‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 20 sur 135 · PROJETS DE RÉFORME · texte numérisé non relu

PROJETS DE RÉFORME

chœurs étaient admirnblement stylés par Fischer, un musicien consciencieux et convaincu, ami intime de Wagner qu'il seconda toujours avec une abnégation et un zélé touchants. Non moins zélé et tout aussi dévoué à la cause de Wagner était le régisseur de l'opéra, l'excellent Heine que le maître traita toujours sur un pied d'affectueuse familiarité. Le personnel des chanteurs et cantatrices était des plus satisfaisant aussi. A leur tête il faut citer deux artistes de tout premier rang : le ténor Tichatschek qui brilla dans les rôles de Rienzi et de Tannhâuser, et surtout Wilhelmine Schrôder-Devrient, l'actrice la plus renommée de toute l'Allemagne, qui, après avoir révélé jadis à Wagner dans le lioméo de Bellini comment une interprète de génie peut transfigurer par -son jeu une oeuvre médiocre, allait incarner sur la scène plusieurs de ses premiers rôles, Adriano dans Rienzi, Senta dans le Vaisseau-fantôme , Vénus dans Tannhâuser. Ajoutons enfin que l'opéra de Dresde jouisssait d'une subvention qui, dans la pensée de Wagner, devait l'affranchir de la nécessité de se conformer servilement au goût du public. Tout cela constituait un ensemble très respectable de ressources, dont un chef d'otchestre énergique et capable de mettre en œuvre tous ces éléments divers dans un esprit vraiment artistique pouvait tirer un parti considérable. Or ce qui faisait défaut jusqu'alors à Dresde, c'était précisément l'esprit artistique. Il ne s'était trouvé personne pour continuer dignement l'œuvre de réforme si glorieusement commencée par Weber. Ni le collègue de Wagner, Gottlieb Reissiger, qui avait succédé à Weber en 1727 comme Kapellmeister, ni l'intendant royal, baron de Lûttichau, qui était chargé de la direction de l'opéra, n'avaient l'énergie, l'autorité et les capacités nécessaires pour mener à bien une pareille œuvre. Il leur manquait à tous deux le feu

sacré, l'enthousiasme communicatif nécessaires pour stimuler et vivifier le personnel d'un théâtre d'opéra et obtenir de lui quelque chose qui dépassât une honorable médiocrité. Wagner estimait qu'à Dresde on avait fini par s'engourdir dans une sorte de torpeur qui rendait impossible toute représentation vraiment artistique. Une réforme radicale s'imposait donc. Il fallait rétablir une stricte discipline parmi les musiciens de l'orchestre, remettre au point les œuvres dont l'interprétation avait été altérée par nonchalance et par oubli des bonnes traditions ; donner plus de soin aux œuvres nouvelles que l'on mettait en scène ; refaire l'éducation des chanteurs endormis dans la routine d'opéra et les habituer à la déclamation lyrique ; ranimer dans le public le goût du beau en lui présentant les chefs-d'œuvre classiques de la musique dramatique et instrumentale exécutés dans le style voulu et avec une entière perfection ; continuer enfin l'œuvre artistique et patriotique de Weber en déclarant la guerre à l'influence démoralisante de l'opéra italien ou français et en créant un drame lyrique véritablement national. Wagner aborda avec confiance et résolution cette tâche qu'il savait hérissée de difficultés mais qu'il ne jugeait pas irréalisable. Il comptait sur sa ténacité et son énergie pour franchir tous les obstacles. De plus, il se sentait encouragé par- le succès éclatant qu'avait remporté Rienzi à Dresde. II espérait que le public qui l'avait si bien accueilli à -ses débuts ne ferait pas de difficultés pour le suivre dans la voie nouvelle par où il voulait le mener et dont nous allons étudier les trois premières étapes : le Vaisseau- fantôme^ Tannliàuser et Lohengrin.

