Hhfinfahrt, le. voyage sur le llliin
268 RICHAnD WAGNER
fried arrive chez le puissant chef Gunther, fils de Gibich ^ Auprès de Gunther sont la belle Gutrune, sa sœur, et le guerrier Hagen, son demi-frère. Fils, comme Gunther, de la reine Grimhild, Hagen a pour père Alberich ; il est ce Nibelungensohn, né de la haine et de la malédiction, que Wotan entrevoyait dans l'avenir, au deuxième acte de la Walkyrie -.
Sur le conseil de Hagen, Gunther reçoit Siegfried avec honneur, et Gutrune, présentant au nouveau venu le breuvage de l'hospitahté, lui fait boire un philtre qui doit aboHr en lui la mémoire. Sitôt la coupe vidée, Siegfrid a oublié Brunnhilde ^
— Ici se place une grosse objection : le philtre de Tristan n'a jamais choqué personne — sauf
1. Je n'entreprends pas de donner le détail complet du drame, et, en ce qui concerne les deux premiers actes, je n'indique que très sommairement les motifs principaux. Ces deux actes vivent, en effet, d'une façon si énergique, si grandiose, si eschylienne, qu'un résumé succinct me paraît piéférable aux retards d'un lécit très développé. Force me sera pourtant, en analysant le troisième, d'insister un peu plus sur l'élément musical, car le retour de thèmes entendus depuis le commencement de la Tétralogie prend ici une importance essentielle, et i! est nécessaire d'en parler pour rendre pleinement intelligible la pensée de Wagner.
i. Gunther a eu pour père le roi Gibich; d'où, le nom de Gibicliungen donné aux chefs de cette race. Au début de l'acte, paraissent surtout deux thèmes : la fanfare des Gibichungen et le motif de Hagen: ce dernier aura un très grand nombre de développements.
3. On fera bien de noter la mélodie correspondant à la séduction de Gutrune, avec le rythme qui la rattache au thème de Hagen, l'étrange harmonie du philtre, et l'analogie, facilement explicable en son symbolisme, qui existe entre cette harmonie et le motif du Tarnhelm.
peut-être M. Comettant — car tout le monde y voit le poétique et naturel symbole d'un amour irrésistible. Dans la G'ôtlerdiimmerung , il est inexplicable, au point de vue humain, que Siegfried oublie tout à coup Brunnhilde, qu'il a réveillée après la traversée du Feu, et avec qui il a vécu un temps considérable. Sans doute le philtre est un symbole, l'image d'une passion soudaine, d'un violent amour supprimant pour ainsi dire les passions précédentes, surtout chez un homme aussi impétueux, aussi primesautier que Siegfried. Mais comment admettre que l'abolition du souvenir soit absolue à ce point, quoique limitée au seul amour de Brunnhilde ? Comment admettre, dans l'hypothèse du symbole, que Siegfrid s'offre à livrer la Walkyrie à Gunther, et, surtout, qu'à la vue de la femme qu'il a aimée, rien ne se réveille en lui ? Bien |)lns, confronté avec elle (au deuxième acte), nccablé par elle de reproches, convaincu de la vérité par des preuves évidentes, il ne se rappelle rien, absolument rien ! Comment donc expliquer la scène du philtre ? Il n'est pour cela qu'un moyen, c'est d'écouter avec soin l'arrivée de Siegfried chez Gunther, d'entendre éclater la malédiction d'Alberich aux trombones, et de voir, dans l'aveuglement de Siegfried, le résultat fatal de cette malédiction. Siegfried, possesseur de l'Anneau, devait tomber dans le piège. L'incompréhensible mystère de haine s'éten-
dait à lui comme aux autres. La puissance des ténèbres agit, la malédiction d'x^lberich a son effet -, effet hardiment miraculeux, mais prévu, nécessaire à ce point d'en devenir presque naturel. Siegfried est changé, dans sa mémoire, par le philtre que Hagen a conseillé, comme il le sera bientôt, dans son aspect extérieur, par le Tarnhelm forgé aux antres de Nibelheim.
