‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 109 sur 135 · JUGEMENTS DE WAGNER SUR LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DE WAGNER SUR LES FRANÇAIS

Jaitplus qualifié, désormais, pour dire ce qui était « allemand » et ce qui ne l'était pas (i). Nous imiterons son scepticisme, et, de même que nous n'avons pas décidé si oui ou non le Juif était l'incarnation du Vouloir-vivre égoïste, nous renonçons aussi à savoir s'il est vrai que le Français soit vaniteux et l'Allemand objectif. Mais en tout état de cause, et quel que soit notre sentiment intime sur ces théories, je ne crois pas que notre patriotisme ait à prendre ombrage de ces doctrines ethnographiques et qu'il nous faille traiter Wagner en ennemi parce qu'il a soutenu des opmions peu flatteuses pour notre amourpropre national. Il n'est, en réalité, pas plus gallophobe qu'il n'est antisémite; et de même qu'il ne pousse pas à la guerre de races, de même il ne cherche pas non plus à entretenir les haines de peuple à peuple. Ce sont des arguments d'ordre scientifique et non d'ordre sentimental qui résoudront les questions posées par Wagner, — si jamais elles doivent êtres résolues; et nous aurions, à mon sens, singulièrement mauvaise grâce à nous indigner de rencontrer sous la plume de Wagner des opinions à peu près identiques, en somme, à celles professées par un des nôtres, par un gentilhomme et diplomate français, le comte de Gobineau (2).

(1) Voir surtout Ges. Schv. X, 51-53 et 231 s. — Je recommamJe en particulier la lecture de ce deruier passage à ceux qui se représentent Wagner comme un cliauvin exalté et gallopliobe. 11 condamne au nom de sa doctrine de la régénération l'insjitiable et stérile désir de puissance qui dévore les représentants officiels de l'Kmpire. Il criti(iue sans ménagements le traité de Francfort, «.dièse zu $Ieler neiier Kriesgsbereitheil r/eracleza anleilcnde Abmachung » ; d'après lui, la guerre de 1870 aurait dû se terminer par un traité qui eût servi de prélude à la paix universelle : « es waren demnach nichl Feslunç/en ta erobern, sondera zh schleifen nichl Pfander der zukiinftigen Kriegssicherheit zu nehmen sondera Pfdnderder Friedenssicherung zugeben; ivogegen niin hisioriche Hichle gegen fiistorischc Anspriiche. aile mifdas Recht der Eroberung begrûndet, einzig abgewogen und aasschldglich venvendel wurdea.»

(2) Gobineau regarde, tout comme Wagner, le Germain comme le représentant le plus brillant ou en tout cas le moins dégénéré de la race aryenne.

4lO LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION

Enfin il ne faut pas oublier que les théories physiologiques et ethnographiques de Wagner n'ont, en dernière analyse, qu'une importance assez secondaire dans la doctrine de la régéncralion. Wagner n'est ni un hygiéniste ni un anlhropoîogiste, et sa doctrine empirique de la régénération ne peut pas avoir de prétentions à l'originalité Qu'elle ait pu lui être suggérée, dans une large mesure, par des impressions personnelles, nous n'en disconvenons pas (i). Mais elle n'en est pas moins fondée, pour une bonne part aussi, sur les observations des deux auteurs que Wagner cite expressément à diverses reprises comme les garants scientifiques de ses théories, Gleïzès et Gobineau. — La doctrine générale de la régénération repose ?n première ligne sur des expériences intérieures, sur des convictions morales, intellectuelles et religieuses; la partie empirique de cette doctrine, au contraire, est une sorte de corollaire que Wagner a cru pouvoir tirer de ses principes, une tentative probablement malheureuse, en tout contestable pour formuler ce qui correspond, dans le domaine des faits matériels, à un certain état d'âme, à un

il coiisid(';re que toute la civilisation européenne est germanique et chré- Heiuie. Ce second caractère d'ailleurs ne serait pas, à ses yeux, le principal : il est des nations qui peuvent être chrétiennes ou le devenir sans avoir pris part à notre culture. Le caractère germanique 'de notre civilisation est au contraire essentiel, car là où n'a jamais pénétré l'élément germanique, la civilisation telle que nous l'entendons n'existe pas non plus. — On voit que la théorie de Gobineau — que Wagner a connue longtemps après que ses idées ethnographiques étaient déjà arrêtées dans son esprit — est an moins aussi flatteuse pour l'orgueil de race germanicjue (pie l'hypothèse de Wagner.

