INTÉRÊT DRAMATIQUE DE RIENZI
la tragique destinée « faisait vibrer de sympathie tous mes nerfs » (i). La source dernière de son inspiration, c'était, d'un bout à l'autre de son. œuvre, cet amour ardent de liberté qu'il sentait bouillonner en son propre cœur et dont il voyait en Rienzi une glorieuse et noble incarnation, On a pu dire, non sans vraisemblance, que Rienzi était le drame de la Révolution de Juillet telle que la comprenait Wagner, la lutte de la liberté et de la loi contre les caprices et le despotisme arbitraire d'une aristocratie brutale et corrompue ; ou encore que le drame tout entier était dominé par une idée morale exprimée sous ses diverses formes par les personnages de Rienzi, d'Irène et d'Adriano : la délivrance de la patrie par le sacrifice de l'individu au profit de la communauté. Il est certain, dans tous les cas, que Wagner a fait un effort très sincère pour créer un véritable drame, intéressant par lui-même et non pas seulement par les développements musicaux dont il était l'occasion. Il a pu se rendre à lui-môme le témoignage d'avoirrenoncé volontairement à tous les effets purement musicaux qui se présentaient comme d'eux-mêmes à son imagination (2) . Aussi est-il — et cela dès l'époque à^ Rienzi — essentiellement un dramaturge, mais un dramaturge chez qui les conflits de passions, les crises sentimentales, qui sont l'essence de tout drame, évoquent simultanément des motifs poétiques et musicaux. Ce qui distingue Rienzi des drames postérieurs de Wagner, ce n'est donc pas, comme on l'a souvent dit, la prédominance de l'élément musical sur l'élément dramatique. Rienzi est, en effet, un drame au môme titre que les autres œuvres de Wagner. Seulement dans la réalisation de ce drame, l'artiste a donné plus d'impor-
(d) Ges. Schr. /F, 237.
(2) Lettres à Fischer, p. 262 8.
LiCHTENBERGER.
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tance à la partie musicale de sa tûche qu'à la partie poétique : il ne s'est servi de la parole que pour indiquer d'une manière sommaire les contours extérieurs de son œuvre, pour poser les personnages et définir les situations, sans trop s'inquiéter de la valeur spécifiquement poétique que pouvait avoir cette esquisse en elle-même ; il a, au contraire, accordé tous ses soins à l'expression musicale de sa pensée dramatique, estimant que la musique lui suffisait pour initier les spectateurs aux passions des personnages qu'il portait sur la scène, et leur communiquer quelque chose de cet enthousiasme qu'il ressentait lui-même pour la grande figure de Rienzi et pour les idées qu'il représentait. On ne saurait donc sans injustice méconnaître dans l'opéra de Wagner, et cela en dépit de sa valeur littéraire médiocre, une réelle beauté dramatique, ni le confondre avec ceslibretti tant critiqués par Wagner, où l'intérêt dramatique fait défaut aussi bien que le mérite poétique.
Faut-il maintenant aller plus loin et admirer en Rienzi, comme le fait un des critiques wagnériens les plus justement estimés, un drame de grand style, plus beau et plus « vrai » que le roman de Bulwer dont il est tiré ? Peut-être y a-t-il bien un peu d'exagération à tant louer une œuvre dont l'auteur ne se dissimulait pas les imperfections. Si l'on compare le roman de Bulwer et le drame de Wagner, on voit du premier coup d'œil que Wagner a fortement condensé l'action historique qui se déroule dans le récit un peu touffu de Bulwer, et qu'il a, de même, beaucoup simplifié et généralisé les caractères parfois très complexes des personnages du roman. Bulwer nous montre, par exemple, en Rienzi, non seulement le patriote épris de liberté, mais encore le politicien adroit, le protecteur de l'industrie, le catholique superstitieux, l'amant
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d'une riche et noble dame. Wagner se coulente de nolciun petit nombre de traits essentiels qui caractérisent la physionomie morale de son héros : l'amour enthousiaste de la patrie, l'esprit de sacrifice et d'abnégation, la magnanimité envers les ennemis, la foi en Dieu. Mais cette simplification de l'action, cette idéalisation des caractères qui distinguent l'œuvre de Wagner ne constituent pas nécessairement un progrès sur le roman de Bulwer. Ceux qui veulent admirer l'opéra de i?zenr/ pourront, à la vérité, s'appuyer sur ces faits pour établir que \\'agner a su condenser en une action dramatique, à la fois simple et grandiose, la longue et lente épopée de Bulwer. Ceux qui voudraient le critiquer pourraient arguer des mêmes faits pour démontrer que Wagner a transformé en un libretto abstrait, d'une généralité quelque peu banale, le roman coloré et pittoresque de son devancier. Et ils ne manqueraient pas d'arguments à présenter en faveur de cette thèse. Ils feraient valoir que si le caractère de Rienzi est assez bien venu, les autres personnages, Irène, Adriano, Orsini, Golonna, si vivants dans le roman de Bulwer, ne sont guère que des silhouettes dans l'opéra de Wagner ; que4'Adriano de Wagner surtout, si indécis [et si gauche d'abord dans son rôle de médiateur entre ses parents et Rienzi, si violent ensuite une fois qu'il a pris parti contre le tribun, est une figure bien imprécise et peu intéressante. Ils pourraient faire observer enfin que, comme drame historique, Rienzi est souvent d'une psychologie par trop sommaire ; que, par exemple, après le triomphe de Rienzi à la fin du troisième acte, la grande scène qui ouvre le quatrième acte n'est peut-être pas suffisante pour nous faire vraiment sentir et comprendre les causes qui ruinent si brusquement le crédit de Rienzi auprès du peuple ; que, surtout, le changement d'attitude du légat qui excommu-