LE RECIT DE HEINE 7I
une belle fille, il la demande en mariage. Cette aiîaire se conclut aussi. » La scène montre alors la maison de l'Écossais ; la jeune fille regarde souvent avec mélancolie un vieux tableau noirci pendu à la muraille, qui au dire de sa grand'mère, est le portrait fidèle du Hollandais volant ; au tableau se rattache un avis traditionnel qui engage les femmes de la famille à se garder de l'original. Aussi la jeune fille s'est-elle, depuis son enfance, gravé dans le cœur les traits de cet homme dangereux. Dès qu'elle voit entrer le fiancé que son père lui destine, elle tressaille à la vue de ces traits connus. Le Hollandais, cependant, pour détourner les soupçons, rit de la superstition, s'égaie même aux dépens du Hollandais volant, ce Juif errant de la mer, mais finit par se laisser involontairement gagner par la tristesse, en peignant les souffrances que l'infortuné doit éprouver sur l'immense désert de l'Océan : « Comme un tonneau vide que les vagues se jettent et se renvoient avec dérision, ainsi le pauvre Hollandais reste ballotté entre la vie et la mort sans qu'aucune veuille de lui : sa douleur est profonde comme la mer sur laquelle il flotte; son vaisseau est sans ancre et son cœur sans espoir. » La jeune fille qui a deviné le secret de l'étranger est saisie d'une profonde compassion, et lorsque son fiancé lui demande ensuite : « Veux-tu m'êlre fidèle ? » elle lui répond résolument: « Fidèle jusqu'à la mort. » — Sur quoi Heine, par un procédé qui lui est familier, s'amuse à interrompre son récit et se lance dans une digression qui n'a aucune espèce de rapport avec le sujet qu'il traite, mais qui lui permet de se dispenser de l'analyse de la pièce pour arriver droit au dénouement. « Quand je retournai au théâtre, reprend Heine, j'arrivai justement à la dernière scène de la pièce, où la femme du Hollandais volant, M""® la Hollandaise volante, grimpée sur un récif élevé,
se tordait les mains en désespérée, pendant qu'on voyait sur la mer son malheureux époux sur le pont de son mystérieux vaisseau. Il l'aime et veut la quitter pour ne pas l'entraîner à sa perte ; et il lui avoue son horrible sort et l'effrayante malédiction qui pèse sur lui. Mais elle s'écrie à haute voix : « Je t'ai été fidèle jusqu'à présent et sais un moyen sûr de te garder fidélité jusqu'A la mort ». A ces mots la femme fidèle se jette dans la mer : l'enchantement du Hollandais volant est détruit ; il est délivré, et nous voyons le navire-fantôme se perdre dans l'abîme des flots. — La morale de l'ouvrage, conclut ironiquement Heine, c'est, pour les femmes, qu'elles doivent bien prendre garde de ne pas épouser de Hollandais volant; et nous autres hommes nous apprenons par là, comment, en mettant les choses au mieux, les femmes nous font couler par le fond I »
Ce récit d'une poésie étrange et déconcertante avait, dès l'abord, vivement frappé l'esprit de Wagner sans toutefois stimuler pour le moment sa verve poétique, car il était alors occupé à la composition de JRîenzi. Un peu plus tard, pendant son aventureux voyage de Riga à Londres, la tempête l'avait jeté sur les côtes de Norvège, vers cette baie de Sandwike où il fera plus tard aborder son Hollandais ; là dans le fracas de l'ouragan il avait entendu les récits des marins sur le vaisseau maudit et son mystérieux capitaine. Cette fois le vieux mythe populaire avait pris vie et couleur dans son imagination. Aussi, lorsque Pillet lui proposa d'écrire un drame lyrique pour l'Opéra, le sujet du Vaisseau-fantôme lui vint-il tout naturellement à l'esprit . Il s'entendit avec Heine qui l'autorisa à s'inspirer de sa nouvelle pour le drame qu'il projetait. Peu de temps après, l'esquisse du Vaisseau-fantôme était rédigée et remise à Pillet.
