‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 116 sur 135 · SIEGFRIED ET PARSIFAL · texte numérisé non relu

SIEGFRIED ET PARSIFAL

du libérateur, du Simple au cœur pur, à qui la compassioa enseignerait le mystère de la souffrance universelle ;

« durch Milleid wissend der reine Thor, harre sein\ den ich erkor. »

De même que, dans ÏAnneau, Siegfried et Brùnnhilde réparent l'iniquité primordiale commise par Wotan, triomphent des embûches d'Alberich et rétablissent l'ordre troublé de l'univers en restituant aux ondines l'Or du Rhin, de même Parsifal reprend à Klingsor la sainte Lance, efface les péchés d'Amfortas et de Kundry, leur rend la paix de l'âme et apparaît ainsi comme le restaurateur de l'ordre universel, comme le rédempteur du monde. — Pour bien comprendre en quoi consiste son rôle de libérateur, le meilleur moyen est de procéder par voie de comparaison et de noter les ressemblances et les dissemblances qu'on peut observer entre Siegfried et Parsifal.

Parsifal est, comme l'indique son nom même, d'après 1 etymologie adoptée par Wagner, « le Simple au cœur pur » [der reine Thor). Or par là il ne se distingue nullement de Siegfried. De même que Parsifal a été élevé par sa mère Herzeleide dans la forêt, loin des bruits du monde, de même Siegfried a poussé comme un libre enfant de la nature dans la solitude qui entoure la retraite de son père adoptif Mime. Les deux héros ne savent rien de la vie et des hommes ; ils ignorent l'un et l'autre le nom de leur père et même leur propre nom ; ils ont l'un et l'autre le cœur absolument vierge de tout désir mauvais. Comme Siegfried, Parsifal est un impulsif qui vit tout entier dans le moment présent, insoucieux du passé et de l'avenir ; lorsqu'il voit passer des chevaliers dans la forêt déserte où l'a élevé sa mère, il ne songe plus qu'à les rejoindre et

s'absorbe si bien dans cette poursuite qu'il oublie comi>lètement la pauvre Ilerzeleide ; lorsque, sur le territoire du Graal, il voit s'envoler un cygne, il le frappe d'une flèche, parce qu'il « atteint au vol tout ce qui vole » ; quand, un instant après, Kundry lui annonce la mort de sa mère, il s'abandonne avec la même naïveté à son premier mouvement qui est de sauter à la gorge de la messagère de. malheur. Comme Siegfried aussi, Parsifalest doué d'une force surnaturelle et d'un courage intrépide.»Dans ses courses errantes à travers la forêt, il se défend avec son arc contre les bêtes fauves et les hommes, il est la terreur des « méchants », des « brigands et des géants.» (i). Lorsqu'il monte à l'assaut du château de Klingsor, il est sans armes : il terrasse le premier chevalier qui se présente à lui, lui prend son épée et avec celte seule arme met en déroute tous les héros du château de Perdition (2). Pendant ses pérégrinations à la recherche du Graal, il affronte « d'innombrables périls, des combats et des luttes » au cours desquels il est maintes fois blessé, car il ne veut pas faire usage de la sainte Lance qu'il a conquise sur Klingsor, avant d'avoir été sacré roi du Graal (3). Parsifal n'est donc rien moins qu'un ascète • Sa vie physique est au contraire d'une singulière intensité. Bien plus : l'amour même ne paraît pas lui être interdit par la loi du Graal : de même que Titurel a un fils, Amfortas de même Parsifal est, d'après la légende admise par Wagner, père de Lohengrin ; il est donc certain que, dans l'idée de Wagner, l'existence du « saint » telle que la pratique Parsifal ne comporte pas du tout le renoncement absolu aux joies naturelles et innocentes de la vie, mais seulement l'abdication de tout désir impur. La différence entre

(1) Ges. Schr. X, 337.

(2) Gns. Schr. X, 349.

