HOSTILITÉ DE WAGNER CONTRE LE CHRISTIANISME
existence heureuse ; mais il l'a enfermé ici-bas en un cachot hideux où, quand il a puisé le dégoût de lui-même, Dieu en récompense lui prépare, après la mort, un séjour de gloire où il jouira éternellement d'une paresseuse béatitude (i). » Ainsi la religion chrétienne, en proposant à l'adoration du croyant un Dieu abstrait et inintelligible par delà l'univers sensible et réel, a créé une sorte d'antagonisme entre l'homme et la nature. Elle enseigne à l'homme que le monde est le royaume du mal ; elle lui défend, sous les peines les plus terribles, de se laisser prendre aux séductions de l'existence ; elle lui persuade de subir, sur cette terre, toutes les misères et toutes les iniquités, sans réagir contre le mal, sans chercher à améliorer sa condition. Elle présente enfin la mort non plus comme la conclusion nécessaire, à la fois logique et morale, de toute existence individuelle, mais comme quelque chose de positif, comme la porte de l'éternité, comme le prélude de la vie bienheureuse, de telle sorte que la vie humaine elle-même n'a plus de sens que comme une préparation à la mort. Le christianisme s'est développé pendant la période de décadence de l'empire romain. Il est le produit naturel d'une époque de corruption générale, d'abaissement universel où l'homme avait perdu tout sentiment de sa dignité, pris en dégoût les jouissances matérielles, les seules qui lui restassent, et renoncé par découragement et mépris à tout effort spontané, à toute activité personnelle. Il ne saurait être la religion, la règle de foi et de conduite de la société future.
Car il n'y a, selon Wagner, d'autre loi morale pour l'homme que celle de la Nécessité. L'homme satisfait ses besoins, et, ce faisant, il accomplit sa destinée. Il n"a
(1) Ges. Schr. III, 14.
l90 IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER
d'autre mission que de conquérir la plus large part de bonheur possible, que d'être homme dans la plus haute acception de ce mot. Or l'instinct pousse l'homme, d'une part à vivre pour lui, à développer le plus complètement possible toutes ses aptitudes individuelles, d'autre part à aimer ses semblables, à agir non plus seulement dans son propre intérêt mais dans celui de la société Entre ces deux tendances que d'ordinaire les moralistes se plaisent à opposer l'une à l'autre, Wagner ne reconnaît pas d'antagonisme irréductible ; il n'admet pas que lune puisse être regardée comme principe du bien, et l'autre comme principe du mal. Il les regarde toutes deux comme également naturelles et, partant, également légitimes. Il croit que l'instinct altruiste naît spontanément de l'instinct égoïste ; que l'homme, égoïste et réceptif à l'origine, incline peu à peu de lui-même, par une évolution naturelle, versTamou»* universel; que cette Nécessité souveraine qui régit tout ce qui existe, le pousse invinciblement, lorsqu'il a acquis son complet développement, à se déprendre peu à peu de lui-même, à aimer d'abord la Femme, puis l'Enfant, puis la Cité, la Patrie, enfin l'Humanité entière (i). L'amour est donc, chez lui, un besoin aussi naturel que l'égoïsrae. L'homme complet est à la fois parfait égoïste et parfait •altruiste, et, pour réaliser en lui cet équilibre harmonieux des deux tendances fondamentales de. son être, il n'a qu'à laisser agir la nature, la toute-puissante Nécessité. Le « manque d'amour » [Lieblosigkeit) est donc une sorte de péché contre la nature elle-même. L'homme chez qui l'égoïsmese prolonge au delà de ses limites naturelles, est obligé de faire effort surlui pour combatlrel'instinct altruiste qui est en toute créature. L'homme « sans amour » est non
(1) Voir plus haut, p. 158 s.
l'égoïsme et l'amour ~ 191
seulement un coupable, mais encore un être incomplet, au développement anormal, une sorte de monstre redoutable et maudit dont Wagner nous a donné le portrait effrayant dans son Alberich de YAnneau du Nibelung.
