‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 42 sur 135 · ETAT D ESPRIT DE WAGNER I7I · texte numérisé non relu

ETAT D ESPRIT DE WAGNER I7I

situation de proscrit politique. Un mois après son exode, il priait Liszt de suggérer à la grande duchesse de Weimar, au duc de Cobourg et à la princesse de Prusse de s'associer pour lui servir une pension qui lui permît de travailler en paix à ses drames musicaux. Le lendemain, d'ailleurs, s'apercevant à la réflexion que cette démarche présenterait sans doute quelques difficultés, il récrivait à Liszt : « Est-il besoin d'assurer qu'instruit par mes récentes expériences de Dresde, il est tout à fait impossible que je me laisse jamais entraîner à nouveau dans une affaire politique ? Cela tombe sous le sens ! » Et Liszt eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il n'était pas très diplomatique de frapper à des portes qu'on avait voulu fracturer, et que la « ligue des princes » rêvée par son ami était du domaine de la pure mythologie (i). La conduite de Wagner devint d'ailleurs tout â fait correcte. A Zurich où il resta fixé pendant plusieurs années, il évita tout contact avec les réfugiés politiques allemands. Il correspondait, il est vrai, activement avec Rôckel, détenu au château de Waldheim ; mais dans ses lettres il s'abstenait tout naturellement de parler politique et entretenait le prisonnier de ses idées philosophiques ou de ses projets artistiques. Il ne reniait rien de son passé, mais évitait, selon le conseil de Liszt, « les lieux communs politiques et le galimatias socialiste » (2).

« Dans tout ce que je fais, dans tout ce que je médite, écrit Wagner à celte époque, je suis uniquement artiste, encore et toujours artiste (3). » Le sentiment qui, désormais, le rattache â l'existence et lui donne la force «le continuer à lutter, c'est « l'irrésistible désir d'achever une

(1) Lftttres â Liszt, I, p. 23, 26 s., 43, 43.

(2) Ihid., I, 30 cf. 37.

(3) Ibid., I, 41 ; cf. lethes a Rockel p. 69, etc.

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série d'œuvres d'art qu'il sent vivre en lui » (1). Tout est subordonné à ce besoin impérieux de création qui le remplit tout entier. Il voudrait éviter tout contact avec le monde extérieur pour vivre uniquement dans son rêve d'artiste. Son souhait le plus ardent serait d'obtenir une pension qui le mît à l'abri du besoin et lui évitât la nécessité d'aliéner sa liberté et de trafiquer de ses oeuvres pour gagner un peu d'argent. Il n'accepte qu'avec une extrême répugnance l'idée de faire des démarches pour être joué à Paris et ne montre aucun regret quand ces démarches échouent. Il tient à garder son entière indépendance au risque de tomber dans la pire misère. Pour vivre il n'a, en effet, d'autres ressources que les honoraires que lui payent les éditeurs de ses œuvres littéraires ou musicales, et les revenus aléatoires et variables qu'il tire de ses drames, Rienzi, le Vaisseau- fantôme, Tannhàuser et Lohengrin, dont le succès grandit et s'étend peu à peu en Allemagne grâce au dévouement et aux efforts infatigables de Liszt (2). Puis, comme ces ressources sont insuffisantes pour le faire vivre, des amis généreux lui viennent en aide. Un musicien, W. Baumgartner et le premier greffier d'État, J, Sulzer, l'assistent pendant les premières semaines de son exil ; la grande-duchesse de Saxe-Wei-

(1) Lettres à Liszt. //, 229.

(2) On sait avec quel zèle Liszt s'efforça de créer à Weimar, oti il dirisfeait le théâtre de la cour et où il donna en 1851 la première représentation de Lohengrin, un foyer d'enthousiasme pour l'art -wagnérien. Dans ses Lettres à une amie publiées par La Mara (Leipzig 1894), il résume ainsi ce qu'il a fait pour son ami : « Wagner ayant si vaillamment innové et accompli de si admirables chefs-d'œuvre, mon premier soin devait être de conquérir à ces chefs-d'œuvre une lixité qui se racine dans le sol allemaïul [sic), alors que lui était exilé de sa patrie et que tous les grands et petits théâtres d'Allemagne criiguaient de risquer son nom sur uue at'liche. Quatre ou cinq années d'entêtement, si vous voulez, de ma part, ont suffi pour que ce fait s'accomplisse, malgré l'exiguïté des moyens qui étaient à ma disposition ici. En effet, Vienne, Berlin, Munich, etc., depuis cinq ans ne font que suivre ce que le petit Weymar(dont ils s'étaient moqués d'abord) leur a dicté il y a dix ans. » (16 nov. 1S60.>

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