CARACTÈRE GÉNÉRAL DES OEUVRES THÉORIQUES I
confier à son instinct. S'il se trompe, il s'aperçoit lui-même de son erreur en faisant représenter son œuvre, ou bien il est averti par le public, par la critique. Vivant loin de sa patrie, sans contact immédiat avec le public et avec le monde des arts, en pleine révolte d'ailleurs contre les tendances artistiques du plus grand nombre de ses contemporains, Wagner ne pouvait compter sur cette espèce de contrôle extérieur pour le maintenir dans la bonne voie. Il n'en ressentit que plus impérieusement la nécessité de prendre nettement conscience de l'œuvre qu'il accomplissait, de mettre sa raison à même de comprendi-e et de suivre le travail spontané de son instinct créateur, de soumettre ainsi son imagination poétique au contrôle de la réflexion qui l'empêcherait d'errer à l'aventure, de poursuivre des projets condamnés d'avance à ne pas aboutir. Il fallait que sa raison pût lui tenir lieu de public et de critique. Wagner comprit qu'à ce prix seulement il trouverait la pleine sécurité, la joyeuse confiance en lui-même. 11 se mit donc à l'œuvre avec son énergie accoutumée, mais sans ce joyeux enthousiasme qu'il apportait à la composition de ses œuvres dramatiques et musicales, écrivant comme à contre-cœur, avec une sorte d'irritation contenue, avec le sentiment qu'il obéissait à une nécessité pénible mais inéluctable. C'est pourquoi aussi ses œuvres théoriques de cette époque laissent une impression étrange, complexe et au premier moment déconcertante, dont Nietzsche a donné une ingénieuse et pénétrante analyse dans Richard Wagner à Bayreuth : « Ces écrits, dit-il, ont quelque chose qui agite et inquiète : on y remarque un rythme irrégulier qui, dans cette prose, nous trouble. Le développement logique des idées est plutôt entravé qu'accéléré par de brusques sursauts de passion ; sur toute l'œuvre plane, comme une ombre, une sorte de méconten-
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Icmeiit de Tarliste : on dirait qu'il a honte de tout cet appareil de raisonnements abstraits. Ce qui dérange surtout le lecteur encore mal initié, c'est je ne sais quelle attitude de dignité autoritaire, très caractéristique et difficile à décrire : j'ai l'impression que, bien souvent, Wagner par/e comme devant des ennemis — tous ces ouvrages sont écrits en style parlé, non en style écrit — devant des ennemis à qui il ne veut témoigner aucune familiarité, et que, pour cette raison, il tient à distance. De temps à autres pourtant, la passion impétueuse qui bouillonne en lui se fait jour, sous cette attitude sévère dans laquelle il se drape volontairement; alors il renonce aux périodes compliquées, pesantes, gonflées d'incidentes ; et il lui échappe des phrases, ou même des pages entières qui comptent parmi ce qu'il y a de plus beau dans la prose allemande. Mais admettons même que dans ces passages de ses œuvres il parle à ses amis sans voir le spectre de son adversaire se dresser à côté de sa chaise : tous ceux à qui s'adresse Wagner en tant que critique — les amis comme les ennemis — ont un caractère commun qui les sépare absolument du peuple pour qui crée l'artiste. Ils sont par leur culture raffinée et stérile essentiellement « impopulaires », et celui qui veut être compris d'eux doit parler un langage artificiel et « impopulaire » : ainsi ont fait nos meilleurs prosateurs, ainsi le fait aussi Wagner. Au prix de quelle contrainte, on le devine... (i) »
C'est à l'étude de cette œuvre théorique de Wagner que nous allons consacrer les deux prochaines divisions de ce chapitre.
(1) NieUsclie, U'er/ce, I, oSOs.
Idées philosophiques de Wagner (1848-1854). Wagner sous l'influence de Feuerbach.