Égoïsme naturel et amour : tels sont les deux grandes lois qui régissent la volonté des hommes. Et ce sont aussi les seules légitimes. Toutes les lois édictées par les hommes et que volontiers ils donneraient pour sacrées, 'a loi du mariage qui constitue la famille, la loi de la piopriéié sur qui repose la société civile (1), toutes les conventions et tous les traités, tout ce qui est coutume et tradition, tout ce que Wagner appelle le « Monumental » (2), toutes les prescriptions et toutes les défenses n'ont pas de va leur absolue contre la grande loi de l'instinct et de la nécessité. L'histoire du monde est remplie, selon Wagner, par l'éternel conflit de l'instinct naturel avec les lois traditionnelles, avec le « Monumental », et c'est toujours l'instinct qui a raison contre les lois. C'est d'abord l'individu qui s'insurge au nom de l'instinct, et en vertu d'une invincible « nécessité » [Noth) contre la société et ses traditions. Mais sa volonté, isolée d'abord, se communique de proche en proche et cela précisément parce qu'elle n'est pas arbitraire mais dictée par la nécessité. Ce qui était d'abord « nécessité » pour un seul, devient donc « nécessité » pour beaucoup; finalement toute la masse des instinctifs, la foule des simples qui ne se conforment pas pour agir aux prescriptions égoïstes ou arbitraires de la raison humaine mais laissent parler en eux la voix de la nature, le « peuple » en un mot ressent cette « nécessité ». Il reste alors à surmonter la résistance de ceux qui no partagent
(1) Voir plus h.'iut, p. 136 s.
(2) Sur la notion du « Monumental », voir Ges. Schr. IV, 231 8».
pas la volonté du peuple, des « égoïstes » dont rinstinct naturel est étouffé par des besoins artificiels, par des appétits de luxe insatiables et tyranniques mais qui n'ont pas rélémentaire et irrésistible puissance des besoins naturels. L'issue de ce conflit entre le « peuple » et les « égoïstes » ne saurait, d'ailleurs, être douteuse. L'instinct populaire fondé sur la nécessité, loi suprême de l'univers, est seul vrai, et par suite invincible, fatalement victorieux. Par le triomphe du peuple enfin, l'individu, cause initiale de tout ce mouvement, voit son besoin satisfait. Il trouve son bonheur particulier dans le bonheur général de la société (i). Or l'humanité arrive précisément à un de ces tournants décisifs de l'histoire ; eHe est à la veille d'une révolution causée par le soulèvement du « peuple » contre une société fondée sur l'égoïsme. La civilisation moderne est devenue en effet pour l'humanité un intolérable fardeau. Le christianisme, en développant un individualisme exagéré et surtout en prêchant le mépris de la vie matérielle, a favorisé l'avènement d'un état social déplorable. Il a divisé les hommes en deux classes. Les uns ont cru de bonne foi à l'utopie chrétienne ; ils ont concentré toutes leurs pensées sur la vie future et accepté volontairement une existence terrestre misérable ; les autres ont exploité, au profit de leur égoïsme, rhumiUté et le renoncement pratiqués par les vrais chrétiens, pour se créer une armée d'esclaves : ils tiennent les prolétaires sous leur dépendance par loi d'ai-
(1) « Das Volk isl der Inhegriff aller Derjeni;jen, welche eine gemeinsume Noth empfinden. Zu ihm gehôren aile Diejenige?i, welche ihre eigeneNoth ah eine gemeinscliafUiche erkennen, oder sie in einergemeinschafllichen begrimdel finden; somit aile Diejenigen welche die Slillung ihrer Noth nur in der Stillung einer gemeinsamen Noth verhoffen diirfen und demnach ihre gesammte Lebenskraft auf die Stillung ihrer, als gemeinsam erkannlen Noth verwenden; denn nur die Nolh, welche zum ALuszersten Iveiht, ist die wahre Noth.... Nur das Volk handclt nach Nothwendigkeit, da/ter unwiderstehlich, siegreich und einzig wahr. m (Oes. Schr. III, 48. Voir aussi Entwiirfe, p. 19 ss.)"