(1 ) Chamberlain cite [R. Wagner, p. 155 s.) des passages de la correspondance de Wagner qui indiquent que dès 1850 il se préoccupait de la question de l'alimeniation et voyait « dans nos ventres ruinés » la cause de la décaileoce du genre humain. Ce sont donc ses expériences personnelles sur I hygiène et des études d'iiistoire naturelle m.iis non pas des lectures philosoliliiqnes qui l'ont conduit à ses convictions végétariennes — De même il est à peine besoin de faire remarquer que ses théories sur l'esprit juif et l'esprit français sont le résultat de ses observations personnelles et n'ont pas été jiuiséps dans les livres. Il n'a emprunté au comte Gobineau — qu'il n'a d'ailleurs connu que dans les dernières années de sa vie — que quebiues théories s'accorda ut avec les idées auxquelles il était arrivé par lui-même.

CONVICTIONS POLlTlQUh'S DE WAGNER 4^ *

ensemble de faits sentimentaux qu'il a éprouvés par luimême et analysés d'une manière originale. Ses idées sur l'alimentation normale et sur les races humaines, loin d'être considérées par lui comme des preuves scienlifiqucs de sa religion de la pitié, n'atteignent au contraire pas, à ses yeux, un aussi haut degré de certitude que ses convictions religieuses ou morales. Ces croyances, à l'étude desquelles nous allons passer, conservent donc tout leur intérêt, même pour ceux qui rejettent l'hypothèse physiologique indiquée par Wagner pour, expliquer la dégénérescence humaine et les moyens pratiques qu'il propose pour régénérer notre race.

Si, après avoir examiné la doctrine de la rég'^néralion par son côté physiologique, nous la considérons maintenant au point de vue social et politique, un fait nous frappe tout d'abord : c'est le contraste très apparent qui se montre entre les opinions professées par Wagner dans sa vieillesse et celles qu'il exposait dans les années qui ont précédé et suivi sa participation au soulèvement de Dresde. Vers 1848, à l'époque où il écrivait Jésus de Nazareth et esquissait ses drames sur la légende des Nibelungen, il estimait que l'avènement du régime des lois et des conventions avait perverti l'humanité, qu'en particulier l'établissement de la propriété et du régime capitaliste était la cause de maux innombrables et que la Révolution sociale, en abolissant la tyrannie des lois conventionnelles et en brisant la domination avilissante du « pâle métal », devait nécessairement amener une ère de félicité pour le

genre humain. — En i864, quand il écrit VÉlal el la Religion, et en 1881, à l'époque à' Art el Religion, Wcgner, de révolutionnaire qu'il était, est devenu nettement royaliste (1) : il n'attribue plus, d'une manière générale, aux questions politiques et sociales une importance aussi décisive pour le bonheur de l'humanité ; et surtout sa foi dans la vertu rédemptrice d'une Révolution sociale a considérablement diminué.

L'État, quelle que soit sa formé, est, selon les idées de Wagner dans la dernière partie de sa vie, impuissant à assurer le bonheur de l'humanité, et cela parce qu'il est une institution essentiellement égoïste. C'est la crainte, en eifet, qui a donné naissance à l'État. L'individu, redoutant d'être violenté par d'autres individus plus puissants que lui, est amené peu à peu à l'idée de limiter par un contrat l'égoïsme individuel qui est le souverain maître de l'homme naturel. Chacun sacrifie volontairement une petite partie de ses droits illimités sur l'univers, afin de pouvoir jouir en paix des autres. Le problème poursuivi par l'État consiste à associer des volontés égoïstes de manière à obtenir un équilibre aussi stable que posssible et qui procure à toutes les volontés contractantes la plus grande somme possible de bonheur égoïste. Dans une telle association il y a nécessairement des satisfaits qui demandent le maintien de l'état de choses existant et des mécontents qui aspirent à un changement. Or, pour que l'État puisse durer, il importe, d'autre part, que sonexistence soit souhaitée par tous les partis sans distinction, que par conséquent il ne soit pas gouverné dans l'intérêt exclusif d'un seu/parti, mais (jue le parti le moins favorisé puisse toujours espérer une

(l) Ne penJoiis p;is de vue, d'ailleurs, que, même en 1848, Wagner, comme nous l'avons montré p. 133 s. n'a jamais cessé de respecter la royautr.

