LES CHEVALIERS DU SAINT-GRAAL
farouche Alberich, de même Parsifal nous expose la lutte décisive eulre les deux principes opposés du Bien et du Mai, entre le royaume du Graal et le château maudit de enchanteur Klingsor.
Le Saint-Graal est, dans le drame de Wagner comme dans la légende du moyen âge, le vase merveilleux dans lequel le Christ a célébré la Cène avec ses disciples et où Joseph d'Arimathie recueillit ensuite le sang qui s'échappait de la blessure du Sauveur. A une époque troublée où « les ruses et la puissance de farouches ennemis^ menaçaient le royaume de la pure foi », les anges du ciel apportèrent au pieux héros Titurel cette sainte relique ainsi que la lance qui perça le flanc de Jésus. Pour abriter ce trésor sans prix, Titurel édifia sur une cime élevée un sanctuaire auquel il donna le nom de « Montagne du salut » ou Monsalvat ; et autour de lui se rassembla, pour adorer et défendre le Saint-Graal, un ordre de pieux chevaliers. Ils vivaient dans la félicité et dans la paix du cœur, en communion parfaite avec le Christ et avec Dieu, en harmonie avec la nature entière. Le Graal, par sa vertu miraculeuse, leur fournissait les aliments dont ils avaient besoin pour soutenir leur vie ; sa vue suffisait pour écarter d'eux la mort ; sa présence les protégeait, car nul ne pouvait trouver le chemin qui conduisait à j\Ionsalvat s'il n'avait le cœur pur et s'il n'était jugé digne par Dieu d'entrer dans la sainte milice. Pourtant les chevaliers du Graal ne se confinaient pas dans la vie contemplative. Soldats du Christ sur la terre, ils luttaient pour le triomphe de la justice, ils s'exposaient pour le bien de l'humanité souffrante aux périls et à la tentation, en sorte que leur existence entière n'était qu'un long combat contre les méchants et contre le péché.
De l'autre côté de la montagne, dans une vallée luxu-
riante, en plein monde païen, se dressait le château de Klingsor. Quels crimes avait-il commis là-bas ? nul ne le sait. Mais l'accès de Monsalvat lui était fermé. Un jour cependant il voulut expier ses fautes, entrer dans l'ordre de chevalerie institué par Titurel. « Impuissant à tuer en lui le péché, raconte Gurnemanz, il porta sur. lui une main sacrilège » (i) ■' par une hideuse mutilation il osa se soustraire à la loi de l'amour, espérant ainsi conquérir la sainteté. Mais il fut frustré dans son attente : l'accès du Graal lui demeura interdit comme par le passé, car il n'avait pas tari en son cœur la source du désir. « Es-tu chaste » ? lui demande avec une cruelle ironie sa victime Kundry. Elle sait en effet que par cette question elle excitera au plus haut degré la rage impuissante de son bourreau, car Klingsor est plus éloigné que jamais de cette pureté d'âme qui est le privilège sublime des élus du Graal, En son coeur fermente avec une effroyable ardeur le poison du péché, du désir inassouvi qu'il n'a pas su éteindre en lui mais qu'il a condamné à un silence de mort; loin d'avoir conquis la paix intérieure comme les chevaliers du Graal, il souffre toutes les tortures de la damnation, liepoussé par les élus de Dieu, il les hait de toute la force de son âme, et consacre toute sa puissance à h^ur faire expier leur mépris. Or son pouvoir est immense. Sans doute il ne peut rien contre tous ceux dont le cœur est pur. Mais il a, comme Alberich, maudit l'amour; aussi tient-il sous sa domination tous ceux qui succombent au. péché des sens, à l'attrait décevant de la jouissance. Par son art magique, il a transformé en un jardin merveilleux le désert où se dresse le château de Perdition ; au sein de ce paradis enchanteur s'épanouissent, telles
(l) Ges. Schr. X, 332.
KLINGSOR ET LE CHATEAU DE PERDITION /^/j^
des fleurs splendides et éphémères, des femmes éclatantes de fraîcheur et de jeune grâce, qui par l'irrésistible séduction de leur beauté perverse allument dans les cœurs des héros le feu du désir et les attirent dans les rets de Klingsor. Ainsi le magicien se pose en rival redoutable des chevaliers du Graal, et sa puissance grandit de jour en jour ; il groupe autour de lui toutes les créatures de désir ; il séduit jusqu'à des compagnons de Titurel qu'il rend infidèles à leurs vœux ; il attise tous les mauvais instincts qui conduisent l'homme au péché et à la douleur ; il est le génie du mal, l'artisan infatigable de la souffrance universelle.