— Enflammé par la beauté de Gutrune, Siegmund demande à Gunther la main de sa sœur. Gunther consent, mais d'abord échange avec Siegfried un serment de fraternité d'armes, et lui demande — toujours renseigné par Hagen — d'aller lui conquérir la Walkyrie Brunnhilde, que protège un cercle de flammes dévorantes. Joyeux de prouver à Gunther sa bravoure et la solidité de son amitié, le héros part pour chercher Brunnhilde. Il franchira le Feu, prendra la fiancée sans égale, et l'amènera à Gunther comme épouse. Grâce au Tarnhelm qui aura caché les traits de Siegfried, en lui donnant d'ailleurs l'apparence du Gibichung, Brunnhilde ne s'apercevra pas de la substitution, lorsqu'elle sera au pouvoir de celui qui l'a voulue pour femme.
Au tableau suivant, Brunnhilde a précisément un long entretien avec l'une de ses sœurs, la Walkyrie Waltraute, qui, traversant l'espace sur son coursier magique, est venue lui dire la grande tristesse de Wotan, son renoncement
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à tout, et lui répéter les paroles mêmes du dieu : « Maintenant que Brunnhilde possède l'Anneau maudit, si elle le jetait dans les flots du Rhin, les dieux et le monde seraient délivrés de la malédiction ! » Mais Brunnhilde refuse de se séparer de l'Anneau : c'est pour elle le gage d'amour de Siegfried ! Les dieux et le monde périront, s'il le faut, avant qu'elle soit infidèle au souvenir de son bien-aimé. Désespérée, Waltraute s'éloigne... Brunnhilde demeure seule.
Soudain, franchissant la flamme, un homme sombre surgit à la crête du rocher. Un capuchon de mailles dissimule son visage : « Brunnhilde! je m'appelle Gunther, et je viens te chercher pour que tu sois ma femme... Suis-moi ! »
Rien ne saurait rendre l'épouvantable scène : l'effroi de Brunnhilde, sa fuite devant cet homme spectre qui la veut emmener. La Walkyrie, d'un geste terrible, tend le bras : « A mon doigt brille la bague du héros fort, qui seul a pouvoir sur moi. Recule devant l'Anneau !
— Qu'il soit le signe de mes droits d'époux et de maître ! >^ répond Siegfried.
Il la saisit; elle lutte, s'échappe, est reprise. Elle se débat avec une sauvage énergie. Il lui tord les mains, et, violemment, arrache l'Anneau. Brunnhiled pousse un cri déchirant ; ses genoux fléchissent ; elle est vaincue.
Siegfried lui montre la grotte qui s'ouvre entre les rochers ; elle y entre à pas lents. Et
lui, avant de l'y suivre, tire Nothung du four- i reau : le fer du glaive, posé sur sa couche, le séparera de l'épouse qu'il doit amener à Gunther.
La cruelle scène qui termine le premier acte de la Gôtterdammerung n'est qu'une préparation au conflit qui va éclater, à ce crescendo formidable qui semble une série de coups de tonnerre. Dès le début du deuxième acte, nous voyons revenir Siegfried K Après avoir conduit Brunnhilde jusqu'au bord du Rhin, il a profité de la nuit pour céder la place au véritable Gunther.
Hagen appelle, à son de trompe, les guerriers vassaux de Gunther. Il les convie aux fêtes des noces. Tous arrivent, chantant en chœur, vêtus de peaux de bêtes, armés de boucliers, de'lances et de haches. Siegfried est debout à côté de Gutrune; près d'eux, Hagen, sinistre, semble attendre les catastrophes prochaines. Voici Gunther ! Brunnhilde le suit, comme accablée, tandis
1. Le prélude du deuxièuie acte est plein d'une sombre gran- I deur.Dansla première scène, un peu trop romantique à mon " sens Hagen, endormi sur la rive du Rhin, reçoit la visile nocturne de son père Alberich. Cette scène, d'ailleurs fort belle, conclut par un admirable lever de soleil. '
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que l'acclamation des guerriers salue bruyamment le chef et son épouse. Tout à coup, le regard de Brunnhilde rencontre celui de Siegfried...
