‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 36 sur 135 · L ACTION INTERIEURE DE LOHENGBIN · texte numérisé non relu

L ACTION INTERIEURE DE LOHENGBIN

Mais cet amour confiant et naïf qui seul peut faire d'une mortelle la compagne d'un Dieu, l'Inconnu ne devait pas l'obtenir d'Eisa. La supériorité de sa nature est marquée en traits indélébiles sur tout son être. Il ne peut pas ne pas paraître merveilleux^ aux hommes, différent de tout ce qu'ils ont vu et connu jusqu'alors. Il excite ainsi parmi eux l'admiration, l'étonnement, mais aussi l'envie. L'ennemie acharnée d'Eisa, la terrible Ortrude, la femme « qui ne connaît pas l'amour », la sombre magicienne qui voudrait venger les sauvages divinités du paganisme vaincu sur les représentants de l'esprit chrétien (i) poursuit Lohengrin d'utie haine féroce, implacable : entre elle et lui, c'est un duel sans merci, où l'un des deux doit nécessairement être anéanti. Pour arriver à ses fins, elle s'applique à tr'^'^bler le cœur croyant d'Eisa, à lui inspirer des iuquie. . --.des soupçons au sujet de son chevalier. La jeune fille résiste d'abord aux attaques de sa perfide ennemie ; mais peu à peu le poison du doute s'insinue en son Ame et fait son oe<uvrc : à l'adoration confiante et paisible

fjiiel pays je suis venu, quel est mon nom, quelle est ma race. » (Acte, 1 s.-. 3.)

(1) « Ortrude est une femme qui ne connaît pas l'amour... Le trait dominant de sa nature, c'est la politique. Un honvne politique est repoussant une femme politique est un monstre etTroyable. C'est un pareil monstre que j'ai dû représenter. Il y a dans cette femme une passion, la passion du passé, des générations disparues, la passion outrée jusqu'à l:i folie de l'orgueil de race, qui ne peut se manifester que sous la forme de la haine pour tout ce qui vit, tout ce qui existe réellement. Chez l'homme, cette passion est ridicule ; chez la femme, elle est terrible., car la femme — en raison du besoin naturel qu'elle a d'aimer — doit nécessairement se passionner pour quelque chose ; amsi l'orgueil de race, l'amour du passé se transforment chez elle en fanatisme meurtrier. Il n'y a pas, dans l'histoire, d'apparitions plus cruelles que les femmes politiques... Ortrude est une réactionnaire, éprise uniquement du passé, hostile pour cette raison atout ce qui est nouveau, et hostile jusqu'à la folie: elle anéantirait le monde et la nature pour rendre la vie à ses dieux tombés en poussière. .Mais ce n'est point là un caprice maladif chez elle: cette passion l'étreint avec toute la puissance élénii'iitaire de cet instinct féminin de l'amour — instinct qui chez elle est atrophié, dévoyé, sans but. C'est pourquoi aussi cette passion est effroyablement grandiose. » (Lettres à Liszt /, 164 s.)

envers son libérateur succèdent eu son cœur la jalousie, la crainte; elle s'affole à l'idée que l'Inconnu qui l'a sauvée pourrait se lasser un jour de son amour et l'abandonner pour retourner dans ces contrées mystérieuses d'où il est venu. Enfin, dans un moment d'exaltation et de suprême anf>oisse, jaillit du plus profond de son être la question fatale qui brise à tout jamais le lien qui l'unissait à son sauveur. Lohengrin comprend que la foi s'est évanouie dans l'âme l'Eisa: elle ne se contente plus d'aimer ; elle veut savoir. Il ne reste plus à l'envoyé du Graal qu'à se faire connaître et à partir. Devaat l'empereur et tous les barons assemblés, il répond aux questions d'Eisa; il déciit les splendeurs de sa vraie patrie, de ce lointain Monsalvat, inaccessible au profane, séjour des élus de Dieu ; il dit les ineffables mystères du Graal, la sainte relique apportée sur terre par les anges et confiée à la garde d'une mystique chevalerie; il révèle enfin quelle est sa haute origine : son pèie est Parzivûl, roi du Graal. C'en est fait, dès lors, de json beau rêve damour. Une fois qu'il a avoué sa divinité, la loi du Graal ne lui permet plus de séjourner parmi les hommes. Le cœur plein d'une immense mélancolie, Lohengrin remonte dans la nacelle que lui amène son cygne fidèle. Et, tandis qu'il s'éloigne, emporté vers sa mystique patrie, Eisa s'affaisse inanimée entre les bras de son frère (i), morte de douleur pour avoir connu le suprême bonheur et ne l'avoir point su retenir. '

(1) Gotifricd, le jeune frère «J'Elsa, avait été métamorphosé ea cygne par Orliiifle, qui avait ensuite accusé Eisa d'avoir f.iit périr l'enfant. — C'est lui qui, sous la forme d'un cy^ne, conduit la barque de Lohengrin*. Lorsqu'au dénouemeut Orlrude se vante publiquement de son crime, le chevalier du Graal, sur le point déjà de monter" dans sa nacelle, s'agenouille sur le rivage et adresse à Dieu une ardeule prière. Alors appiraît au-dessus de la nacflle la colombe du sainl Graal. Le cygne délivré de renchantement «rOrtrude disparait dans le lleuvo, et à sa place surgit Gottfried, rendu à sa sœur et à sou peuple par la prière de Lolieiigriu.

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