IMPORXy NCE LITTÉRAIRE DU VAISSEAU-FANTÔME ']6
La comp/ iition du Hollandais volant est une date capitale dans K liistoire du drame wagnérien. Entre cette pièce et Rien7' qui est à peine antérieur de quelques mois, l'écart était immense, si prodigieux même qu'au dire de Wagner « la vie d'aucun artiste ne présente un seul exemple d'une aussi complète transformation accomplie en aussi peu de temps » (i). Pour la première fois en effet Wagner se montrait dramaturge original. « C'est avec le Vaisseau-fantôme, dit-il dans sa Communication à mes amis, qu'abandonnant le métier de librettiste, je commençai ma carrière de poète » (2). Les I^ées, la Défense d'aimer, Rienzi n'étaient en effet que des adaptations à la scène d'œuvres littéraires achevées — un conte de Gozzi, un drame de Shakespeare, un romande Bulw^er. Cette fois, au contraire, Wagner n'avait eu d'autres matériaux que quelques pages humoristiques de Heine et des contes de matelots évidemment très informes. Il avait dû donner lui-même à son sujet la vie et la forme littéraire. Et il avait créé non plus une grande machine historique, compliquée et artificielle comme son Rienzi, mais un drame très sobre et très poignant qui se joue entre un petit nombre de personnages: le Hollandais et sa libératrice Senta, Daland le père de Senta et Erik son fiancé. L'action était si simple que Wagner avait même tout d'abord songé à traiter son sujet en un acte et à intituler sa pièce « ballade dramatique » ; s'il avait, dans la suite, donné à son œuvre un peu plus d'ampleur, il s'était attaché cependant à n'introduire dans l'action aucune complication arbitraire, à bannir tout détail purement épisodique, à éhminer tout ce qui pouvait sen-
■ (1) Ges. Schr. I, 3.
(2) Ges. Schr. IV. 266 ; voir aussi Lettres à ROckel p. 66. « Die Période seil lier ich aux luehier inneren Anschauung schuf, begann mit dem fliegenden Holldnder. »
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tir rinliigue romanesque vulgaire. On a même remarqué que l'action du Vaisseau- fantôme se rapproche plus que celle de Tannhàiiser et de Lohengrin de cette simplicité idéale de l'intrigue que nous avons déjà signalée comme l'un des traits essentiels du drame musical (i). Le Hollandais volant peut donc être regardé, tant par le sujet traité que par l'esprit dans lequel il est conçu, comme le premier drame wagnérien proprement dit. C'est donc le moment de signaler brièvement les caractères distinctifs de ce genre nouveau et d'indiquer la place qu'il nous paraît occuper dans l'histoire littéraire de l'Allemagne,
Le drame de Wagner présente d'abord quelques traits fort apparents par lesquels il se rattache à la Iradilion romantique.
11 est romantique, tout d'abord, par la nature même des sujets qu'il traite. On sait que l'œuvre la plus considérable peut-être du romantisme allemand a été la résurrection du passé germanique. Non seulement les romantiques ont pieusement recueilli tous les souvenirs de ce passé — monuments littéraires du moyen âge, romans et chansons populaires, contes enfantins, légendes et traditions — mais ils ont voulu leur donner un intérêt actuel et vivant. Il ne leur suffisait pas de faire œuvre d'archéologues, de lettrés, de philosophes ; ils avaient l'ambition de restituer, non pas seulement à une élite intellectuelle mais au peuple allemand tout entier, le trésor de ses -traditions à demi oubliées. Delà toute une littérature de traductions d'arrangements, d'adaptations, à laquelle se rattache indiscutablement l'œuvre de Wagner. Tous les sujets de ses drames sont en effet empruntés soit à la légende germanique, soit à des légendes d'origine exotique, mais qui
(1) CliaoïberlaiD, Das Draina R. Wagners, Leipzig 1892, p. 42.