(3) Gés. Schr. X, 367.

l'intuition est tA FACULTÉ MAÎTRESSE DE PARSIFAL 4^5

Siegfried et Parsifal ne consiste donc pas en ce que l'un s'unit selon la loi d'amour à Brûnnhilde, tandis que l'autre reste inaccessible au désir. Parsifal peut connaître l'amour; il est même destiné à le connaître un jour ; et d'autre part l'amour de Siegfried et de Brûnnhilde n'est pas, dans les idées de Wagner, inspiré par le désir égoïste ; c'est au contraire un acte essentiellement désintéressé et, par suite, dans une certaine mesure au moins, « innocent ». Siegfried a aimé à peu près comme pourrait aimer Pars fal. Souvenons-nous d'ailleurs que, d'après la théorie de Wagner, l'homme atteint au renoncement non pas en affaiblissant sa volonté mais"en l'exaltant; et nous ne nous étonnerons pas que Wagner ait donné à Parsifal des instincts naturels aussi puissants, aussi pleinement développés qu'ils le sont chez Siegfried.

La différence la plus importante qu'on puisse noter entre les deux héros, c'est que Parsifal possède à un plus haut point que Siegfried le don de l'intuition. Sans doute nous avons vu que Siegfried n'est pas seulement un superbe animal humain, mais qu'il est aussi doué d'une profonde sagesse intuitive (i). Parsifal, toutefois, lui est, à ce dernier point de vue, incontestablement supérieur : il s'élève à cette parfaite conscience de la loi suprême du monde où seule Briinnhilde parvient au dénouement du Crépuscule des dieux. Or ce trait caractéristique de la nature de Parsifal a sur la structure même du drame une influence décisive et le différencie nettement de VAnneau. Les hauts faits de Siegfried sont des actes par lesquels il manifeste son éclatante valeur ; il forge son épée, il tue le dragon, il conquiert Brûnnhilde, etc., — et Wagner nous représente sur la scène ces actions merveilleuses dans les

(1) Voit- plus haut, p. 289.

deux dernières journées de la tétralogie. Or nous avons vu que, d'après la théorie delà régénération, aucune action si héroïque et si sublime soit-elle, ne peut améliorer d'une manière effective la condition de l'humanité, mais que seule la conscience de l'universelle soufîrance peut ameuter le salut de l'humanité. Les hauts faits les plus méritoires do Parsifal sont donc non pas ses actes mais les intuitions successives par lesquelles il s'élève de degré en degré jusqu'à la suprême sagesse. Et ce sont aussi ces intuitions que Wagner cherche à nous' faire comprendre. Parsifal n'agit donc presque pas dans le drame ; ses actions proprement dites et visibles ne nous sont pas montrées sur la scène, elles nous sont simplement rapportées en quelques mots. Aussi bien n'ont-elles qu'une importance secondaire. Ce n'est pas parce qu'il a pourfendu des géants et des méchants ni parce qu'il a défait les chevaliers de Klingsor, ni parc e qu'il a erré à travers mille dangers à la poursuite du Graal, mais bien parce qu'il est devenu « conscient par la pitié » (durch Mitleid wissend), qu'il a délivré Amfortas ol Kundry de la malédiction qui pesait sur eux. Ses actions importent peu : elles n'offrent d'intérêt crue comme manifestations de ses intuitions. Ce que Wagner essayera de nous faire connaître, ce sont ces visions intérieures, ces révélations soudaines qui illuminent peu à peu l'âme de Parsifal et font du « Simple au cœur pur» le rédempteur de l'humanité souffrante. — Suivons-le dans les étapes successives qui le mènent à la sainteté.