La période comprise entre 1848 et i854 est un des moments les plus caractéristiques de l'évolution intellectuelle et morale de Wagner. Avant i848, à l'époque où il compose Tannhâuser et Lohengrin, il professe, comme nous l'avons vu, un christianisme hautement idéaliste et fortement teinté de pessimisme. Après i854, il se dira adepte convaincu de la doctrine de Schopenhauer, conclura à la nécessité pour l'homme d'abjurer tout désir temporel, et enseignera que l'humanité ne peut arriver à la rédemption, à la félicité, que par la voie douloureuse du renoncement complet. Entre ces deux périodes où Wagner incline vers une conception pessimiste et religieuse de l'univers, se place une phase assez courte pendant laquelle il professe l'athéisme le plus intransigeant, glorifie la nature, la vie, l'amour, marque une hostilité très accentuée contre les idées ascétiques et chrétiennes, et affirme hau- Icment sa foi inébranlable dans une révolution universelle, très proche peut-être, et qui inaugurera pour l'humanité, en cette vie terrestre déjà, une ère de haute félicité. Il semble ainsi, à première vue, que l'évolution normale des convictions religieuses et morales, chez W^agner, ait été traversée par une crise d'irréligion à laquelle nous devons V Anneau de Nibelung, et qui, au bout de six ans, aurait pris fin spontanément lorsqu'il eut trouvé dans l'œuvre de Schopenhauer l'expression philosophique adéquate de sa pensée véritable. Cette crise a été très diversement jugée. Si nous faisons abstraction des divergences d'appréciation provenant de causes purement subjectives — parti pris pour ou contre Wagner, sympathies plus ou moins vives pour
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les idées « chréLiennes » ou « païennes », tendances optimistes ou pessimistes, etc., — nous constatons que les critiques se divisent en deux camps selon qu'ils croient plutôt à l'évolution de la pensée de Wagner ou à son unité. Les premiers insistent sur le contraste entre le Wagner optimiste, révolutionnaire et païen de 1848 et le Wagner pessimiste, royaliste et chrétien des années so/ccan/e et so/ocan/edix. Les autres s'efforcent au contraire d'atténuer ce contraste et cela en diminuant le plus possible l'importance de la crise révolutionnaire, en la présentant comme une erreur passagère ou comme un malentendu, en montrant que les idées pessimistes de Wagner se trouvent déjà en germe dans les écrits de la période révolutioniiaire et qu'il a, somme toute, plutôt varié dans l'expression verbale donnée à sa pensée que dans sa pensée elle-même. En tout état de Cause, l'interprétation de cette crise de 1848 à i854 constitue un curieux problème de psychologie et de morale dont il importe d'analyser exactement les données.
Tous les biographes de Wagner sont d'accord pour regarder comme une des causes occasionnelles importantes de cette crise l'influence qu'exerça, à partir de 1848, sur les idées de Wagner, un philosophe aujourd'hui encore très discuté, Louis Feuerbach (1), l'auteur des Pensées sur la mort et l'immortalité et de V Essence du Christianisme, le célèbre adversaire de toute religion et de toute philosophie, qui écrivait ces aphôrismes souvent cités : « Pas de religion, telle est ma religion ; pas de philosophie, telle est ma philosophie » ou encore : « Dieu fut ma première pensée,
(1) Voir, par exemiile, les jiiu'emonts al;soIunieut diverii^oiits de Brandes, Dasjunge Deulschland,[).39ii&s.et de Chamberlain, li. \\ agner,\).lM. %s. Sur Feuerbach on consultera avec fruit l'ouvrage de A. Lévy, la PhiloROphie de Feuerbach et son influence sur la littéralure allemande, P.iris, F. Alcaii, lUOl, dont le chapitre IX de la seconde partie montre l'influence de Feuerbacli sur Wanuer.
INFI.UK.NCE DE FEUERHACII ibo
la Raison ma seconde, l'Homme ma troisième et dernière pensée » (i). Cette influence est attestée à maintes reprises par Wagner lui-même dans ses écrits et dans sa correspondance ; il dédia à Feuerbach V Œuvre cVart de V avenir, échangea des lettres avec lui, s'efforça même de l'attirer à Zurich (2). Il suffit d'ailleurs de parcourir les Pensées sur la mort et rimmortalité, et, dans ce livre, plus particuHère ment les chapitres intitulés « Signification morale de la mort « et « Raison spéculative ou métaphysique de la mort » pour y trouver énoncées sur l'amour, sur la mort, sur la « nécessité » universelle, sur l'art, etc., des idées qui rappellent de très près celles que Wagner développe dans Jésus de Nazareth, dansV Anneau du Nibelung on dans les œuvres théoriques.