WAGNER ET LE ROMANTISME yÔ
étoient devenues populaires en Allemagne au moyen âge. Tous ces sujets aussi ont été traités, avant Wagner, par des poètes se rattachant à l'école romantique. Tieck a mis en romances la jeunesse de Siegfried et traité sous forme de nouvelle la légende de Tannhàuser; Fouqué a fait revivre, dans une nouvelle, la légende du Tournoi poétique de la Warlbourg et dans son drame de Sigiird le héros du ISord la. légende des Nibelungen ; comme lui, Hoffmann et Novalis ont été inspirés par la légende du Tournoi de la Wartbourg; Immermann après avoir projeté de mettre en vers l'histoire du Chevalier au cygne, a composé un admirable fragment d'épopée sur Tristan et Iseut, et un « mythe » dramatique, Merlin, dans lequel il s'est inspiré de la légende de Parsifal et du Graal ; Heine a directement fourni à Wagner le sujet du Vaisseau-fantôme et donné une version étrange et pleine de poésie de la légende de Tannhàuser; ajoutons enfin que Weber avait songé à traiter cette môme légende sous forme d'opéra, d'après un livret de Clemens Brentano, et que Schumann, au moment où Wagner composa son Lohengrin, méditait de traiter un sujet analogue emprunté au cycle de la Table ronde. On voit par cette simple énumération — et il se- /aitaisé de beaucoup allonger notre liste (i ) — que Wagner a toujours traité des motifs qui étaient en quelque sorte « dans l'air », et dont ses devanciers ou ses contemporains avaient senti la haute valeur poétique. Mais, tandis que la plupart des œuvres littéraires du romantisme sont mortes aujourd'hui pour le grand public et n'excitent {)lus guère. que l'intérêt du lettré, Wagner a su trouver,
(1) Sur la Icgeade des NiljeluuL;en, surtout, il existe une foule de fragcilies outre celle de Fouqué. Citons par exemple celles de F. R. H.'rmaun (1819), de E. VV. Miiller (1822), de F. Waclitler {lS±i\ de K. F. Eichlioni (1824), de J. Z.iriiauk (1826!, de E. B. S. Kaupacli (1839), de G ir. Wunn (1839), de W. Osterwall (1849), etc.
pour les sujets qu'il a traités, la forme définitive sous laquelle ils ont passé à la postérité et vivent encore aujourd'hui dans l'imagination de nos contemporains. Ses drames résument donc, en quelque sorte, pour la conscience moderne, une bonne partie de l'œuvre du romantisme.
A un autre point de vue encore, Wagner me paraît se rattacher aux romantiques : il a comme eux, au plus haut degré, le sentiment des puissances élémentaires de la nature. On sait que, pour les poètes romantiques, la nature est véritablement vivante, animée, peuplée d'esprits et de fantômes; pour eux il y a vraiment une âme de la forêt, des eaux ou de la montagne ; et cette âme, ils savent en dire le penser confus et mystérieux. Chez Tieck, par exemple, Heine signale et admire dans son École romantique une sorte d'accord singulier avec la nature, surtout avec le règne des plantes et des pierres. « Le lecteur, dit-il, se sent comme transporté dans une forêt enchantée ; il entend les sources souterraines ruisseler mélodieusement. Il croit entendre quelquefois son propre nom prononcé dans les murmures du feuillage. Des plantes aux larges feuilles, qui semblent animées, enlacent ses pieds et entravent sa marche; des fleurs merveilleuses et inconnues ouvrent, pour le contempler, de grands yeux diaprés de mille couleurs ; des lèvres invisibles pressent son front ; de hauts champignons s'agitent au pied des arbres, et résonnent doucement comme des clochettes ; de grands oiseaux silencieux se balancent sur les branches, et baissent vers lui leurs longs becs pensifs... Tout respire; tout est frémissant et plein d'attente (1). » Chez Weber, même senti-
(1) "Werke (éd. 5^trodtmaim) IV, 141 s. — Sur le sentiment de la nature chez les romantiques et cliez Tieck en particulier, voir aussi Brandts, Die romani. Schule in Ueulschland, 4° édition, Leipzig, 1895, p. 109 ss.