de tonnerre. Debout, le bras
étendu vers le gouffre, Wotan prononce l'incantation :
« Erda! Erda! réveille-toi aux profondeurs nocturnes : j'entonne le chant de ton réveil.
(c Je t'appelle, Toute-Sachante, toi, Erda, l'âme du monde. Sors du sommeil de mystère oii tu songes éternellement. — Erda, éveilletoi! »
Un crépuscule bleuâtre éclaire peu à peu l'incertitude de l'abîme : Erda paraît, émerge lentement de l'ombre.
« Pourquoi m'éveiller? dit-elle; que n'interroges-tu les Nornes, mes filles, qui tissent les destinées telles que je les vois dans le rêve de mon sommeil?
— Le cours fatal des choses domine la science des Nornes !
— Je t'ai donné une fille, l'enfant de ton désir: la Walkyrie peut et sait à la fois... Que ne l'interroges-tu, elle, la propre tille d'Erda et de Wotan?
— La Walkyrie a désobéi au maître des batailles : elle a fait ce qu'il aurait désiré faire, mais ce qu'il avait dû s'interdire à lui-même! Châtiée par son père, Brunnhilde dort au faîte du rocher; elle ne s'éveillera que pour appartenir à un homme...
— Tout se trouble en ma science... Le cours des choses est sombre et farouche!... Quoi! celui-là châtie l'audace, qui lui-même avait
appris à oser! Il punit une action après l'avoir provoquée lui-même! Gardien du droit et des serments, il s'oppose au droit, il règne par la violation de ses promesses!... Laisse-moi redescendre aux profondeurs... laisse-moi m'endormir de nouveau!
— Pas encore! Un jour, dans le cœur du dieu, tu enfonças l'aiguillon du souci; maintenant, puisque tu sais toutes choses, réponds à cette question : comment le dieu domptera-t-il sa crainte?
— Tu n'es pas ce que tu prétends être!... Pourquoi vins-tu troubler la paix de mon sommeil?
— Tu n'es pas ce que tu crois être! Ta sagesse touche à son terme, ma volonté est plus forte que ton savoir. Sais-tu bien ce que veut Wotan?... La Fin des dieux ne l'inquiète plus, car c'est elle qu'il désire aujourd'hui. En mon désespoir, j'avais voué le monde à la haine du Nibelung... au Waelsung joyeux je lègue à présent mon héritage ! Il a conquis l'Anneau, il va vers Brunnhilde : réveillée et sachante, ta fille accomplira l'œuvre de délivrance. Rendors-toi donc, Erda, et contemple ma fm dans tes rêves ; le dieu cède avec joie au jeune héros de l'hu-' manité. Ma crainte est désormais finie... Erda, reprends ton éternel sommeil! »
L'apparition s'efface dans l'ombre du gouffre; cependant les nuages se dissipent, la lune éclaire
la scène. Siegfried arrive; Wotan essaye de l'empêcher de passer outre, d'abord par des conseils, enfin par un ordre irrité. Le dieu veut faire la suprême épreuve de sa puissance... Peut-être aussi, à l'heure décisive, est-il pris une fois encore de son ancien rêve de domination !
D'un geste souverain, étendant Tépieu sacré, il barre le chemin à l'enfant. Mais l'acier de Nothung flamboie : l'épieu roule à terre, brisé en deux morceaux.
Grave, Wotan cède le passage à Siegfried ; « Va, dit-il, je ne puis pas t'arrêter... »
Il disparaît dans la nuit; une lueur rose empourpre la scène ; du sommet de la montagne, les vagues de flamme semblent descendre à la rencontre de Siegfried. A l'orchestre, où le thème de la Fin des dieux a plané sur les derniers mots de Wotan, les rapides batteries du Feu courent aux instruments à cordes; on se croit revenu à l'Incantation finale de la Walkyrie..,
Avec un superbe cri de joie, Siegfried s'est élancé parmi les rochers, courant vers la fournaise éblouissante. Des torrents de vapeur sifflent, nous cachant à demi le rouge rideau qui s'abaisse pour permettre le changement de décor. Nous sommes en pleine traversée du Feu: dans l'étincellement du glockenspiel et du triangle, au milieu delà vibration des cymbales,
des frémissantes traînées des cordes, des clairs dessins des flûtes, les cuivres proclament le thème de Siegfried, auquel répond l'allègre sonnerie de son cor d'argent. De grands traits de harpe mettent leur triomphante ivresse dans la magie de ce pittoresque tableau. Enfin les voiles s'entr'ouvrent, l'harmonieux tumulte de l'orchestre s'apaise, le décor de la dernière scène de la Walkyrie reparaît : un ciel lumineux et pur s'élargit au-dessus du rocher; étendue sur la mousse, au pied d'un sapin colossal, Brunnhilde dort, tout armée.
