‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 34 sur 43 · RI CHAUD WAGNER · texte numérisé non relu

RI CHAUD WAGNER

— Consens à la mort de Siegfried, cliuchote Hagen à l'oreille de Gunther; il porte l'anneau de Brunnhilde ; c'est l'Anneau fameux du Xibelung, qui te donnera, si tu le prends, la puissance universelle... »

Gunther cède. Unies pour la conjuration du meurtre, les trois voix répètent un serment de mort. Pendant leurs dernières notes, le cortège de Siegfried et de Gutrune envahit la scène ; de tous côtés sonnent des fanfares d'allégresse. Le rideau se referme sur la brusque émotion de ce violent contraste.

Nous sommes arrivés au dernier acte de la Tétralogie , au point où toutes les idées, tous les conflits passionnels du drame, toutes les poétiques inspirations de la symphonie trouvent leur terme et leur définitive solution. Le prélude commence, l'appel joyeux de Siegfried se fait entendre ; au loin, la trompe de llagen lui répond... mais quel est ce murmure voilé des cors, qui doucement nous reporte au prélude de Rheiiigold ?.,. Les sonorités primitives de la Tétralogie reparaissent, esquissant VUr-melodie éternelle ; puis la plainte des trois ondines chante aux hautbois et aux clarinettes ; elle se

modifie, suivent deux nouveaux dessins, qui alternent, tandis que le rideau s'ouvre et que nous voyons les eaux vertes du Rhin couler au pied d'une rive rocheuse oîi viennent finir des forêts. Woglinde , Wellgunde et Flosshilde émergent des vagues, à mi-corps parfois, et nagent, sur un délicieux bercement rythmique.

Elles chantent :

« Le soleil nous a envoyé ses clairs rayons ; mais la nuit règne au sein des eaux... Jadis, l'Or brillait sous les vagues, étoile sublime des profondeurs ! >y

Siegfried débouche de la forêt : la poursuite d'un gibier aperçu l'a éloigné de ses compagnons de chasse. Les Filles du Rhin l'appellent ; surpris et charmé de la rencontre, il s'approche du rivage :

« Que nous donneras-tu, dit Woglinde, si nous te faisons retrouver le gibier dont tu as perdu la trace ?

— Ce que vous voudrez, répond Siegfried en riant.

— Un Anneau d'Or brille à ton doigt

Jette-le-nous !

— Comment! pour un malheureux ourson que je poursuis, vous demandez ce bel anneau d'or ?

— Es-tu vraiment si avare ? » répliquent les ondines.

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Elles éclatent de rire, et plongent brusquement. Siegfried se repent de son refus.

— Revenez ! crie-t-il en se penchant vers le fleuve; revenez, mes belles nageuses ! volontiers je vous donnerai l'anneau... »

Déjà il a retiré de son doigt le brillant cercle de métal. Graves cette fois, ainsi chantent les Ondines :

« Garde l'Anneau, Siegfried, jusqu'à ce que tu comprennes la malédiction qui s'y attache ; tu seras bien aise alors que nous t'en délivrions. »

Tranquillement, Siegfried remet l'Anneau à son doigt: « Allons, chantez ce que vous savez là-dessus !

— Siegfried , Siegfried ! nous savons ton prochain malheur. L'iVnneau a été fait de l'Or du Rhin; son maître, qui le forgea, l'a maudit ; sa possession entraîne la mort: si tu ne le rends, tu mourras aujourd'hui même... Seules, les eaux du Rhin effaceront la malédiction du Nibelung. »

Mais Siegfried ne connaît pas la crainte ; insoucieux du danger, il sourit de la menace que prononcent les Filles du Rhin.

« Siegfried, Siegfried ! ne brave pas la malédiction qu'ont tressée les Nornes dans la corde des destinées !

— Xothung saura bien couper cette cordelà !... Autrefois un dragon m'annonça une malé-

diction pareille : il ne réussit pas àm'enseigner la peur! Par désir des joies d'amour, je vous donnerais bien l'Anneau... mais la crainte de la mort ne me le fera pas abandonner. Car — regardez ! — voilà le cas que je fais de ma vie ! »

Ramassant une motte de terre, il la jette au loin derrière lui.

« Quittons ce fou ! chantent les Filles du Rhin ; il a prêté des serments, et les a oubliés

— appris des runes et ne les a pas comprises

— reçu le plus grand des biens et n'a pas su en jouir. — Adieu, Siegfried ! nous connaissons une femme qui écoutera mieux nos paroles ; allons vers elle : c'est elle qui héritera de toi aujourd'hui. »

Elles disparaissent sous les eaux.

Cependant les chasseurs arrivent, Gunther et Hagen en tête. Tout le monde s'assied au bord du fleuve. La chasse a été bonne ; il convient de se reposer un instant avant de retourner à la demeure des Gibichungen. Le soir tombe ; on boit, on cause, et, sur la demande de Hagen, Siegfried raconte aux guerriers les héroïques aventures de sa jeunesse. Il redit la forêt profonde où Mime s'était caché, les fourberies du nain, Nothung reforgée, le combat contre Fafner, le chant de l'oiseau des bois...

