LE DRAME MUSICAL FRANÇAIS
Nous \oici au bout de notre tàclie ; le cycle wagnérieiî a été examiné dans son ensemble, puis sommairement analysé, drame par drame. Quelle est la conclusion, la moralité, pour ainsi dire, qui se dégage de ces brèves études? Quelle doit être, quelle sera l'influence de l'œuvre de Wagner sur les artistes français ?
C'est à la vérité humaine dans le drame musical, — comme dans tous les autres arts, — que le théâtre de Wagner doit nous ramener. L'esthétique qui s'y révèle est générale, encore qu'elle intéresse spécialement les musiciens et les poètes dramatiques. Wagner a énoncé une théorie ; il l'a démontrée par de décisifs exemples ; la preuve est faite, les équivoques n'existent plus.
L'art nouveau est l'aboutissement logique de l'art ancien ; les solutions de continuité sont apparentes. Wagner achève une enlicprise que
tous les maîtres avaient plus ou moins ébauchée. Sa conception s'offre à nous comme la résultante grandiose de pensées et de rêves antérieurs : son œuvre est la plus large synthèse artistique de ce temps.
Mais dans quelle mesure, nous, Français, nous assimilerons-nous, et la réforme de Wagner, et ses ouvrages, où si prodigieusement cette réforme éclate? Question utile à résoudre : car si, dans toute œuvre réellement belle, il y a un côté général, universellement humain, d'autres éléments s'y trouvent, éléments nationaux, impossibles à négliger. Quelque nécessaires que soient ces idées générales, supérieures aux dates et aux frontières, l'œuvre ne saurait être complètement abstraite du milieu où elle a pris forme, du siècle où l'auteur a vécu, de la terre où il est né.
Wagner est Allemand ; il est d'esprit allemand, — personne ne le conteste. Faut-il craindre pourtant que son influence ne germanise l'esprit français?
Je ne le crois point. Et, d'abord, je prie que l'on veuille bien donner de l'esprit français une défmition sérieuse. Pour les industriels en pièces de théâtre, qui depuis quarante ans nous imposent le même drame et le môme vaudeville, l'esprit français oscille entre les concepts de Dumanoir et les imaginations de M. d'Ennery, et se résume dans le puissant cerveau de
M. Scribe, poète et académicien. Pour d'autres écrivains, moins orfèvres sans doute, mais d'idées suffisamment étroites cependant, il s'est manifesté en la seule période classique, l'espace d'un siècle, d'un siècle et demi tout au plus. Aujourd'hui, les professeurs de l'École des beaux-arts affirment que l'esprit français consiste à peindre des marchés d'esclaves à Rome ou à figurer Diane surprise. Mais tous, en toute occasion, à propos de tout, font retentir l'air de clameurs suraiguës : « l'esprit français défend ceci, — le tempérament français exige cela... » Eh ! pour Dieu, mettez-vous au moins d'accord ! Prenez garde aussi d'oubher que notre esprit national est plus souple, plus large, plus riche que vous ne le faites. Capable de libre compréhension, d'universelle activité, il admet à la fois le théâtre de Molière et les Chansons de geste, Rabelais et Lamartine, Montaigne et Victor Hugo.
Vous le prétendez gai, obstinément, — voyez Pascal ; vous dites qu'il a le symbolisme en horreur, — lisez De Vigny et Baudelaire. Vous lui donnez pour caractéristique l'élégance et ce que vous appelez le « goût », — depuis le poète inconnu d'Aliacans jusqu'à Balzac et à M. Zola, en passant par Mathurin Régnier, combien d'écrivains, et des meilleurs, contreviennent à cette règle! Et que dire des autres arts? Notre musique va de Boïeldieu à Berlioz, notre pein-
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ture allie Fragonard et David, Ingres et Delacroix, Chenavard et Manet !
Pourtant, dans les œuvres françaises, alors qu'elles ne sont point viciées trop profondément par d'étrangères influences, quelque chose se retrouve, qui persiste et demeure, et c'est un constant désir de vérité, mais d'une vérité exprimée clairement, directement. Ces deux termes, clarté, vérité, se complètent pour nous de façon naturelle: que serait-ce, en effet, que la clarté d'un mensonge, ou la précision d'une erreur?
Le génie français est varié, libre, fécond ; mais son caractère dominant est l'amour de la réalité, de la sincérité, de la raison, d'une convenance parfaite entre les moyens et le but. Il cherche la vie, la trouve, s'y complaît.
En partant d'éléments germaniques, Wagner est arrivé au but général, à la plénitude de la vérité humaine. C'est là ce que nous remarquerons dans son théâtre, et c'est à ce point de vue, unique, mais capital, que nous pourrons nous assimiler ses drames.
Wagner a traité le plus souvent des sujets allemands, — encore devrais-je dire que trois de ses sujets, bien qu'empruntés aux poètes germains, ont une origine celte, française, et nous appartiennent en quelque sortes De lui nous apprendrons à choisir des sujets français,