GENRE DE VIE DE WAGNER
mar lui envoie de l'argent ; une admiratrice inconnue, M"® Laussot, lui fournit des subsides ; la mère d'un de ses élèves, M""^ Ritter, lui sert une rente annuelle, de i85i à iSbQ^pendaniqn'ilcomposeVAnneauduNibelung; de riches amis, les Wesendonck, mettent ensuite à sa dis* position une petite villa isolée dans les environs de Zurich, où il peut travailler tranquillement à Siegfried et à Tristan ; Liszt enfin est sa provid'ence dans les moments de grande détresse et lui vient en aide avec une générosité vraiment magnifique, sans jamais s'autoriser de ses bienfaits pour exercer sur lui la plus légère contrainte, sans jamais jouer «u Mécène, considérant noblement les sacrifices qu'il faisait pour Wagner comme une sorte de tribut dont il s'acquittait envers le génie supérieur de son ami. Wagner pul ainsi se consacrer tout entier à son œuvre artistique. Sa vie, pendant les dix premières années de son exil, est pauvre en événements extérieurs. Il ne quitte guère Zurich, si ce n'est pour faire, de loin en loin, quelques courts séjours à Paris, des excursions de vacances en Suisse ou dans le nord de l'Italie, enfin un voyage à Londres où il dirige, en i855, les concerts de la Société philharmonique. Il vit à l'écart du monde musical ou du monde des théâtres ; c'est à peine si, de temps en temps, il organisée Zurich un concert ou une représentation théâtrale pour se donner à lui-même la joie d'entendre sa propre musique. Il ne recherche pas la société. Ses plus chères distractions sont les lettres qu'il échange avec ses amis d'Allemagne, avec Liszt d'abord, puis aussi avec ses « fidèles » de Dresde, Uhlig, Heine, Fischer, Rôckel ; par-ci par-là quelques visites de Liszt ou d'Uhlig, qui sont, pour l'exilé, de courts moments de bonheur et de jouissance intellectuelle ou artistique ; enfin des relations agréables avec un petit cercle d'amis particuliers comme le romancier Gottfried Keller,
J74 PREMi£REs ^Misées d'exil
le poêle George Herwegh, le philologue Eltmijiller, le journaliste Wille, ou le jeune Hans de Bûllovv qui venait d'abandonner l'étude du droit pour apprendre, au théâtre de Zurich, le métier de chef d'orchestre sous la dipectiojî de Wagner.
Avec une ardeuz' dévorante, qui parfois s'exaltait jusqu'à devenir un état presque maladif de sureKcitatioà nerveuse, Wagner se donna tout entier, pendant ses dix premières années<l"exij, à l'élaboration de son grandœuvreartistiquedont les différentes ipavlieà, depaisï Anneau du Nibelung jusqn à. Parsifal, prirent vie à ce moment, ou du moins commencèrent à germer dans sa puissante imagination (i). Toutefois il n'aborda pas de suite l'exécution de ses projets dramatiques. Malgré le désir intense qu'il éprouva, sitôt installé à Zurich, de se mettre à l'œuvre sans plus tarder, il se sentit cependant contraint. Comme par une sorte de nécessité interne (2), de se préparer, auparavant, à sa tâche, et de préparer en même temps le public à comprendre ses drames futurs, en exposant ses idées définitives sur la vie et sur l'art dans une série d'œuvi'es théoriques qui se succédèrent rapidement dans l'espace de deux an? ; 4^/ et
(1) La première esquisse de VAniieau du Nibelung date de 1848, çt une grande partie de la Tétraloprie a été composée de 1831 à 1837. Tristan a été couçu et exécuté entre 1854 et 1839. Le plan des Martres-Chanteurs a été esquissé dès 1845 pendant ce séjour d'été à Marienbad où Wagner a également trouvé l'idée première de Lohengrin (Ges.. Schr. IV, 281 ss.). La ligure de Parsifalenfiu apparaît dans la pensée de Wagner en même temps que celle de Tristan; destiiié d'abord à ligurer au troisième acte de Tristan comme le héros du renoncement et à servir ainsi de pendant à Tiistan. le héros de la passion, Parsifal, devient dès 1857 le héros d'un drame indépendant.
(2) Wagner éciit ces ûuvrages presque à eoutre-ctiyjir et par nécessité : « Zunachst halle ich es filr rneine P/lwht,einer inneren Xolhivendif/keit zu genugen^die mich dazuanlreibt,mich ebunal klar und bestimml uber uiiserga?izesKuiisltreibeuauszuspreclten»{Lcltves.ii\ie\ne.:i8[).(iUnbedingt 7iothvjendigisl es mir dièse Arbeil zu macken undin die Welt zu schicken, ehe ich in meine7n unmillel.baren kiln^llerischen l'roduzireafortfahre» (Lettres â Ulilig, 10). t^Nachallen Seitenhin quiUt in mir die Nolhwendigkeit hervor, wieder zu schreiben » {ibid.,%1), etc.