Le Vaisseau fantôme

L'histoire du Hollandais volant, le sombre héros du premier drame musical de Wagner, est une légende populaire. Son point de départ doit être cherché dans une superstition répandue, de temps immémorial sans doute, parmi les populations maritimes : les vaisseaux destinés à faire naufrage ou qui ont déjà fait naufrage, « reviennent », dit-on, sous forme d'ombres ou de fantômes sur le lieu où la catastrophe s'est produite ou doit se produire. De cette superstition sont nés, par transformation de la croyance populaii'e en récit épique, un grand nombre de contes où figure un vaisseau maudit qui se montre sous diverses formes aux navigateurs et dont l'apparition est généralement un présage de malheur. Le « Hollandais volant » (cette dénomination bizarre reste inexpliquée) est le capitaine d'un de ces navires. Sa légende — qui n'est ainsi qu'un cas particulier de la légende plus répandue du vaisseau maudit — s'est formée vers l'an i6oo et s'est perpétuée dans les récits des marins hollandais pendant tout le xvn'' siècle et le xvni^. Elle est éteinte aujourd'hui. Mais au moment où elle allait mourir, pendant le second quart du xix" siècle, elle a été recueillie par divers poètes ou conteurs, tels que Henri Smidt, Marryat, Hauff, Heine qui se sont emparés du vieux motif populaire et lui ont donné les formes variées sous lesquelles il est parvenu jusqu'à nous (i).

(I) Sur la légende du Vaisseau-fautôme voir l'article de Golther, Die Sage vom fliegenden Holldnder dans las Bayreuther Blàtter 189i), p. 307 ss.

70 LE VAISSE.\U-FANTOME

C'est la version de Heine que le hasard avait rais sous les yeux de Wagner, un jour qu'à Riga il feuilletait le premier volume du Salon paru en i834. Dans une sorte de nouvelle humoristique qu'il intitule Mémoires de M. de Schnabeîewopsky, Heine avait eu la fantaisie d'intercaler un récit moitié ironique moitié touchant de la légende du Hollandais volant et de son vaisseau maudit qui erre sur les flots depuis un temps immémorial. Son capitaine, un hardi navigateur hollandais, avait juré par le diable qu'il doublerait un certain cap en dépit de la tempête qui faisait rage, dût-il courir des bordées jusqu'au jour du jugement dernier. Le diable le prend au mot. Depuis ce temps l'infortuné doit parcourir les mers sans trêve ni repos. Une seule chance de salut lui reste : il peut être délivré par la fidélité d'une femme. « Le diable, sot qu'il est, dit Heine, ne croit pas à la fidélité féminine, et il a permis en conséquence au capitaine maudit de descendre à terre tous les sept ans, de s'y marier, et de tenter ainsi sa délivrance. Pauvre Hollandais, il est souvent trop heureux d'être délivré de sa chère épouse, et de retourner à son bord pour se remettre de la fidélité féminine. C'est sur cette fable, continue le narrateur, que se fondait la pièce que je vis au théâtre d'Amsterdam (i). Sept ans se sont écoulés ; le pauvre Hollandais, plus las que jamais de louvoyer sans fin, descend à terre, se prend d'amitié avec un marchand écossais qu'il rencontre, lui vend des diamants à un prix dérisoire, et quand il apprend que sa pratique a

;^l) Celle làcce semble n'avoir jamais existé ailleurs (|ue tkiiis l'imagiiialiuu tie Heine. Toutefois en 1827, on jouait à rAdelpIiitlicaler de Londres un mélodrame de Fitzhalt : The flybui Dutcfunann ur the phantom sliip, et il n'est pas impossihle que Heine ait vu cette pièce à Londres le 7 avril 1827; elle est si dénuée d'inlérôt, toutefois, qu'elle ne paraît pns avoir été la source où il apuisé. llaurasans doute rouiiu laléi,a'ndo papulaire à l:u|ucl[i' il aura ajouté un dénouement libérateur, comme .Marryat, de son coté, a aussi inventé une délivr.mce du Hollandais volant.

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