Tout particulièrement douloureux est le sort des Créatures qui, ballottées entre le désir et le renoncement, ne peuvent se soustraire aux effets terribles de la puissance de Khngsor mais conservent, dans leur chute, l'horreur de leur péché, le regret poignant de leur pureté ternie, l'aspiration ardente vers l'idéal, vers la rédemption. C'est là, dans notre drame, le sort de Kundry et d'Amfortas.
Kundry est l'une des figures les plus originales et les plus complexes aussi du théâtre de Wagner (i), l'une des créations les plus caractéristiques de son génie également apte à créer des individualités saisissantes de vérité et de vie et à montrer, sous toute apparence individuelle, la loi générale dont elle est un symbole particulier. D'une part en effet, il sait imposer aux imaginations, d'une manière inoubliable, le personnage de Kundry sous ses
(1) Nous avons vu précédemment que Wagner a donné à sa Kundry plusieurs des traits de Praliriti {Vainqueurs) et de Marie-Madeleine {Jésus de Nazareth). — A un autre point de vue, Kundry résume en elle une série de personnages du Parzivâl de Wolfram, en particulier ceux de la messagère du Graal, Cundrîe la sorcière et de la hautaine Oryelûse ; d'autres traits paraissent empruntés au mythe germanique, à la légende d'Hérodia? ou à celle du Juif-Errant. (Voir Lôffler, Bayr. Blatter, 1878, p. 95 ss, 't 117 ss. .
avalars successifs, soit qu'il montre en elle la messagère du Graal serviable et dévouée, silencieuse et énigmatique, inquiétante aussi par son costume de sorcière sauvage el ses allures mystérieuses, — soit qu'il dépeigne en elle la femme voluptueuse et passionnée qui déploie toute sa puissance de séduction pour entraîner à sa perte Parsifal,
— soit enfin qu'il nous la représente sous les traits de la pécheresse repentie qui veut expier le mal qu'elle a causé en se faisant l'humble servante des chevaliers du Graal et qui, délivrée par Parsifal de la malédiction qui pèse sur elle, meurt dans une douce extase, abîmée dans la contemplation de son glorieux sauveur. — D'autre part
— et c'est sur ce côté du personnage de Kundry que nous insisterons plus particulièrement ici, — elle nous apparaît non seulement comme une femme particulière, individuelle, mais comme un symbole de VÉternel féminin. Wagner a même pris soin d'accentuer ce . caractère symbolique de Kundry plus qu'il ne l'a fait pour aucun de ses personnages. Elle est — il le dit en propres termes
— « l'Innommée, l'originelle Tentatrice, la Rose de l'enfer » (i) ; elle a toujours existé sous mille formes diverses ; elle a été jadis la voluptueuse Hérodias (2) qui, enflammée d'amour pour saint Jean le Précurseur, voulut, dit la légende, couvrir de baisers et de larmes la tête sanglante du saint qui l'avait repoussée (3) ; elle a vécu dans toutes les femmes qui ont poussé l'homme au péché et qui ont souffert elles-mêmes des maux qu'elles causaient, elleest l'Eve primitive dont le baiser donne à
!l) Ges.Schr. X, 345.
(2) « Herodins war'st du. und was noch ?» [Ges. Schr. X, 346).
(3) QuaiiiJ Hérodias voulut baiser la tète qu'où lui jjréseutait sur uû plat, ajoute la légende, celle-ci se recula ellui souffla violemmeut au vis:ige; depuis ne teuips, l'infortunée est )ionssée sans répit à travers l'espace. {,Bayr in aller, 1878, p. 99 s.)