Ici, le merveilleux Waldwchen recommence à murmurer à l'orchestre ; il semble que Siegfried entende encore la voix magique, la voix du rêve

éveillée dans le doux frissonnement du feuillage. Il répète le chant même de l'oiseau, cependant que Hagen lui présente une corne d'hydromel, où il a froissé des feuilles arrachées à un bouquet de plantes sauvages. Siegfried boit et continue son récit. Mais, à mesure qu'il parle, les souvenirs surgissent à nouveau. Le breuvage préparé par Hagen a dû raviver sa mémoire, car voici que l'oiseau chante : <( Au faîte du rocher dort Brunnhilde !... »

Siegfried ne voit plus ceux qui l'écoutent. Debout, l'œil fixé sur une vision de lumière, il redit la traversée du Feu, la AValkyrie étendue au pied du sapin, sur le vert tapis de mousse... « J'ouvre le casque, je romps l'armure, j'éveille la vierge... les bras de Brunnhilde m'ont enlacé !....»

Deux corbeaux passent au-dessus de Siegfried.... « Toi qui comprends le langage des oiseaux, sais-tu, interroge Hagen, ce que ces corbeaux disent? »

Siegfried se retourne brusquement vers le Rhin, pour suivre les corbeaux du regard. La malédiction d'Alberich éclate aux cuivres ; Hagen s'est dressé : il lève son épieu, frappe Siegfried entre les épaules.

Blessé à mort, Siegfried saisit son bouclier à deux mains et veut en écraser Hagen. Mais ses jambes fléchissent, tout son corps chancelle, il s'efTondre sur le sol.

« Hagen, que fais-tu? — Hagen, qu'as-tu fait? »

Tel est le cri des guerriers et de Gunther, tous pétrifiés d'une épouvante soudaine.

A pas lents, Hagen s'éloigne ; il disparaît entre les arbres, dans la nuit qui descend déjà sur le Rhin.

Siegfried se relève à demi ; deux hommes le soutiennent. Ses yeux grands ouverts étincellent... Et voici que les harmonies du Réveil de Brunnhilde sonnent prodigieusement à l'orchestre. Dans la suprême clairvoyance finale, Siegfried prononce le nom de la femme qu'il aima et par laquelle il meurt.

« Brunnhilde ! »

L'amour s'est retrouvé, l'extase suprême commence.

« Brunnhilde, sainte fiancée... éveille-toi, ouvre les yeux!

« Pourquoi t'être endormie de nouveau?... L'éveilleur est venu, il brise tes liens, son baiser te délivre... Oh! ces yeux! désormais éternellement ouverts!... Oh! le pur souffle de cette haleine!... Bienheureuse agonie! Brunnhilde me salue !... »

Sa voix s'éteint; ses yeux se ferment. Il meurt.

La nuit couvre le Rhin. Gunther fait un signe : le grand corps de Siegfried est mis sur son large bouclier.

Répondant au motif de la destinée et à un trait sourd des cordes graves, un thème bien des fois entendu rappelle tous les malheurs des Walsungen. Énoncé d'abord par les cors et les tubas, ce thème passe aux clarinettes et aux bassons ; puis un crescendo gigantesque — uniquement formé de trois notes — amène l'énorme explosion des cuivres. Le cortège s'ébranle, le trait reprend aux basses et aux altos, et le « motif héroïque des Wa^lsungen », en des sonorités mâles, mais contenues, poursuit l'oraison funèbre du héros expiré. A chaque fois que revient l'éclat martial des cuivres, entre les fragments successifs des thèmes afflrmés, le trait s'obstine, gémit lugubrement. D'obscures vapeurs flottent sur le Rhin, envahissent peu à peu la scène... A ce moment, la lune brille entre les nuages : sa clarté blanche vient frapper le corps de Siegfried étendu sur le bouclier de guerre, et fait étinceler les casques et les lances. Mais la brume s'épaissit davantage ; bientôt le cortège s'efface dans la nuit.

Les thèmes ont continué cependant leurs saisissantes réapparitions. Nous les reconnaissons tous, émus de doux et de tragiques souvenirs : la pitié de Sieglinde pour Siegmund, la mélodie de leur amour, et, de nouveau, le thème de leurs souffrances ; puis , après un agrandissement majestueux, le thème de l'épée, proclamé par la voix fulgurante d'une trompette; enfin, aller-

nant avec les formidables sonneries du tutti orchestral, les deux motifs héroïques de Siegfried. A deux reprises se dessine le thème si expressif de « Brunnhilde réveillée » ; l'oreille, frappée de troubles accords, croit reconnaître en même temps le « Herrscherruf d'Alberich^ j^ l'harmonie « des corbeaux de Wotan », la vague plainte des Tilles du Rhin et un rappel du thème de l'anneau ; de ces évocations obscures se dégage le motif de la malédiction, puis, en mineur cette fois et comme assourdie, la seconde fanfare de Siegfried...

Sur la scène à nouveau découverte, nous voyons, comme au premier acte, la demeure des Gibichungen. La nuit est profonde : à peine distingue-t-on le Rhin dans les ténèbres.

Gutrune se lamente : Siegfried tarde bien à revenir. Tgut à l'heure, elle a vu Brunnhilde sortir du palais, se diriger vers le Rhin, et, s'éloignant sur la rive, disparaître au fond de l'ombre.

Cependant des appels résonnent, des torches brillent; la chasse est de retour... Hagen marche le premier : il annonce à Gutrune la mort du héros, tué, dit-il, par un sanglier furieux. Gutrune pousse des cris de désespoir;

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