>L& premier pas que fait Parsifal sur la voie qui le conduira à la su|)rôinc sagesse, c'est de comprendre que l'homme doit la pitié à ses frères inférieurs les animaux. En pénétrant dans la paisible forêt du Graal où les animaux sont les amis et les familiers de l'homme, il a, sans motif aucun, par pur caprice de chasseur, percé d'une

LA RÉVLLVnO^ DE LA PITIÉ 4^7

flèche un beau cygne blanc qui volait au-dessus du lac. Arrêté aussitôt par les pages d'Amfortas que ce meurtre sacrilège remplit d'indignation, il est conduit devant 1 ecuyer du roi, Gurnemanz. Voyant que le Simple n"a nullement conscience de la mauvaise action qu'il vient de commettre, le vieil écuyer relève l'oiseau blessé ; il montre à Parsifal les taches de sang qui souillent le plumage de neige du cygne expirant, il lui fait voir son regard voilé par l'approche de la mort. Et soudain Parsifal, en présence de sa victime, a l'intuition de la douleur qu'il vient d'infliger sans le savoir à une créature de Dieu comme lui : sans mot dire, obéissant à une brusque impulsion, il brise son arc et ses flèches et les jette au loin. Pour la première fois le Simple a connu la compassion. Après la pitié pour les animaux, Parsifal va connaître la pitié pour les douleurs humaines. Gurnemanz, pressentant que ce jeune homme étrange qui a trouvé le chemin de Monsalvat pourrait bien être le Rédempteur promis par Dieu à Amfortas, entraîne Parsifal vers le temple du Graal. Là, dans une vaste salle byzantine à colonnades circulaires, il aperçoit Amfortas étendu sur son lit de douleur; il entend les plaintes déchirantes du roi pécheur torturé par son inguérissable blessure ; il entend la voix du vieux Titurel qui commande à son fils d'accomplir son saint office et de découvrir le Graal ; puis il voit les chevaliers prosternés avec recueillement dans le temple où l'obscurité augmente; il voit leGraal, d'abord illuminé d'un rayon éblouissant qui tombe d'en haut sur la sainte coupe, s'empourprer d'une lueur de sang qui brille dun éclat surnaturel ; il voit Amfortas qui dans une sainte extase élève le calice et le balance lentement dans toutes les directions, tandis qu'un chœur invisible chante du haut de la coupole ce cantique mystique : « Prenez mon sang

au nom do notre amour ! Prenez mon corps, afin que vous vous souveniez de moi » ; il assiste enfin aux saintes agapes des chevaliers attablés devant le pain et le vin que leur distribue la vertu miraculeuse du Graal. Perda dans une sorte d'extase religieuse, il reçoit de ce spectacle une impression ineffaçable, mais sa L'is/o/z ne devient pas une intuition ; la souffrance d'Amfortas reste pour lui lin mystère. Comment, en effet, la comprendrait-il, puisqu'il n'a pas encore eu la révélation du mal; comment pourrait-il réellement partager la souffrance du roi pécheur puisqu'il ignore encore le pouvoir terrible du désir et les blessures envenimées qu'il fait à l'âme ; comment, surtout, le Simple qui ne sait rien de l'universelle tragédie entendrait-il, mêlée aux pleurs d'Amfortas, la plainte touchante du Sauveur dont le culte parmi les hommes est souillé par une profanation impie, — la plainte du Crucifié dont les saintes reliques sç trouvent en des mains indignes, la Lance au pouvoir du magicien Klingsor, la Coupe sous la garde du pécheur Amfortas ? Tout ce que Parsifal a vu ou entendu lui apparaît comme un rêve inquiétant et douloureux dont il ne percevra le sens que lorsqu'il aura subi lui-même l'épreuve du désir. Chassé de Monsalvat par Gurnemanz qu'irrite sa simplicité, il reprend sa course à travers le monde : c'est au château de Perdition, c'est dans le royaume du Mal que va le mener son étoile.

Dans le domaine de Klingsor, il rencontre d'abord sur son chemin les Filles-Fleurs, éphémères créatures de désir, fragiles enfants du printemps qui s'épanouissent un matin pour se flétrir le soir. Son regard s'arrête avec plaisir sur leur fraîche beauté ; il respire avec complaisance le doux parfum qu'elles exhalent, il se prête en souriant à leurs agaceries enfantines. Mais le dé.sir n'eftleure même pas son âme, et quand leur troupe enjôleuse

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