KUNDRY 449
l'homme la science de la vie et dont le plein amour lui confère, à l'en croire, la divinité (i). — La malédiction qui pèse sur elle a son principe dans un sacrilège. Jadis, en effet, elle a insulté par un rire impie aux souffrances du Crucifié (2) ; mais les yeux de Jésus se sont soudain fixés sur elle et, depuis ce jour, « elle erre de monde en monde pour rencontrer de nouveau son regard », pour obtenir le pardon de celui qu'elle a insulté dans sa folie. Or ce pardon, elle s'imagine que c'est par l'amour qu'elle l'obtiendra. L'aspiration éperdue vers la rédemption s'associe chez elle, par une lamentable aberration, au désir coupable, source éternelle de tout péché et de toute souffrance. Ces deux sentiments se fondent chez elle en un instinct irrésistible et douloureux qui la pousse malgré elle vers l'homme, qui la contraint à se faire aimer de lui. Mais au moment suprême où, dans les yeux de son amant, elle croit déjà voir luire ce regard du Christ qu'elle cherche en vain de siècle en siècle, son illusion se dissipe soudain : elle sent tout à coup qu'elle tient dans ses bras non pas un rédempteur mais un pécheur ; l'amour fait place en elle brusquement au mépris et à la haine, et elle éclate de nouveau d'un rire atroce
(1) (c Sa war es viein Kusz, der Welt-hellsichlig dicL machte ? Mein voiles Lieues- Umfangen iàszt dicli dann Gottheit erlangen ! » {Ges. Schr. X, 361.)
(2) Ce trait paraît avoir été inspiré à Waguer par le souvenir de la légende du Juif-Errant qui, lui aussi, ricane en présence de Jésus et niéme le frappe. 11 n'est pas facile, d'ailleurs, de décider s'il a, dans la pensée de Wag-fier, oui ou non une valeur synijjolique. Pour expliquer symbolique- .ment le rire de Kundry, il faudrait montrer qu'il a sasourcedans ce désir {Selinen) qui est l'essence même du personn.'ifj'e do Kundry. Or il n'y a lien d'impossible en soi à sup|)oser queJiuudry ait été, comme l'Hérodias de la légende ou UiMdiie-'Sldiialeinede Jésus de Nazai-ctli, amoureuse de Jésus, qu'elle ait été repoussée par lui et que son rire ait ainsi pour principe un amour changé en hniiie ; cette interprétation est même d'autant plus vraisemblable que dans la suite aussi nous voyons l'amour de Kundry pour Parsifal se changer brusquement en fureur et en haine. Mais rien dans le texte de Parsifal ne prouve d'une façon positive que Kuudry ait ressenti pour le Sauveur un amo» 'tnpie.
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de ce rire de damnée dont elle avait ri en présence de Jésus (i). Par cette passion éternellement inassouvie qui brûle dans son cœur, elle appartient à Klingsor ; il peut l'évoquer à son gré, il peut la forcer à le servir, à exercer parmi les hommes sa toute-puissante séduction, à augmenter toujours le nombre des captifs du Château de Perdition. C'est en vain qu'elle essaye de se révolter contre un joug qu'elle exècre ; elle a beau savoir que le désir, loin de la conduire au salut ne la mène qu'à de nouvelles déceptions, que ses vaines tentatives ne font qu'augmenter dans le monde le péché et la souffrance, que son amour cause la perle de ceux qu'elle aime, que celui-là seul pourrait la sauver qui aurait la force de lui résister (2) : son instinct l'emporte sur sa volonté consciente et la contraint toujours à répondre, le désespoir dans rûmc, aux appels impérieux de Klingsor. Pourtant elle hait le magicien ; quand se dissipe l'ivresse qui la livre à son pouvoir, elle sent son cœur saigner à l'idée des souiîrances dont elle se sait cause. Et alors, humble et repentante, elle brûle d'expier ses péchés ; elle se glisse sous un accoutrement misérable parmi les chevaliers du Graal ; clic se dévoue pour eux en silence, elle les sert avec abnégation, jusqu'au moment oii Klingsor lui fait sentir de nouveau son influence néfaste, la plonge dans une sorte de sommeil léthargique, et, à son réveil, la contraint de reprendre son rôle de séductrice... Ainsi l'histoire de Kundry nous montre, en un symbole admirable, l'éternelle tragédie de l'amour telle que Wagner la conçoit pendant la
(1 " Jn liôchsler Notli — irahn'ich sein Ai/f/e sclwn nnh\ dcn Jllicl; schon auf mich riih'n : — da keltrt mir dus verfluchte Laclien ivieder, ein Sùnder sinkl mir m die Anne! Da lacli'ich — lâche, — kann nicht v'ninf'n : nur schrcien, wiithen, toben, rasen in stets erneu'ten Wahiisimtrs Nacht. .) {Ges.sclir. X, 360*.)