LE « CONSERVATISME IDÉAL )t DE \VAGNER 4^3

amélioration de son sort. Cette stabilité à laquelle tend toujours l'État a pour représentant suprême le monarque. Placé par sa naissance et sa situation au-dessus de tous les partis en conflit, il a pour mission d'assurer la continuité de l'association : son devoir est d'établir l'équilibre des forces sociales, et, par suite, de rendre une justice impartiale et stricte ou, quand la justice ne peut-être réalisée, d'exercer la clémence. Comparé à l'individu, isolé ou membre d'un parti, qui poursuit toujours son intérêt particulier, le roi est un être à part, privilégié : trônant en dehors et au-dessus de la mêlée confuse des égoïsmes, il incarne un idéal de justice supérieure et d'humanité (i).

Rien de plus différent, en apparence, que le « conservatisme idéal » du Wagner de 1864 et la foi « communiste » du Wagner de 1848. Ne nous hâtons pas, toutefois, de conclure, comme on l'a souvent fait, que Wagner a mis de côté ses convictions révolutionnaires le jour oia il est devenu l'ami du roi Louis II. En réalité, l'évolution de ses opinions a commencé au lendemain de la crise de 1849 et a marché parallèlement à l'évolution intellectuelle qui l'a conduit de l'optimisme au pessimisme, puis du pessimisme à la foi dans la régénération. Et de même que sa pensée philosophique a plus varié en apparence qu'en réalité, de même aussi en matière politique, il a plus modifié sa phraséologique que ses convictions elles-mêmes.

De même que Wagner condamne en i848 le régime de la loi et des contrats, de même en 1864 et plus tard il reconnaît que la civilisation contemporaine est profondément immorale, mensongère, hypocrite, froidement calculatrice, qu'elle est l'organisation légale du meurtre et

{l)Ges. Schr. Vflf, 8-10.

4 1 4 LA DOCTrilNE DE L\ RÉGÉlNÉRATIOri -

du vol (i). Ce prétcn lu « conservaLeur » est intimenionl convaincu que la société d'aujourd'hui ne peut durer attendu qu'il est impossible de faire résulter d'un état d'équilibre de tous les égoïsmes le bonheur de l'humanité. A quelque point de vue qu'il considère l'organisation politique du monde moderne, il la juge condamnable. Si l'on envisage les relations des divers États les uns avec les autres, on les voit lutter égoïstement pour la puissance et s'entre-déchirer tout comme les individus qu'anime le Vouloir-vivre, et sans qu'ils aient, plus que ceux-ci, la conscience d'un but supérieur en vue duquel ils cherchent à augmenter leur puissance. Comme les volontés individuelles, les volontés collectives sont en état de guerre perpétuelle les unes avec les autres, et ces conflits stériles entraînent des maux incalculables. Si d'autre part on jette un coup d'oeil sur les relations qui, dans chaque Etat, existent entre les diverses classes de la société, on se convainc aussitôt que partout se pose l'inquiétante et insoluble question de la propriété individuelle. La fonction essentielle de l'Etat est aujourd'hui la sauvegarde de la propriété. Or tous les citoyens ne sont pas propriétaires ; la pluplart d'entre eux, au contraire, ne possèdent absolument rien. L'État qui, en vertu de sa définition même, devrait concilier les intérêts opposés et user de sa puissance dans l'intérêt général de l'association, a donc^ par le fait, en tant que garant de la propriété, pour fonction essentielle de défendre ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et de mettre par conséquent sa force au service d'une

(1) 0 Wer konn e'ui I.eben long mil (>f!'<-nen Sinnen iind frciem lîcrzrn in iliese W cil des diirch Lurj, Triig iind lleuchelei organii^irien iindlcf/alixirten Mordes und Paubes blicken, ohne lU Zeilen inii schoudervolleni Kikel sich von ihr abwenden zu mûssen ». {Ges. Schr. X, 307; voir aussi Ges. Schr. X. 233 ss. 240 ss. etc.

