‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 110 sur 135 · LA REGENER\TION PAR LE SAVOIR H · texte numérisé non relu

LA REGENER\TION PAR LE SAVOIR H

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Si après avoir étudié l'évolution de l'humanité sous son aspect physiologique et politique, nous la considérons maintenant non plus comme un phénomène extérieur et matériel mais comme un phénomène intérieur, elle nous apparaît tout d'abord 'comme un fait intellectuel : au moyen de sa raison, l'homme se fait une représentation de l'univers et assigne un but à sa vie consciente. Nous avons déjà exposé au commencement de ce chapitre quelles sont à ce point de vue, les conclusions auxquelles arrive Wagner et comment, se basant sur la métaphysique et la doctrine morale de Schopenhauer, il démontre d'une part la perversion profonde du monde actuel où règne le Vouloir-vivre égoïste, et d'autre part la possibilité de la régénération de l'homme grâce à une conversion de la volonté. Nous ne reviendrons donc plus sur ce point ; mais il nous reste, après avoir indiqué quelles sont les affirmations de Wagner en matière philosophique, à voir aussi quelles sont ses négations ei sur quelles considérations il les fonde. Ces convictions négatives ont leur intérêt. Wagner considère, en effet, comme des erreurs, quelques-unes des hypothèses philosophiques et scientifiques les plus en faveur de nos jours : il proteste vigoureusement tant contre les doctrines matérialistes et évolutionnistes que contre les méthodes scientifiques en honneur aujourd'hui et contre la prétention de la science moderne à gouverner toute la vie humaine. Doit-il, de ce fait, être classé parmi les dé-

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4l8 LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉnATION

tracteurs de la science, parmi ceux qui proclament son impuissance à assurer le bonheur de l'humanité et déclarent qu'elle a failli à sa mission et à ses promesses ?

Constatons d'abord qu'on commettrait une grave erreur 51 l'on s'imaginait que Wagner ait éprouvé à l'égard de la science positive soit le mépris dédaigneux qu'affichent pour elle nombre d'artistes, soit la défiance inquiète qu'elle inspire à tant d'âmes religieuses. Loin de partager de tels sentiments, il estimait au contraire que, dans le domaine de la connaissance, les progrès des sciences naturelles étaient le seul symptôme consolant et encourageant qu'on pût observer au sein de la civilisation moderne (i). Wagner admirait donc et respectait très sincèrement la science. Seulement il se refusait absolument à admettre que la science abstraite de nos mathématiciens ou la science expérimentale telle que la pratiquent aujourd'hui nos chimistes et nos ph^-siciens, nos physiologistes et nos naturalistes, fût la seule forme légitime de connaissance . Comme son maître Schopenhauer, il estimait que par l'intuition, par la vision spontanée et directe de la vérité qui surgit parfois subitement au fond de la conscience, l'homme atteint à des vérités d'ordre supérieur que tous les efforts de sa raison seraient impuissants à lui faire découvrir. Et par suite, aussi, il combat avec la dernière énergie la science et les savants chaque fois que ceux-ci sortent du domaine qui leur est assigné et prétendent méconnaître les droits de l'intuition, de la métaphysique, de la religion.

La science fait fausse route, selon Wagner, lorsqu'elle

(\) « Diemotleime Natunvùsenschaft nnd die Lamlfeliaflsmalcreisimldie Er/olye der Geijenwnrt, die uns in icissenschaftlicher luie Idlnstlenscher Uinsicht cinzir/ Trost und Rettung vor Wahnsinn und Unfàhigkeit bieten * [Ges. Schr. III, 146 s.)