(2) o Wer Uir trotzte lôste dich fret », lui dit Klingsor (Ges. Schr. X, 348.)
AMFORTAS
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dernière partie de sa vie. L'amour n'est plus, pour lui, comme à l'époque où il entreprenait joyeusement V Anneau du Nibelung, la puissance libératrice qui nous enseigne à nous déprendre de notre égoïsme originel et nous conduit au salut ; il est l'illusion suprême qui par ses mirages met au cœur de l'homme l'espoir décevant de la rédemption et dont la puissance funeste perpétue sur terre le péché et la douleur. Chez la Femme il se montre comme une inquiétante et mystérieuse fatalité dont elle subit la loi malgré ses révoltes et ses angoisses, et qui la pousse de chute en chute, de soulïrance en souffrance, toujours plus avant dans le désespoir. Elle est condamnée à sans cesse aimer, tout en -pressentant que l'amour la conduira inévitablement à de nouvelles déceptions, à séduire l'Homme avec l'espoir de trouver la rédemption dans l'amour partagé, à constater avec horreur l'cternelle faiblesse de l'Homme et à assister au naufrage de ses espérances, à pleurer sur les désastres dont elle se sent la cause et à se dévouer humblement pour soulager les souffrances humaines, — puis à retomber de nouveau sous la loi du désir et à revivre éternellement le même cycle de misères sans pouvoir jamais obtenir l'apaisement définitif, le sommeil sans réveil.
Amfortas est la plus illustre des victimes de Kundry. Fils de Titurel et investi par son vieux père de la royauté du Graal, il a voulu, armé de la sainte Lance, porter la guerre sur le territoire de Klingsor et mettre fin à la puissance néfaste de l'enchanteur. Il a été victime de sa témérité. Séduit par les charmes de l'éternelle tentalrice, Kundry, que Klingsor lui oppose, oublieux de la loi du Graal, il cède au désir, et, par là, il donne prise sur lui au magicien. Klingsor peut s'emparer de la Lance qu'Amfortas, dans l'enivrement de la passion, avait laissée échapper de sa
main, et il tourne aussitôt contre le loi l'arme sacrée; Amfortas réussit à s'enfuir et regagne Monsalvat, abandonnant aux mains de l'ennemi la sainte relique; mais au flanc du roi pécheur saigne la plaie inguérissable que lui a faite la Lance, — symbole visible de la blessure envenimée du désir qui torture éternellement son cœur. — Et la vie d' Amfortas n'est plus, dès lors, qu'un long martyre. Seul pécheur dans le royaume de la pureté, il est condamné, en vertu de la dignité dont il est investi et dont nul, si ce n'est Dieu lui-même, ne peut le délier, à être le gardien, le prêtre du Graal, à accomplir les rites solennels du culte, à montrer aux chevaliers la sainte relique dont la vue leur donne des forces surnaturelles, leur confère l'immortalité et les remplit d'une félicité infinie. Or cette vue est pour Amfortas le pire des supplices : elle rouvre sa blessure, elle fait couler son sang corrompu, elle ravive avec une intensité terrible la conscience de Tétai de péché où il se trouve. Et de même que Kundy souhailo un sommeil sans réveil, Amfortas souhaite la mort': il supplie Dieu de le décharger du fardeau de la royauté, de lui accorder le pardon et la paix éternelle (i). Le désir engendre ainsi chez Amfortas et chez Kundry tout comme chez Tristan et Iseut l'aspiration, douloureuse vers le néant.
Un espoir, toutefois, reste à Amfortas. Un jour que, prosterné devant la sainte relique, il implorait, en une fervente prière, un signe de pardon, il a vu le Graal s'éclairer d'une mystique lueur, et sur la coupe de cristal est apparue soudain en lettres de feu une inscription annonçant la venue
(1) Kundry s'écrie : « Oh. ewiyer Schlaf, einzirjes Heil, wie, — wie dîch gewinnen? « {Ces, Schr. X, 348); de même Amfortas : « Allerbarmer, uch! Erharmenf Ninn» mir meiu Erbe, schliesze die Wunde, das: heilig ich. slerbe, rein Dir gesunde ! » (id. 342).