‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 114 sur 135 · LES VAINQUEURS · texte numérisé non relu

LES VAINQUEURS

de désir pour lui ; mais il résiste à l'amour des sens grâce à l'appui de Bouddha et prononce le vœu de chasteté. Et Pi-akriti à son tour est convertie par Bouddha ; fille de Brahmane dans une existence antérieure, elle a repoussé par orgueil de caste l'amour du fils d'un roi Tchandâla ; pour expier cette faute, elle a dû renaître sous les traits d'une jeune fille Tchandâla et s'est vue condamnée à connaître les tortures d'un amour sans espoir après les avoir infligées à un autre ; mais sa passion malheureuse pour Ananda la conduit finalement au salut : elle prononce elle aussi le vœu de chasteté et entre dans la communauté de Bouddha où Ananda la salue comme sa sœur, — Il est aisé de reconnaître dans cette esquisse le sujet même de Parsifal sous un déguisement hindou. Remplacez le dogme bouddhiste du nirwûna par le dogme chrétien du renoncement, la communauté de Bouddha par la confrérie des chevaliers du Graal, l'ascète Ananda parle « simple au cœur pur » Parsifal, l'amoureuse Prakriti par Kundry et vous aurez à peu de chose près les traits essentiels du drame de Parsifal. — Cette substitution s'accomplit dans l'esprit de Wagner au printemps de iSSj, tandis qu'il travaillait à Tristan, dans une petite propriété, aux environs de Zurich, que ses amis les Wesendonck avaient mise à sa disposition. C'est dans cette paisible et poétique retraite que, le jour du vendredi saint, en contemplant du haut de sa terrasse la nature en fête, il eut l'intuition soudaine du mystère de la croix : il entendit « ce soupir de la plus profonde pitié, qui jadis retentit de la croix de Golgotha, et qui, cette fois, s'échappa de sa propre poitrine » (i); il lui sembla, comme il le racontait plus tard à M. de Wolzogcn, entendre des voix d'anges qui lui chantaient : « Tu

(1) Bayr. Blàtier, 1881,123.

ne porteras point d'armes en ce jour où le Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes ». Et, laissant de côté pour un instant sa partition de Tristan, il composa ces vers empreints d'une mystique tendresse où Gurnemanz explique à Parsifal le charme du vendredi saint, jour d'universel repentir, mais aussi jour de pardon et d'allégresse, où l'herbe, où la fleur des champs, où la nature entière pressentent le divin mystère de Li rédemption et sourient de bonheur au spectacle de l'homme repenti et purifié (i). L'idée maîtresse de Parsifal était trouvée; et pendant le mois qui suivit cette journée d'inspiration, Wagner conçut dans ses grandes lignes le drame entier. D'autres travaux, cependant, — l'achèvement de Tristan puis des Maîtres Chanteurs, puis de V Anneau du Nibelung enfin la grande entreprise de Bayreulh — retardèrent encore pendant vingt ans l'exécution de l'œuvre projetée. Ce fut le 23 février 1877 seulement que le poème de Parsifal, ébauché en 1857, puis esquissé avec plus de détails en i865 sur la demande du roi de Bavière, se trouva entièrement achevé ; Wagner, le livra aussitôt à l'impression et le fit paraître en librairie pour le 25 décembre de cette même année 1877. En même temps, il commençait la composition musicale de l'œuvre qui ne. lui demanda pas moins de cinq ans. Achevé le i3 janvier 1882, Parsifal fut représente pour la première fois, avec un succès éclatant et, cette fois, tout à fait incontesté, àBayreuth, le 26 juillet de la même année.

De même que ï Anneau dulsibelung nous expose le conflit entre les deux mondes ennemis de la Lumière et des Ténèbres, entre les dieux du Walhalla et les hordes du

(1) Ciiamberlain, Notes sur Parsifal (Revue wagnérienne, 1886, p. 220 ss.) clK. \oii \fohosQn, Bayr. Blàtter, 1885, p. 48 s. et 289 s. Cf. 1886, p. 7! s.

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