Il faut se garder, toutefois, d'exagérer la part d'influence que Feuerbach a pu avoir sur les idées de Wagner. On sait aujourd'hui que, jusque vers le milieu de i85o, Wagner oa connu, des œuvres de Feuerbach, que le.s Pensées sur la mort et Vimmortalité ; que, par suite, il a écrit Jésus de Nazareth, esquissé V Anneau du Nibelung, composé Art et
(1) Feuerbach, Werke /, p. 414 et 410.
(2) Dans une lettre du 21 novembre 1849 adressée à K. Ritter (citée par Chamberlain, R, Wagner, 135), il exprime son admiration pour Feuerbach, parce qu'il est l'adversaire de la philosophie abstraite « absolue », et que chez lui le « philosophe » tend à s'absorber dans 1' « homme » : « Feuerbach geht endlich aberdoch im Menschen auf, und darin ist er so wichtig, namentliehdir absolut en Philosophie gegenuber, bei der der Mensch im Philosophen aufgeht». Plus tard, dans la préface du tome 111 de ses œuvres complètes, Wagner explique plus clairement qu'il s'était senti attiré vers Feuerbach parce qu'il avait" trouvé chez lui une conception de l'homme assez analogue à celle de V homme-artiste tel qu'il le concevait lui-même (Ges. Schr. III, 4). Une lettre à Uhlig du 12 janvier 1850 (p. 25) nous montre que Feuerbach est uu de ses auteurs de chevet, dont il cite volontiers les aphorismes. Les lettres à Uhlig nous montrent aussi Wagner entrant en correspondance avec Feuerbach (p. 51), se réjouissant des éloges que le philosophe aLCcordt a.ïŒuvre d'art de l'avenir {p. 61), etcherchant, de concert avec Herwegh, à lui créer une position à Zurich (p. 130). Dans les lettres à Rockel, nous voyous que Wagner fait lire Feuerbach à son ami (p. 12 et 16), et qu'il lui paraphrase même longuement certaines idées de son philosophe (p. 24 ss. cf. Feuerbach Werke JI, 321 ss.).
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Révolution et VŒuvre d'art de Vavenir sans avoir lu les œuvres essentielles du philosophe pour lequel il professait une si grande admiration (i). Ce fait seul indiquedéjà suffisamment qu'il serait singulièrement exagéré de vouloir faire passer Wagner pour un disciple de Feuerbach, et que les idées philosophiques de Wagner sont en réalité nées bien plutôt en vertu d'une évolution interne de sa pensée que par suite de l'influence en quelque sorte exlé" rieure exercée par la lecture d'un philosophe. L'un des critiques qui insiste le plus sur l'importance de la crise révolutionnaire de Wagner, M. Dinger, reconnaît d'ailleurs fort bien qu'il n'a pas eu Feuerbach pour seul maître, mais que, surtout au point de vue politique, il a été influencé aussi par les idées des « néo-hégéliens », de Ruge, qu'il a peut-être connu personnellement à Dresde, de Strausz, de Bakounine, de Proudhon, de Lamennais, de Weitling (2). Et il n'est pas difficile, en effet, de noter bien des analogies entre les théories de Wagner et celles des socialistes et révolutionnaires de i848. Rien ne serait plus faux, toutefois, que de se représenter Wagner comme un théoricien abstrait qui puise des idées dans les écrits d'autres théoriciens. Rappelons-nous, encore une fois, qu'il n'est pas un spéculatif, mais un intuitif. Il subit,
(1) Dans une lettre du 4 août 1849 à son éditeur Wigand, Waî^ner écrit: <■ Leider ist es mir hier noch nirht môglich gtworden, von Feuerbachs W'vken mehr als den di'ilLen Band mit den Gedanken ûber Tod und Vnslerblichkeit zur Kenntnis zii erhallen » (Chamberlain, R. Wagner, p. 136). Un an après, Wnc^uer par.iît n'avoir pas été plus avancé, car il prie en juin I80O son ami Ulilig de lui faire adresser les œuvres de Feuerbach, par Wijand ; ce dernier paraît avoir conseillé à Wagner « de se les faire donner » (Lettres à Uhlig, p. 51). La date précise à l.iquelle Wagner a eu les œuvres de Feuerbach n'est pas connue, mais elle est en tout cas postérieure à l'été de 1850. — Voir cependant l'ouvrape cité de Lévy, \i. 447, qui suppose qu'auparavant déjà, peut-être par l'entremise de Rôckel I u de Herwegii, Watrner pouvait connaître les œuvres capitales de Feuerbach, surtout l'Essence du Christianisme.
