LA LOI DE LA NÉCESSITE
mêmes lois qu'elles. Quand la nature a réalisé les conditions nécessaires à la vie de l'homme, l'homme est apparu de lui-même, — sans qu'il y ait eu besoin d'une création exnihilo ou d'une intervention divine — comme le produit nécessaire de l'évolution universelle. Il n'est donc pas un être à part ; il n'est en rien supérieur à la nature qui l'environne, et c'est folie à lui delà mépriser. Pas plus que cette nature il n'a de mission particulière à remplir ; comme elle il n'obéit qu'à la loi du Besoin, de la Nécessité ; de même que la naturen'existe que pour elle-même, ainsi l'homme n"a d'autre fin que lui-même. Ce qui le caractérise entre tous les êtres, c'est qu'en lui l'évolution inconsciente du Cosmos se fait consciente. Les forces élémentaires évoluent se combinent, se dissocient sans le savoir et sans le vouloir ; l'homme prend conscience de lui et, par suite, de la nature. C'est là, d'ailleurs, tout ce qu'il peut connaître. De môme que, dans la pensée de Wagner, il n'existe pas, au-dessus de l'univers sensible un dieu, un démiurge, qui organise le monde et lui impose des lois, de même aussi, il n'y a pas, pour l'homme, de vérité absolue, divine, dépassant la réalité sensible et vivante, l'expérience. Il ne peut être qu'un miroir plus ou moins fidèle, plus ou moins complet de la nature ; le plus sublime effort de sa pensée aboutit à prendre conscience de cette Nécessité immanente et éternelle qui régit l'univers et à laquelle il est soumis lui-même comme tout ce qui existe : sa science, parvenue à son point culminant, s'incline devant la souveraineté de l'Inconscient.
Wagner aboutit ainsi à l'athéisme le plus intransigeant. Puisqu'en dehors de la nature il n'y a rien, puisque le monde n'a pas de sens et n'obéit pas à une loi prescrite par une volonté omnipotente, toute croyance religieuse ne peut être qu'une illusion provenant d'une connaissance
l88 IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER
imparfaite du déterminisme universel. Dieu n'est autre chose que l'Homme idéalisé et projeté dans le ciel par la croyance populaire. « La religion et la légende, dit Wagner, sont les créations fécondes des croyances populaires sur la nature des choses et de l'homme. Le peuple a eu de tout temps ce don incomparable, de concevoir sa propre nature conformément au génie de l'espèce et d'incarner cette conception en des types plastiques. Les dieux et les héros de ses religions et de ses légendes sont des personnalités concrètes et perceptibles en qui le génie d'un peuple résume, à son usage, sa propre nature »(i). La vraie religion estdonCjpour Wagner comme pour Feuerbach, le culte de l'Humanité. Les religions historiques sont, à ses yeux, bienfaisantes ou nuisibles selon qu'elles se rapprochent ou s'éloignent plus ou moins de cette religion idéale. De là sa sympathie enthousiaste pour le paganisme antique, La religion chez les Grecs n'était, en effet, guère autre chose que l'adoration de la belle humanité; l'esprit hellénique avait placé « l'homme beau, fort et libre » au centre de la conscience religieuse de la nation ; et le dieu suprême de l'hellénisme, le représentant de la volonté de Zeus en terre grecque, Apollon, était le symbole visible et idéal du peuple grec lui-même. La religion chrétienne apparaissait au contraire à Wagner, lorsqu'il la considérait à ce point de vue, comme une erreur funeste au bonheur du genre humain. « Le Christianisme, enseigne-t-il dans Art et Révolution^ légitime et justifie une existence terrestre sans dignité, sans utilité, sans joie, par l'amour merveilleux de Dieu pour ses créatures. Ce Dieu n'a pas, comme l'enseignent à tort les Grecs épris de beauté, placé l'homme sur la terre afin qu'il y mène, conscient de sa valeur, une
^1; Ces. Schr. II, 123.