LES GRANDES OEUVRES THÉORIQUES IjS
Révolution ei r Œuvre d' art de l'avenir {iSlt^), ^'"t ^t climat et les Juifs daiis la musique (i85o), Opéra et drame et Une Communication à mes amis (i85i) (i). Voyons d'un peu plus près à quels mobiles il obéit en prenant la plume.
Ses ouvrages de critique sont inspirés d'abord par le désir de faire nettement comprendre au public quelles étaient les conditions indispensables à la réalisation de l'idéal nouveau qu'il apportait, et par conséquent aussi quels étaient les abus auxquels il déclarait la guerre. Considérés à ce point de vue, ils sont essentiellement révolutionnaires. Si Wagner s'était promis, après les événements de Dresde, de ne plus jamais prendre part à aucune intrigue politique, il n'avait pas renoncé pour cela à révolutionner les têtes et les cœurs, bien au contraire. « L'œuvre d'art, écrivait-il à son ami Uhlig, ne jDeut pas èb'e créée pour l'instant, elle ne peut qu'être préparée ; et pour cela il faut prêcher la révolution, détruire et démolir tout ce qui est digne d'être détruit et démoli. C'est là notre œuvre. D'autres seront les véritables artistes... Pour le moment, détruire importe seul, — toute construction serait forcément artificielle (2). » Il s'agit de mettre à nu sans pitié les vices du temps présent, de porter résolument le fer sur tout ce qui est vermoulu, caduc, de démasquer l'hypocrisie et l'égoïsme de la vieille société, de bi'iser les faux dieux, de mettre à néant les réputations usurpées, de montrer dans toute son horreur
(1) Eu plus de ces graudesa-uvi es, Wiigiier ;ioucgie projeté à culte époque divers autres tiaités dont il subsiste desl'ragmeuts publies daus : R. Wag-uer, Entvcurfe, Gedanken, Frag même, p. ii-10 ; cf. Bayr. Blàlter, 1885, p. 251 ss.
(2) Lettres à L'hlig, 21. — Voir aussi lettres à Liszt I, 22: « Auf Uem Bûden der Anlirevolution ivàchst fceive Kinml melir; sietciirde uiif de>n boden der Révolution lielleiclil zunaclist cuic/i nicht ucichse7i, xjcenn nicht bci Zeiten— dal'iir gesorgt werden sullte. >>\Vaguer propose douo à Liszt » e'vcas kLin.-sileri.sdwn lerrorismus avsjiuUben ». Voir aussi LetîDts à Heine, p. 381 s. "^
176 PREMIÈRES ANNÉES d'eXIL
rirapuissance artistique de l'époque actuelle. Il faut d'à bord déblayer le terrain ; alors seulement, au sein d'ur monde régénéré, pourra de nouveau fleurir le grand art, impossible aujourd'hui au sein d'un monde égoïste et corrompu.
Mais Wagner ne se borne pas, dans ses ouvrages théoriques, à nier et à détruire. Il indique aussi avec beaucoup de netteté quels doivent être les caractères de l'œuvre d'art future. A ce point de vue, ses œuvres nous apparaissent moins comme un acte de propagande que comme une sorte de monologue de l'artiste avec lui-même. Sans doute, lorsqu'il formulait les lois du drame musical, il entrait bien dans sa pensée d'éclairer le public sur ses véritables tendances si obstinément méconnues ou travesties par la critique; mais, au fond, il écrivait plus encore pour luimême que pour les autres. Le but essentiel qu'il poursuivait en composant ses théories dramatiques, c'était de se contraindre lui-même à un effort de réflexion, de s'obliger à prendre réellement conscience de ses procédés de composition et de ses idées artistiques. Jusqu'en 1849 il avait été artiste spontané et à demi conscient seulement ; il s'était laissé guider dans le choix de ses sujets et dans la manière de les traiter presque uniquement par cet instinct créateur qu'il portait en lui et qui le dirigeait d'ailleurs avec une admirable sûreté. Maintenant il éprouvait le besoin d'associer la réflexion à l'instinct dans l'acte de la création artistique. Gœthe compare le poète spontané à un somnambule qui, dans son rêve lucide, suit son chemin avec une admirable sûreté et franchit sans difficulté des passages périlleux devant lesquels il reculerait s'il était éveillé. Doué comme Gœthe de ce génie intuitif de l'artiste, Wagner ressentit, comme lui, un impérieux désir de clarté. Et, tout en continuant à regarder, comme
CARACTÈRE GENERAL DES œUVRES THEORIQUES I77
Gœthe, la connaissance intuitive et artistique comme bien supérieure à la connaissance discursive et théorique, il ne voulut pas se contenter d'être « somnambule », mais se contraignit à ouvrir les yeux, à concevoir par la raison le « comment » et le « pourquoi » de ce qu'il exécutait en vertu de son instinct d'artiste. Il voulut en un mot devenir, pour nous servir de la formule célèbre qu'il emploie dans Opéra el drame, « conscient dans l'inconscient » (der Wissende des Unbewuszten) (i).