Aux seuls premiers violons s'élève un suave dessin mélodique, issu du thème gracieux de Freia, et complété par le doux motif de Brunnhilde endormie. Siegfried a franchi le cercle de flammes; il voit étinceler les armes qui couvrent la Walkyrie, et, tandis que les violoncelles exposent successivement le thème des adieux de Wotan et le « charme de l'enchaînement d'amour' », il aperçoit, saisi d'admiration, le visage divin de la vierge qui sommeille : « Un jeune guerrier!... Oh!... qu'il est beau! » Il ôte le casque aux ailes de neige... les cheveux d'or s'épandent soudain sur le gazon... S'aidant de la pointe de Xothung, il brise la boucle qui retient la cuirasse d'argent, et cette fois c'est un cri de surprise qui s'échappe de
1 Rheinijuld. Scène ii, rùle de Fricka.
sa poitrine: une femme est devant lui! une femme! l'un de ces êtres augustes qu'il avait si souvent rêvés, pendant les longues heures passées à regarder vivre la nature mystérieuse!... Tout pâle, il se jette en arrière, l'émotion l'étreint à la gorge, son cœur bat à coups précipités... Une femme! Quoi! c'est donc là une femme! Pour la première fois de sa vie, Siegfried connaît la peur.
« Il faut que je l'éveille, qu'elle me parle!... Oh! la fleur de cette bouche, le tiède parfum de cette haleine! — Éveille-toi! éveille-toi!... Elle ne m'entend point, elle reste inanimée — Dussé-je en mourir moi-même, il faut que je lui rende la vie! »
En tremblant, Siegfried se penche sur Brunnhilde : ses lèvres s'appuient aux lèvres de la Walkyrie... Lentement, la vierge ouvre les yeux.
Ici, la musique de Wagner semble reculer les limites du sublime : une solennelle harmonie — des plus simples en elle-même, — inaugure l'incomparable Réveil. Assise sur le tertre de mousse, ses longs cheveux dénoués flottant sur ses épaules, tandis qu'à ses pieds brillent ses armes éparses, Brunnhilde contemple autour d'elle la radieuse nature. Les yeux grands ouverts, les bras levés vers le ciel où le soleil flamboie, toute à l'immense féUcité de son extase, elle reprend peu à peu conscience du monde et
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de la vie. De nouveau les accords du Réveil sonnent majestueusement à l'orchestre, Brunnhilde salue le Jour , tandis que de religieux arpèges vont s'épanouir, à l'extrême aigu, en un trille aérien, d'une sérénité infinie. 11 n'y a ici nul confiit de sentiments, et ce passage est moins une scène de drame qu'un tableau poétique; mais lorsque la poésie atteint ce degré de grandeur, elle agit sur Fàme humaine tout entière. Je sais plus d'un spectateur qui a pleuré au réveil de Brunnhilde.
On pourrait écrire bien des pages sur la scène qui suit, où surgissent, irrésistiblement passionnées, les nouvelles mélodies d'amour ^ Après l'abandon des premiers élans de tendresse, Brunnhilde repousse tout à coup Siegfried; la fierté de la Walkyrie se révolte contre la destinée fatale : la fille de Wotan, la vierge du Walhall, serait aimée d'un homme, appartiendrait à Siegfried! — Mais l'amour est bientôt le plus fort: « 0 Siegfried! j'étais à toi avant même que tu fusses au monde! »
La voix du glorieux adolescent se marie à celle de la Walkyrie devenue femme... Brunnhilde se jette aux bras de Siegfried : « Les
1. L'un surtout de ces motifs, qu'un peut appeler le « thème d"aniour de Siegfried et de Brunnhilde », joue un rôle important dans toute cette fin d'acte et aussi dans la Gotterdâmmerung. A noter aussi, avec le motif de paix et de calme idyllique, le thème qui accompagne la phrase de Brunnhilde : « 0 Siegfried, trésor du monde ! »
dieux peuvent périr, puisque l'amour aujourd'hui m'est domié! »
Cette dernière partie du troisième acte est pleine de beautés de l'ordre le plus haut : l'inspiration poétique n'y faiblit pas un instant. Néanmoins, le style musical ne s'y maintient pas toujours à un même degré de force et de richesse. Sublime au début du dialogue, il continue sans doute à être plus qu'intéressant, mais l'extrême fin de la scène n'est pas exempte d'une certaine banalité. Le thème qui apparaît à ce moment pourrait être considéré comme une forme rapide du motif d'amour des Maître» chanteur» ; au point de vue du drame de Siegfried, on doit le rattacher aux motifs « d'impépétuosité » signalés dans l'analyse du premier acte.
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