DÉBUTS DE WAGNER A PARIS
pas attendre. Personne ne se donne même la peine de l'entendre car il n'a ni fortune ni renommée ; il use sa force et son énergie en stations interminables dans toutes les antichambres ; ses ressources s'épuisent ; il connaît la faim ; son chien même, le beau Terre-neuve, l'abandonne pour suivre un Anglais mélomane et canophile qui fait d'ailleurs le malheur de la pauvre bête en la forçant à assister à ses états musicaux sur le cor de chasse. Alors la folie s'abat sur lui et enténèbre son intelligence ; il rêve de composer la musique pour les représentations du Guignol des Champs-Elysées, il vague sans but à travers les rues, n'osant plus même stationner dans les antichambres, jusqu'au moment oîi, vaincu par la faim et la misère, il s'en va mourir dans une mansarde de Montmartre, confessant jusque dans son agonie sa foi inébranlable en Dieu, en Mozart, en Beethoven et en la vertu souveraine de la grande musique, qui remplit d'une joie infinie ceux qui lui ont voué un culte fidèle et désintéressé.
Comme le héros de sa nouvelle, Wagner était débarqué un beau jour à Paris, pauvre d'argent mais riche d'espérances, avec sa femme Minna et un magnifique Terreneuve répondant au nom de Robber. Plus heureux que son musicien allemand, il arrivait, du moins, muni de lettres de recommandation de son illustre et tout puissant compatriote Meyerbeer dont il avait fait la connaissance et la conquête à Boulogne-sur-Mer. Il eut même la bonne fortune d'être introduit et patronné dans le monde artistique parisien par Meyerbeer en personne qui vint à Paris, pour un court séjour, peu de temps après l'arrivée de Wagner. Aussi ses débuts furent-ils assez heureux ; il rencontra partout un accueil sinon très chaleureux du moins bienveillant et courtois ; et il put espérer, dans les pre-; miers temps, qu'il arriverait promptement à soumettre ses
compositions au jugement du public. Mais les désillusions vinrent vite et il ne tarda pas à se convaincre qu'à Paris les bonnes paroles ne comptent guère et qu'il y a loin entre promettre et tenir. Il essaya d'abord, pour se faire connaître, de composer des romances pour les salons parisiens ; il mit en musique les deux Grenadiers de Heine, Mignonne de Ronsard, V Attente et Dors mon enfant de Victor Hugo ; mais ces romances furent trouvées trop compliquées pour réussir dans les salons, et il ne tarda pas à s'apercevoir, d'ailleurs, que les chanteurs à la mode ne se souciaient nullement de révéler dans le monde parisien un jeune compositeur allemand inédit. En même temps Wagner, chaudement appuyé par Meyerbeer, apportait la Z)efense d'aimer au directeur de la Renaissance, Anténor Joly Après de longues et laborieuses démarches, les efforts de Wagner semblaient sur le point d'aboutir : il avait trouvé un traducteur, Du Mersan, dont les vers semblaient encore mieux adaptés à la musique que ceux de l'original allemand ; il avait réussi à vaincre les dernières hésitations de Joly. Déjà il se croyait à la veille de voir la Novice d''. Palerme (c'est le titi'e qu'avait pris la Défense d'aimer) passer à la Renaissance et il con.plaiL bien, avec cette pièce écrite dans le goût du jour, remporter un succès qui lui ouvrirait les portes de l'Opéra, quand, au printemps de 1840, la Renaissance fit faillite ! Après cette catastrophe qui ruinait ses espérances, il s'abaissa jusqu'à demander qu'on le chargeât d'écrire la musique d'un vaudeville de Dumanoir intitulé la Descente de la Courtille ; là encore il échoua, selon les uns par suite des intrigues d'un vaudevilliste de profession qui sut attirer à lui la commande, selon les autres parce que les choristes des Variétés auraient déclaré sa musique parfaitement inexécutable.
