‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 35 sur 135 · LA LEGENDE DU CHEVALIER AU CYGNE · texte numérisé non relu

LA LEGENDE DU CHEVALIER AU CYGNE

lielles se retrouvent, considérablement amplifiées, enrichies de nombreux épisodes et modifiées sur une foule de points secondaires dans deux poèmes allemands assez importants du xni* siècle: le Chevalier du Cygne, par Conrad de Wurzbourg et le Lohengrin bavarois dont nous • avons déjà parlé, qui a été accolé au poème de la Wartbourg.

La légende spéciale de Lohengrin n'est à son tour qu'une des formes particulières de la légende plus répandue du Chevalier au cygne dont on connaît d'assez nombreuses variantes, soit françaises, soit germaniques, et qui a dû prendre naissance dans la région comprise entre le Rhin, la Meuse etl'Escault, où s'établit de bonne heure la race franque (i). Le sujet de cette légende, réduit à ses traits essentiels, peut se résumer ainsi : un personnage inconnu, beau, courageux, monté sur une barque traînée par un cygne, arrive dans un pays étranger au moment où son intervention peut sauver d'un grand danger une princesse veuve ou orpheline, trahie par les siens ou abandonnée sans défense à la jalousie de parents qui la persécutent : il la délivre de ses ennemis, l'épouse et devient la souche d'une race illustre. Mais le cygne revient inopinément au bout d'un temps donné, et l'inconnu est obligé d'obéir à son appel et de repartir comme il était venu. — L'origine première de cette légende est fort incertaine, et il est difficile de décider avec quelque certitude en quelle contrée la

(1) A défaut du travail annoncé par Gaston Paris sur la légende du clicvalicr au cygne, on consultera les ouvrages de Reiil'enberg (Le Chevalier au cygne el Godefroid de Bouillon, Bruxelles, 18i6), et de von der Hagcu (Die Schwanensage, Berlin, 1848). Gaston Paris a traité de la légende des enfants-cygnes, dont Wagner s'est aussi inspiré, dans- la Remania, XIX, 314 ss. Voir aussi un article de W. Golther, Bayrealher Taschenbuch fiir das Jahr 189^, p. (iS ss. — Sur l'interprétation de la légende du Chevalier au cygne, voir un article de Bloele, Zeiischrift fiir deulsches Alterthum XXX.Nin., 272 ss., où sont mentionnées les principales hypothèses récentes sur l'origine de cette légende. — Sur la comparaison du diamede Wa;ïuer avecses sources, voir M. Knfrerath,Z,o/2en,(7ri«, Paris, 1891.

source primitive a pris naissance, encore que le détail typique de cette légende, le cygne traînant un guerrier inconnu, soit probablement d'origine germanique.

D'autre part, le motif de la curiosité fatale de la femme qui contraint Lohengrin à repartir en lui posant une question défendue, est sûrement aussi d'origine extrêmement ancienne. On le retrouve dans l'histoire de Helias et Béatrix (une variante belge de la légende du chevalier au cygne). Il paraît également dans le mythe de Zeus et Sémélè en qui Wagner voit en quelque sorte l'équivalent grec de la légende de Lohengrin. De même qu'Eisa perd le bonheur et la vie pour avoir demandé à son libérateur qui il était et d'où il venait, de même Sémélè est consumée par le feu de Zeus pour avoir souhaité de voir sous sa forme véritable, dans tout l'éclat de sa gloire, parmi la foudre et les éclairs, son divin amant (i).

Wagner ne se contenta pas, comme il avait fait pour le Vaisseau- fanlôme ^ de prendre un récit de la légende et de l'accommoder en drame musical. L'étude des légendes et, d'une manière générale, de l'anliquit^ germanique, était en efïet devenue, surtout depuis son retour à Dresde, l'une de ses occupations favorites. Non seulement il avait complété, dans ce but, sa bibliothèque privée, mais il était devenu un des visiteurs les plus assidus de la bibliothèque royale de Dresde. Et nous voyons désormais la composition dramatique s'accompagner chez Wagner d'un véritable travail philologique (2). Pourrendreunsujetquelconquft

(1) Ges. Sch?'. IV, 289 s. — 11 est d'ailleurs peu vraisemblable qu'entre la It'lïende de Sémélè et colle d'Eisa il y ait une parenté réelle; v. Uecharnie, Mythologie de la Grèce antique, 2» édit , P.iris, 1886, p. 435 s.