(2) H. Dinger, Wagners geils. Entw. p. 94, note, et p. 257.
INFLUENCE DE LA RÉVOLUTION DE iS/J» l85
croyons nous, et même très fortement, l'influence du milieu ambiant. Mais ce qui fit sur son esprit une impression réelle et durable, ce fut le spectacle vivant et concret du mouvement révolutionnaire qui entraînait l'Europe à ce moment, ce fut la vue des troubles de Dresde, la fréquentation des milieux politiques, la lecture des journaux, la conversation avec des hommes comme Rôckel, Bakou nine ou Herwegh. Ce furent là les facteurs essentiels qui déterminèrent en lui une « intuition » de la Révolution, intuition qui tendait à se préciser, chez lui, sous la double forme d'œuvres d'art et de théories philosophiques. Les théories de Wagner sont donc toujours nées d'un effort pour traduire plus ou moins exactement ses « intuitions « dans le langage abstrait de la raison, jamais elles n'ont été directement suggérées par d'autres théo-ries ; elles sont le reflet d'impressions personnelles, originales, et non des réminiscences de lectures plus ou moins étendues. Wagner a pu emprunter aux écrivains de 1848 et en particulier à Feuerbach quelques formules qui lui paraissaient commodes pour exprimer sa pensée. Mais cette pensée ellemême est originale, autonome. Elle a pris, sous l'influence des événements contemporains, une direction, une tendance particuhère, mais elle s'est toujours développée selon ses lois propres, sans jamais être déviée de sa voie par l'influence d'aucune pensée étrangère. Si la philosophie de Wagner ressemble à celle de Feuerbach et des néo-hégéliens, ce n'est pas parce qu'il leur a emprunté des idées, c'est parce qu'il a cherché comme eux, mais en toute indépendance, à trouver une formule pour l'état d'âme de la génération de 1848.
Nous essayerons donc, dans ce chapitre, de comprendre la philosophie de Wagner comme un produit naturel et spontané de son génie qui se développait logiquement
l8a loÉ :s pitii.osopihouks de wag.ner
feous l'action de ses expériences personnelles, et subissait à sa manière l'influence d'une époque troublée où toute une génération attendait, vibrante d'espoir ou de crainte^ un bouleversement universel et l'avènement prochain d'un i:ouvel ordre social.
La réforme tentée par Wagner nous apparaît, si nous la considérons d'une manière tout à fait générale, comme une réaction inaugurée au nom de la vérité, de la sincérité dans l'art et la vie contre des conventions qu'il jugeait arbitraires et iniques, contre des institutions qui lui semblaient condamnables parceque factices. Wagner se présentait comme le champion de la « nature » contre une civilisation raffmée et corrompue, de l'instinct vivant et infaillible contre la raison abstraite et ses chimériques constructions, de la personnalité humaine, libre et spontanée contre la mode, la tradition, le préjugé. Et c'est pourquoi aussi nous trouvons à la base de sa philosophie la notion d'une Nécessité naturelle {Unwillkur) présentée' comme principe dernier de toute existence et de toute moralité, et opposée à tout ce qui est conventionnel et factice, œuvre de raison et de volonté réfléchie, en un mot arbitraire [willkûrlich).
L'univers, enefl'et, existe et se développe, selon Wagner, en vertu d'une nécessité immanente et absolue. La nature inconsciente et aveugle accomplit une évolution perpétuelle, poussée sans cesse par l'aiguillon du Besoin {Bediirfnisz) qui est la raison d'être de toute existence, de tout changement, de toute action. Le monde ne s'est pas organisé par suite d'une volonté divine, en vertu d'un plan préconçu, pour réaliser une fin donnée, mais simplement parce qu'il ne pouvait être autrement qu'il est. L'homme ne constitue pas une exception dans l'univers : par son origine il ne difl'ère en rien des autres créatures et il obéit aux