WAGNER ET LE ROMANTISME
ment profond de la nature ; seulement il s'exprime non plus par des mots, comme chez Tieck, mais par des sons. Les phénomènes extérieurs se traduisaient chez lui en mélodies ; les contrées qu'il visitait tintaient en quelque sorte dans son imagination comme des morceaux de musique, à tel point qu'il avait la faculté d'évoquer, à l'aide du souvenir musical gravé dans sa mémoire, les impressions visuelles qui avaient donné naissance à ce souvenir. La description musicale de la nature entre, pour une bonne part, dans le charme du Freischûtz, l'une des œuvres dramatiques les plus parfaites qu'ait produites le romantisme. Weber y a dit avec un charme infini la poésie de la forêt, joyeuse et souriante dans la claire lumière du jour, mélancolique et frissonnante au coucher du soleil, funèbre et menaçante dans les ténèbres de la nuit, quand les esprits mauvais y prennent leurs ébats. — Comme les romantiques et avec plus de puissance qu'aucun d'eux, Wagner sait associer la nature aux événements humains et rendre sensible à notre cœur cette âme obscure et élémentaire des choses. Nous avons déjà signalé plus haut (p. 24) son talent de peintre de fresques, sa faculté merveilleuse de voir dans une action dramatique une série de tableaux pittoresques ou grandioses dans lesquels la nature — une nature essentiellement « romantique » — forme la plupart du temps le cadre. Il est juste d'ajouter que ses vers et surtout sa musique sont un commentaire singulièrement émouvant de ces magnifiques tableaux. Grâce à cette association du spectacle extérieur avec la poésie et la musique, Wagner obtient des effets d'une rare puissance. Comme le Freischiitz, par exemple, est le poème de la forêt, ainsi le Vaisseau-fantôme est le poème de l'Océan avec ses colères et ses tempêtes, et de même que Weber frappe l'imagination des spectateurs en leur mon-
Irant le décor fantastique de la Gorge-àux-loups, de môme Wagner, usant d'un procédé analogue, fera paraître sur la scène son Vaisseau maudit, qui glisse silencieux, à la lueur des éclairs, sur la mer en furie, avec ses voiles rouges, son mât noir, son équipage de spectres, et qui symbolise pour les yeux, sous une forme fantastique, celte terreur qui saisit l'âme du matelot en face du tumulte effrayant de l'Océan déchaîné. Dans VAnneau du Nibeluny^ surtout, Wagner a des descriptions de la nature qui n'ont peut-être pas été égalées. C'est d'abord l'étonnant début de VOr du Bliin, qui nous initie aux mystères de la vie des eaux et nous fait voir les ébats des ondines qui se jouent autour des récifs dans les profondeurs du fleuve. C'est, dans la Walkiire, la célèbre scène d'amour entre Siegmund et Sieglinde, où la brise voluptueuse d'une tiède nuit printanière ouvre les portes de la cabane de Hunding, où la clarté de la lune inonde soudain la sombre demeure, tandis que des lèvres de Siegmund s'échappe un hymne passionné dans lequel il célèbre les saintes ivresses du pi'intemps victorieux. C'est encore la description de la tempête où, dans les nuages échevelés, parmi les éclairs, le tonncne et le sifflement strident de l'ouragan, volent les Walkùres. C'est surtout, dans Siegfried, celte exquise scène du second acte où la forêt, pleine de vagues rumeurs et de gazouillements d'oiseaux, berce de son murmure, dans une douce rêverie, l'âme toute neuve du jeune Siegfried. Mais à quoi bon multiplier les exemplesde ces descriptions ; leur charme si pénétrant échappe à l'analyse et ne saurait en aucune façon se démontrer. Ceux que nous venons de citer suffisent amplement pour indiquer à ceux qui sentent ce charme que comme peintre des puissances élémentaires de la nature, de cette vie des choses étrange et mystérieuse que nous percevons confusément autour de nous sans la com-