LES E-aREURS DE LA SCIENCE 4^9

prétend donner de l'univers une explication « rationnelle », c'est-à-dire matérialiste, lorsqu'elle ramène l'énigme du monde à un simple problème de physique et de chimie, lorsqu'elle donne un développement démesuré et arbitraire aux hypothèses émises avec une sage prudence par le grandDarwin, ou lorsque, avec Bûchner, elle db voit dans l'univers entier que « force et matière ». En procédant de la sorte, en s'obstinant à vouloir résoudre à l'aide de ses seules ressources des problèmes que l'homme ne peut aborder avec succès qu'en s' aidant de l'intuition, du sentiment religieux, elle aboutit à des théories stériles et creuses, dont l'apparente hardiesse en impose aux ignorants, et peut jeter le trouble dans les esprits ou alarmer les consciences des simples mais dont l'inanité a depuis longtemps été reconnue par les véritables penseurs, et en particulier par Schopenhauer (i). — Puis le savant a une fâcheuse tendance à nier tout ce qui dépasse la sphère où il se meut. Il est trop souvent tenté de regarder la philosophie et la religion comme des débris d'un passé lointain, de les considérer comme quelque chose d'analogue à ces organes rudimentaires absolument inutiles qu'on peut observer chez certains animaux ou chez l'homme, et qu'on regarde comme des réminiscences purement décorative? d'organes qui dans des espèces inférieures ont un développement considérable et un rôle déterminé (2). Il cher-

(1) « Den clurch den Uehermulh unserer Plnjsiher uncl Chcmiker Gcatif/sligten, wekhe sicli en Uicli fiir schwacJikôpfig zii haltcn niiissen glaiiben, wennsie den Erkldriutgen der Wcltaus « Kraft und Stoff » sich za fiif/en scheiien, ihnen wcire nicht minder eine grosze Wohlthaf ans den Zurechtweisungen unseres Philosophen zuzufuhen, sobald wir hieraus ihnen zcigten, u>as es mit jenen « Atomen » und u MolckiUen » fib- eine stumi)crh{tfte Bewandtnisz liabe. » {Ges. Schr. X, 260 s.).

^2) L art app.iiaît au « Goliath de la snienre » « als ein Rudiment mis dîner friiheren Erkennensstafe der Menschlieit, ungefàlir wie der uom thinnsclien wirktichen Schweife uns verbliebene Schwanzhwchen. » (Ges.

che à éliminer partout « la notion de spontanéité >, 1 nier le génie (i), il raille brutalement les explications métaphysiques que l'on cherche à donner de phénomènes qui échappent à toute interprétation par la physique (2). Il ne se doute pas un seul instant que les vérités d'ordre supérieur, celles qui exercent une influence réelle sur les destinées de l'humanité, ne peuvent être trouvées que par l'intuition dont il voudrait proscrire l'usage (3), par le « sentiment » qu'il affecte de railler.

La science devient positivement malfaisante quand, se substituant à la rehgion, elle prétend amener le salut de l'univers par les progrès de la physique et de la chimie, et enseigne la théorie du « progrès continu » qui doit mener par une évolution nécessaire l'homme au bonheur. En réalité le savant est radicalement impuissant à délivrer l'humanité de ses maux. Plongé dans ses livres ou dans ses expériences de laboratoire, il a perdu tout contact avec le peuple qui ne le comprend pas et dont il ignore les besoins et les aspirations (4). Tout ce qu'il sait faire, c'est de falsifier toujours plus astucieusement les aliments dont nous nous nourrissons (5), de créer un outillage

(1) Gcs. Schr. X, 83,84.

(2) « Hier wird zunachst jedo. Anna/ime einer' Nôlhigun(] :u eincrmelaphymschen Erk/ànuigsweisc fur die, der rein phi/sikalischeii Erkennlnisz flwa unvcrslândUch ùleihendcnErscheinunf/en des gesamnUen WelUlascins durcliaus, und zwar mil redit derbem Jioknc, verworfen, » {Ges. Schr. \\ 83).

(3) « Damit dem Fortsc'iriHe der Naturwisxenschaftcn somit uUe Gclifiiiinisse des Dase.ins noUnoetidig der ErliriiiUtiisz endlich <ds in Wulirlieit blosz eingehUdelc Geheimnisse of/e)igrlegt luerUcn niiisscn, lioiiiiiit es fortuit ilberliaupt nur nocli auf Erkcnnen an, icoOei. -wie es scheint, dus' intuilive Erkcnnen ganzhch ausgcscidossi'.n bleiht, iveil dicscs sclion zu. nteluplujsisclten AUolricn veranlussen, na/idich zinn Erkennen von VerhâUnissen fiihren kônnte, welche der ulistrukt vrisseiischafl lichen Erkennlnisz so lange mil Reclit vorbehallen bleiben sollen, bis die Logik, unler Anleitung zur Evidcnz durcli die Chemie, duinit in dus Raine grkomnien isl, » (Ges. Schr. X, 84).

(4) Ges. Schr. X. 86.

(5) Ges. ScJir.X, 82.

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