Déjà en 1847 il écrivait à un jeune critique d'art: « Gardez-vous d'estimer trop bas la valeur de la réflexion. L'œuvre d'art produite inconsciemment appartient à des époques séparées de la nôtre par d'immenses intervalles. L'œuvre d'art d'une période de haute culture ne peut être produite que par un artiste pleinement conscient de lui. La poésie chrétienne du moyen âge, par exemple, était purement spontanée et inconsciente ; or le chef-d'œuvre parfait n'est pas né à ce moment ; — cette gloire échut à Gœthe, à notre époque « d'objectivité ». Ce n'est que chez un génie d'une extraordinaire richesse, que peut se produire cette alliance merveilleuse de l'esprit conscient et réfléchi avec la puissance créatrice immédiate et spontanée ; c'est pourquoi aussi cette alliance apparaît si rarement réalisée. Mais, si nous avons des raisons de douter qu'un génie de cet ordre se montre de sitôt, on doit, en revanche, admettre que chez tout artiste qui fait réellement progresser son art, on peut trouver, dès à présent, un mélange plus ou moins heux'eux de ces deux dons opposés... (2) » Et à partir de ce moment, Wagner tendit
(1) Ges. Schr. IV, 128.
(2) f^ettre du l'^'" janv. 1847 à Hanslick, citée par Glasenapp, R. Wagner II, in. Hanslick, deveau plus tard l'un des enuemis les plus acliaraés de l'art wagnérien, avait écrit eu 1846 un article enthousiaste sur Tannhàuser,
LiCHTENBERGER. 12
178 PREMIÈRES ANNÉES DEXIL
de plus en plus à prendre conscience de ses procédés d'arliste. Livrée à ses propres inspirations, sa faculté créatrice toujours en activité enfantait coup sur coup, de i848 à i85o, une série de plans dramatiques. II jetait sur le papier, en 1848, l'esquisse d'un cycle de drames sur la légende des Nibelungen et de Siegfried et composait un « grand opéra héroïque » , la Mort de Siegfried, où il retraçait le dénouement de cette action grandiose. II projetait à cette même époque un drame historique sur Frédéric Barberousse (1), un drame philosophique et religieux sur Jésus de Nazareth (2), un drame « romantique » et révolutionnaire sur Wieland le Forgeron (3), un drame classique sur la légende d'Achille (4). La fécondité même de son génie devenait un véritable obstacle à la production artistique. A force de découvrir sans cesse de nouveaux motifs d'inspiration, de tâtonner dans toutes les directions, Wagner risquait de s'épuiser en essais stériles au lieu de réaliser sous sa forme parfaite l'œuvre d'art vers laquelle tendaient ses efforts. Il se sentit ainsi véritablement entravé dans son développement artistique (5), angoissé à l'idée de s'abandonner à son inspiration sans savoir au juste où elle le menait. Le poète qui est soutenu par le milieu dans lequel il vit, qui peut voir réalisés immédiatement sur la scène les drames qu'il conçoit, peut, sans courir de grands risques, se
qu'il associait dans son admiration, sans grand discernement critique, aux Huguenots et au Songe d'une nuit d'été.
(1) Voir notre chapitre sur V Anneau du Nibelung.
(2) Voir p. 153 ss.
(3) Les deux esquisses du Wieland de Wagner se trouvent Ges. Sckr. III p. 175 ss. et 178 ss. Voir sur WielandVétnde de R. Schlosser, Bayr. Blàlter 1893, p. 30-64.
(4) Sur ce projet, voir l'article de R. Schlosser, Bayr. Blàlter, 1896, p. 169-174.
(5) Letires à Rb'ckel, p. ]0 : « MeinescJniflstellerischenArbeilen vjareti Xeugnisse fur diene meine Unfreiheit als kUnsllerischer Mensch: nur im 'lôchsten Zwange vcrfaszte ich sie, und nichla weniger halle ich im Sinve als « Bûcher » zu schreiben. ,. »