(2) Wagner constate lui-même ((je5..S'c/t?'. IV, 300) qu'il s'e?t ellorcé dans son Loheîif/riii de reproduire avec la plus grande exailitude « la forme pi-imitive de sou sujet » die urspriingliche Gestalt des Slo/fes'^. « Umdiese Oeslu/l f/unz7iachdem Eiudrucke, ilrn sie aufmich fiemucht.kilnsllerisch milzut/ieilen, verfulir ich milnoch ^roazrerTreue, aïsbeim « Tannhàuseï- » in der Darstellung der historisch sagenhaften Momenle. . »

ETUDES PHILOLOGIQUES DE WAGNER IkJ

et en particulier un sujet légendaire apte à être traité en drame musical, il faut, comme nous l'avons vu précédemment, simplifier autant que possible l'action extérieure, la réduire à ses traits essentiels, et, par contre, dégager avec la plus grande netteté le contenu émotionnel et symbolique du récit. Or ce travail, Wagner prétend le Taire non pas uniquement en poète mais aussi en philologue. Il veut que ses drames ne soient pas des fantaisies trbitraires et purement littéraires à propos d'une légende, mais qu'ils reproduisent fidèlement les données authentiques et primitives de la légende ancienne, qu'ils en expriment le sens original. Ses pièces ne doivent pas être la création particulière et individuelle d'un poète subjectif qui pétrit à son gré la matière dont il se sert ; il entend (ju 'elles participent le plus possible de ce caractère de nécessité qui distingue les œuvres issues de la tradition populaire. Son ambition, c'est de reconstituer la légende idéale et primordiale qui est en quelque sorte l'origine et le type initial de tous les récits plus ou moins altérés ou amplifiés que nous a transmis la tradition, il tend donc, en définitive, au même but que le philologue, mais par des moyens différents. Le philologue compare des textes, les critique, les classe ; sa méthode est surtout analytique et rationnelle. Wagner au contraire profcède par intuition, par synthèse poétique. De même que Gœthe apercevait intuitivement au travers des variétés innombrables des espèces végétales ou animales les types simples qui leur avaient donné naissance, de même Wagner discernait, par une sorte de vision poétique, à travers les récits variés d'un même événement légendaire, la forme simple dont ces récits dérivaient. Il était doué d'une merveilleuse imagination qui lui permettait de combiner d'innombrables éléments traditionnels et de les grouper on synthèse?

grandioses. Nous ne prétendons pas, assurément, donner les drames de Wagner sur les légendes du Chevalier au cygne, des INibelungen, de Tristan ou de Parsifal comme la solution scientifique des problèmes infiniment délicats et obscurs que les philologues se sont posés à propos de ces légendes. Il n'en est pas moins remarquable — et c'est là un fait souvent constaté par les philologues — que Wagner arrive souvent par sa méthode intuitive et poétique à des résultats très voisins de ceux qu'ont obtenus les hommes de science à l'aide de leurs procédés critiques. Ses drames nous apparaissent ainsi comme une sorte de résumé synthétique de la tradition authentique. Et nous sommes assez tentés de croire que cette vérité (au moins relative) des œuvres de Wagner est un facteur important de leur succès.

La conséquence de cette méthode de composition, c'est que, autant la comparaison entre les drames de Wagner et leurs sources était facile pour une pièce comme le Vaisseau-fantôme, par exemple, tirée uniquement d'un conte de Heine, autant elle devient compliquée, pour des œuvres comme Lohengrin ou surtout V Anneau du Nibelung dont les éléments sont empruntés à un très grand nombre de sources différentes. Lohengrin, par exemple, a pour source principale le Lohengrin bavarois ; mais on y trouve, de plus, des traits empruntés au Chevalier au cygne de Conrad de Wûrzbourg, d'autres à la légende des Enfants-cygnes et à celle des ancêtres de Godefroid de Bouillon, des souvenirs du JzVwre/ d'Albrecht, du Nibelung enlied, de la légende d'Euryanthe, peut-être aussi dn Merlin d'Immerman, du Templier et de la Juive de Marschner, etc. (i). Pour être

(1) L'idée de la métamorphose du jeune ducGottfried, dans Lohengrin, est ompruDtée à la léj^ende des Eafaats-cygnes. Dans le Tilurel d'Albreclit se trouve un motif utilisé par Wagner : on conseille à Délaye pour rompre le

l'action intérieure de LOHENGRIN 125

vraiment féconde et instructive, la comparaison de Lohenf/rin avec ses sources supposerait donc une longue série d'analyses, et surtout une exposition détaillée de la légende du Chevalier au cygne et des légendes avoisinantes qui formerait aiséjnent à elle seule la matière d'un volume entier. Nous serons donc obligés, pour rester dans les limites que le cadre de notre ouvrage nous impose, de nous borner, désormais, sur ces questions, à de courtes indications générales et de renvoyer le lecteur curieux de pousser plus loin l'examen des sources du drame wagnérien, aux études spéciales où ce sujet se trouve traité.