La Walkyrie a reconnu le héros qui la réveilla, à qui elle appartint, et qui va posséder une autre femme, Gutrune ! Folle de rage, elle crie à Gunther ; « Celui-là m'a connue ! J'ai été à lui. Il m'a trompée, il te trompe... tout est mensonge ici ! »
Siegfried nie, très étonné, mais très calme ; le philtre a effacé de son cœur tout souvenir de l'amour de Brunnhilde. Il ne se rappelle pas avoir jamais vu cette femme, hors hier, lorsqu'il est allé la prendre sur le rocher.
Brunnhilde voit briller un Anneau au doigt de Siegfried ; les contradictions s'accumulent, tragiques, horribles. Siegfried soutient ne pas avoir confié l'Anneau à Gunther, qui est censé l'avoir pris de force, au moment du rapt. Brunnhilde affirme l'avoir reçu de Siegfried et se l'être vu arracher par Gunther. La foule s'agite: le trouble, l'indignation vague d'un grand crime étreignent tous les esprits.
Pour en finir, Siegfried propose de jurer, sur la pointe d'une lance, qu'il n'a jamais connu Brunnhilde, et qu'ainsi il n'a pu trahir ni Gunther ni Gutrune : « Qui veut me prêter son arme? demande-t-il.
— Moi ! » dit liagen.
Il s'avance ; les guerriers forment un cercle autour de lui. Siegfried a pris en main le fer de l'épieu : « Je jure ! Que ce fer me frappe si j'ai menti. »
D'un bond de fauve, Brunnhilde entre dans le cercle. Elle arrache de l'épieu la main de Siegfried, et, saisissant le fer de l'arme, elle jure à son tour un serment :
« Arme claire, arme sainte ! entends le serment que je prononce ! Frappe cet homme! que ton tranchant le coupe, que ta pointe le transperce, car sur toi il s'est parjuré ^ ! »
Le cri des guerriers invoquant le dieu Tonnerre est l'écho farouche de ce double serment. Sur ce, joyeux toujours, Siegfried raille les colères féminines, avoue n'être pas fait pour de semblables querelles. 11 s'éloigne, les guerriers le suivent ; tous les assistants, hommes et femmes, s'en vont préparer les réjouissances nuptiales.
Brunnhilde et Gunther sont demeurés sur le devant de la scène : Gunther consterné, dévorant sa honte en silence ; Brunnhilde terrible et douloureuse, pareille à une vivante statue du
1. A noter Vimitatioa presque rigoureuse du chant de Brunnhilde, faite à l'orchestre par une trompette. Quant à l'enchaînement des motifs, je renonce à le donner ici, pour ne pas trop rompre le récit dramatique. D'ailleurs, les origines en ont été précédemment indiquées, et la progression des thèmes, très logique, s'imposera à tous les auditeurs; pas n'est besoin d'indiquer à personne le thème de la conjuration de la mort, pour ne citer que celui-là.
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désespoir. Derrière eux Hagen se dresse, immobile, dans une attente formidable.
Bientôt Brunnhilde éclate en plaintes. Mais elle a entrevu le mystère du Tanihchn, et ses plaintes sont des cris de vengeance. Hagen fait un pas :
ce Voici mon épieu, sur lequel a été formulé le parjure; c'est moi qui frapperai Siegfried.
— Toi? frapper Siegfried?... Mais un seul de ses regards te ferait trembler !
— Parle cependant, femme outragée; j'espère apprendre de toi le moyen de le vaincre.
— 0 douleur! je lui avais enseigné toutes les runes ! En lui appliquant les secrets de ma science divine, je l'ai rendu invulnérable dans les combats!... dans les combats, oui... mais si tu le surprends... si tu le frappes par derrière !. .. je n'ai pas songé à défendre ses épaules, car jamais il ne tourna le dos à l'ennemi !
— Et c'est là que le frappera mon épieu ! Debout, Gunther! Debout pour la mort de Siegfried ! »
Gunther hésite encore : « M'a-t-il vraiment trahi ?
— Il t'a trahi, crie Brunnhilde, et moi, j'ai été trahie par vous tous ! Si je réclamais justice, le sang de toute la terre pourrait à peine expier votre faute ! Mais la mort d'un seul suffira.... Siegfried expiera pour lui et pour vous !