{•>) Ges. Sch. X, 1.54.

WAGNEn RESTE FIDÈLE A SES IDEES ESSENTIELLES 4^5

minorité d« riches contre une majorité de pauvres En raison de cette contradiction intime qu'aucun politicien, si habile qu'il soit, ne peut supprimer, l'Élat marche presque nécessairement vers la dissolution . Fondé pour sauvegarder l'intérêt égoïste des citoyens, il ne peut pas ne pas garantir la propriété individuelle ; et garantissant la propriété, il ne peut pas la répartir de manière à ce que tous les citoyens aient un intérêt véritable au maintien de la propriété et, parsuite, à l'existence de l'État (i). Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à tenter, au point de vue social, pour hâter la régénération ? Wagner ne s'en tient pas à une solution purement négative du problème social Certes il n'en est plus à croire, comme en 1848, que la destruction des formes sociales actuelles et l'abolition des lois et de la propriété suffiraient pour faire régner l'âge d'or parmi les hommes. Il sait à présent que toute agitation politique est nécessairement stérile, que l'ordre social véritable doit avoir pour fondement non pas un calcul d'intérêt égoïste, comme dans l'État moderne, mais l'amour universel, et que toute réforme, toute révolution est parfaitement vaine si elle ne s'accompagne pas d'une conversion de la volonté. Il condamne maintenant avec la dernière sévérité le démagogue envieux et utilitaire, l'avocat des droits du peuple qui voit dans l'abolition du pouvoir royal la panacée universelle. Il se rend compte aussi à présent, que sa participation au soulèvement de Dresde, en 1849, avait eu pour cause un malentendu, une confu-

(1) « Wie viele ernsle unci acharfrechnende Kôpfesich der Unien^uchunij dea hiermil vorlief/cndcn Prof^tlems ziigeivendel hahcn ein" J.o!<iuitj desselben, endlich eliva duvch gleiche Vvrlheilung ailes Eigent/nims, hat noc/i Keii\em gUichen wollen, iind es sclieinl wohl, dasz mil dern an sich so einfoch diinkenden f>grif}e des Eigenthiims. durch seine stnatliche Veriverlhung,deniLeiled'rMenschheiteinPfahleingetrieben ivordenist, an welcheni sie in sehmerzlicher Leidenskrankheil dahin siechen musz-» {Ges. Sohr. X. 2G7). Voir aussi Ges. Schr. Z, 89.

4l6 LA DOCTRINE DE LA PLGÉNlînATlON

sion entre la révolution et la régênéralion. S'il est resté révolutionnaire en ce sens qu'il condamne absolument la civilisation contemporaine, il exècre par contre l'esprit démocratique et égalitaire en qui il voit non pas une manifestation authentique et originale de l'esprit allemand mais une importation française ou juive. Il ne va pas cependant jusqu'à recommander l'abstention complète en matière politique ou à croire que l'initiative de tout progrès social doive venir du roi et de l'aristocratie II reconnaît en effet que le travailleur, ce paria de la civilisation moderne qui produit tous les biens de la terre et ne jouit pas des fruits de son travail, qui est soumis à un labeur abrutissant et en est réduit à chercher dans l'alcool l'oubli de sa misère est pour le moins aussi digne de pitié que l'animal et doit être protégé tout comme celui-ci. Les associations pour la protection des ouvriers peuvent donc devenir un instrument de régénération — au même titre que les associations végétariennes, les lignes pour la protection des animaux ou les sociétés de tempérance — si elles proclament bien haut qu'elles ne se bornent pas à prendre en main la défense des intérêts matériels et égoïstes d'une certaine classe de citoyens, mais qu'elles travaillent à la rédemption de l'humanité (i). Le socialisme deviendra bienfaisant dans la mesure où il saura dépouiller tout caractère utilitaire et matérialiste pour s'imprégner de l'esprit religieux et chrétien.

(l) Ge&. Schr. A', 2i0 s.

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