Nous passons donc immédiatement à l'étude du drame de Wagner.

Lohengrin est de tous les drames de Wagner le plus profondément mélancolique et pessimiste. Il est fondé, comme l'écrivait le maître à Rôckel en i854, sur « la situation la plus tragique de notre époque » : il montre cet élan d'amour qui pousse vers la foule obscure les natures élevées, et en même temps l'impossibilité pour ces grandes âmes de trouver dans le monde réel moderne l'amour qu'elles viennent y chercher (i). C'est ce malentendu fatal entre le génie supérieur et la réalité humaine que nous

charme de Lohengrin de lui couper un morceau de chair et de le manger. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de supposer que Waircer ait connu les textes originaux ; ces deux motifs se trouvent en effet cités dans l'édition du Lo- Aengrm bavarois publiée par Gôrres,Heidelberg, 1813, Introduction, p. LX. s., et LXXIII ss. ; or Wagner a lu le Lohengrin dans cette édition et a trouvé aussi dans l'introduction des détails sur la légende du Graal. — Dans la légende d'Euryanthe, Wagner a trouvé l'idée première du personnage d'Ortrude. Le débat de préséance entre Eisa etOrtrude est imité de la querelle de Kriembilde et Brunhilde dans le Nibeluiu/enlied. Peut-ètie Wagner s'est-il souvenu de la scène d'amour entre Merlin et Niniaue (Jmmermann, Der Graal dernière scène) dans le duo du troisième acte entre Eisa et Lohengrin, et de la scène flnale du Templier et de la Juive dans le « Jugement de Dieu » du premier acte. Sur l'exactitude de la reproduction des mœurs anciennes dans Z,o/ienj?'fn, voir l'article de W. Golther, Bayr. Blalter, 1886, p. 213 ss.

(1) Lettres à Rockel, 34.

onte la douloureuse histoire de Lohengrin et d'Eisa. — Ouand s'ouvre le drame, Eisa est seule au monde, sans narents, sans amis pour la défendre. Menacée par les ténébreux complots 'd'ennemis sans scrupules, elle est sous le coup d'une accusation infamante : si elle ne peut se justifier, c'en est fait de son honneur et de sa vie. Mais, dans sa détresse, Eisa a imploré le ciel^ et sa plainte déchirante est montée jusqu'à Dieu : dans une vision lui est apparu un héros divin d'une surnaturelle pureté, d'unelucrveillcuse splendeur ; elle sait qu'il viendra vers elle, ([uil la défendra; elle l'attend... Et au moment suprême, à l'instant où les ennemis d'Eisa croient déjà l'emporter, i Inconnu, le messager de Dieu, apparaît en effet, traîné sur les eaux par un cygne, resplendissant d'une triom- ])hanle beauté, le front marqué du sceau de la divinité. Dans le royaume mystérieux de lumière et de pureté où il vivait, il a entendu, bien loin de lui, au sein de l'humanité iuisérable et souffrante, retentir le cri de détresse d'Eisa. î't il a répondu à son appel ardent, il a quitté sonséjour

•'orieux pour la sauver, pour aller vivre, à ses côtés, parmi les hommes. Mais, de même qu'il vient combat Irc pour elle sans lui demander les preuves de son innocence, (le même il faut qu'Eisa, à son tour, croie en lui, qu'elle se donne tout entière à son sauveur, qu'elle conserve en son cœur la foi complète, absolue, sans défaillances, sans restrictions, la foi qui n'exige pas de preuves, qui ne demande pas à l'être aimé de s'expliquer, de se justifier, qui ne veut pas connaître ei savoir, mais qui se contente de croire et d'adorer.

Nie sollsl (lu mich befragen Noch Wissens Sorge Iragen, Woherich kam der Fahrt, I^och wie mein Nam' und Art {l)t

(1) « Jamiis tu nt me demanderas, jamais tu ne chercheras h savoir de

Page 1