Un instant il put espérer une brillante revanche. Meyer-
PREMIÈRE ESQUISS DU VAISSEAU-FANTÔME Sj
béer, pendant une courte app rition qu'il fit à Paris dans le courant de l'année i84o, recommanda instamment Wagner au nouveau directeur de l'Opéra, Léon Pillet, qui fit briller aux yeux du jeune compositeur la perspective de jouer un drame lyrique, écrit par lui tout exprès pour l'Opéra. Enchanté de cette proposition inespérée, Wagner rédigea aussitôt l'esquisse d'un drame sur la légende du Hollandais volant, et s'empressa de la porter à Pillet. Sur ces entrefaites, Meyerbeer avait quitté Paris. Pillet lut le scénario et le trouva si fort de son goût qu'il proposa à l'auteur de le lui acheter, pour l'offrir à un autre musicien; il lui représenta que, par suite d'engagements antérieurs, il ne pourrait représenter un opéra de sa composition avant quatre ans, et, que d'ici là il aurait bien le temps de trouver un autre sujet. Wagner commença par repousser énergiquement ce marché, espérant que le retour de Meyerbeer ferait revenir Pillet à de meilleurs sentiments. Meyerbeer ne reparut pas. Et comme on rapporta à Wagner que Pillet avait mis, sans le consulter, son scénario entre les mains du librettiste Paul Foucher, il se décida, pour ne pas être complètement dépouillé, à céder son esquisse moyennant 5oo francs (été i84i). Toutes les tentatives de Wagner pour se faire jouer sur une scène parisienne avaient ainsi lamentablement échoué. Il n'avait même pas réussi à faire apprécier sa musique instrumentale : une de ses ouvertures symphoniques, mise en répétition aux concerts du Conservatoire en janvier i84o, ne fut jamais jouée en public : l'année suivante, il parvint à faire exécuter son ouverture de Christophe Colomb à un concert organisé par l'éditeur Schlesinger (4 février 1841) ; mais les cuivres jouèrent si faux qu'elle demeura inintelligible au public. Naturellement les maigres ressources de Wagner furent bien vite épuisées par le séjour de Paris ;
dès l'hiver de 1889 à i84o, il connut la gêne. Ensuite ce fut la misère noire. S'il ne tomba pas au dernier degré du dénuement, ce fut grâce à Schlesinger auquel Meyerbeer l'avait recommandé, et qui lui donna un travail qui lui permit de gagner son pain. Wagner dut réduire des opéras comme la Favorite de Donizetti pour piano et chant, il dut écrire des arrangements pour tous les instruments possibles, jusques et y compris le cornet à piston, sur quantité d'opéras à la mode comme la Favorite, le Guitarrero, Robert leDiable, les Huguenots, la Beine de Chypre, Zanetta, etc. De plus, il s'improvisa écrivain et critique, d'art. Il composa pour la Gazette musicale de Schlesinger deux nouvelles qui plurent non seulement au public mais à des connaisseurs comme Berlioz et Heine : Une visite à Beethoven (i84o) et la Fin d'un musicien étranger à Paris (18/41). Pour la même gazette, il écrivit une série décomptesrendus, de fantaisies, de caprices esthétiques ; en même temps il rédigeait des correspondances parisiennes pour des revues allemandes, la Neue Zeitschrift fur Musik de Schumann, VEurope de \^e\\a\à,V Abendzeitung de Dresde. Gomme journaliste, il avait au moins la satisfaction de pouvoir se venger par de cinglantes ironies et d'amers sarcasmes des humiliations qu'il lui fallait subir dans son orgueil d'artiste. « J'entrai, dit-il, dans une voie nouvelle : celle de la révolte contre ce monde artistique contemporain, avec lequel j'avais voulu pactiser jusqu'alors, en venant chercher fortune dans sa brillante capitale, Paris» (1). Quelques mois, en effet, avaient suffi pour modifier radicalement les idées de Wagner sur la valeur artistique du monde musical français. Il était arrivé à Paris avec la conviction que notre fameuse Académie royale de musique
(1) Ges. Schr. IV, 262.