NÉCESSITÉ DE LA RÉVOLUTION IqS
rain du système capitaliste, ils exploitent sans merci leur faculté de travail, ils les pressurent impitoyablement pour s'assurer à eux-mêmes toutes les jouissances d'un luxe stérile. « Avec une profonde horreur, dit Wagner, nous voyons dans une manufacture de coton d'aujourd'hui la très fidèle incarnation de l'esprit du christianisme : au profit des Riches, Dieu s'est fait Industrie ; et cette divinité ne conserve en vie le pauvre travailleur chrétien que jusqu'au jour où les constellations du ciel commercial annoncent la miséricordieuse nécessité de le laisser partir pour un monde meilleur (i). » Ainsi la société tout entière est fondée sur une monstrueuse iniquité. Le prolétaire est condamné à une existence de forçat, à un travail inintelligent, abrutissant, qui rend impossible, pour lui, tout développement intellectuel ou esthétique. Chet le Riche , d'autre part, le besoin factice et démoralisant du luxe a pris la place de l'instinct naturel qui conduit l'homme selon la loi de la nécessité ; et cette passion du luxe gouverne toute la vie d'aujourd'hui, domine l'État moderne, la Science abstraite, l'Art contemporain... Mais, de l'excès même du mal,lebien va naître. Dans lesrangsdu « peuple», où les instincts naturels ont conservé toute leur force, grandit de jour en jour une opposition formidable contre cette Société oppressive avec ses lois cruelles, ses goûts dépravés, ses traditions surannées. Tous les efforts des « égoïstes » seront impuissants pour réprimer l'irrésistible et fatale poussée de cette masse qui obéit aux nécessités naturelles. Bientôt sonnera l'heure de la grande Révolution qui régénérera l'humanité en affranchissant le pauvre de son esclavage, en arrachant le riche à son oisiveté, en proclamant la liberté pour tout homme de se développer
(1) Ges. Schr. III, 25 g.
LlCHTENBERGEB- l3
suivant la loi naturelle. Sur les ruines du vieux monde chrétien s'élèvera l'édifice splendide de la société de l'a^venir. Ce que sera cette société nouvelle, Wagner ne prétend pas nous l'apprendre. Rien ne servirait en effet, selon lui, d'arrêter d'avance, aujourd'hui, un programme de la société future. Ce qui doit la caractériser, en effet, c'est qu'elle ne sera pas une création arbitraire de la raison, une utopie factice jaillie du cerveau d'un throricien et imposée du dehors aux hommes, mais le produit naturel et nécessaire de l'évolution universelle. Elle s'organisera donc spontanément lorsque les temps seront venus, lorsque l'homme aura reconquis sa liberté perdue et qu'il agira de nouveau conformément à la loi d'amour. Pour l'instant il importe uniquement de faire table rase du présent, de faire toucher du doigt à tous les vices de l'État capitaliste, du régime industriel, la nullité de cet art de luxe qui s'épanouit aujourd'hui au sein du monde moderne, de briser tous les obstacles qui empêchent l'avènement d'un nouvel ordre de choses fondé sur la liberté et l'amour. « Si l'on me donnait la terre, dit Wagner, pour y organiser la société humaine en vue de son bonheur, je ne pourrais faire qu'une chose : lui laisser pleine et entière liberté de s'organiser elle-même ; cette liberté se produirait spontanément si l'on détruisait tout ce qui s'oppose à elle (i). »
C'est cette foi dans une Révolution prochaine qui domine toute la pensée de Wagner à cotte époque et qui, selon nous, est la cause essentielle des changements si considérables — en apparence au moins — qui s'accomplissent dans ses théories. Pendant quelques années il a été véri' tablement hanté par cotte idée qu'un bouleversement général allait se produire, en France d'abord où l'avène-
(1) EntwUrfe, Gedanken, Fragmente, p. 64.
FOI DE WAGNEfi DANS LA RÉVOLUTION 196
ment d'une « république socialiste » lui paraissait imminent (i), puis dans toute l'Europe.» Un immense mouvement se propage de par l'univers, écrivait-il à cette époque : c'est la tempête de la Révolution européenne ; tout le monde y prend part, et quiconque ne la favorise pas en poussant en avant, la renforce par contre-pression (2). » II se croyait à la veille d'une époque de félicité universelle où l'homme régénéré, libre de toute entrave, redeviendrait capable de comprendre, de « vouloir » le grand art. Et cet espoir d'un bonheur immédiat, en cette vie, exerce sur toute sa manière de voir une action décisive; il « laïcise » en quelque sorte sa pensée. Le royaume de l'idéal qu'il concevait dans un lointain mystique à l'époque de 1 annliàuser et de Lohengrin lui paraît maintenant tout proche, puisque l'homme peut y trouver accès par la Révolution générale. Mais dès l'instant où le royaume de l'idéal est de ce monde et où il suffit, pour le conquérir, d'un peu de foi et d'énergie, il faut faire la guerre aux doctrines qui prêchent à l'homme l'ascétisme, l'abdication des espérances terrestres, puisqu'elles retardent l'entrée de l'humanité dans la terre promise ; de là les attaques de Wagner contre le christianisme tant admiré par lui jadis comnoie la religion du renoncement. Puisque l'homme est appelé à devenir un dieu sur la terre et à trouver ici-bas le bonheur, qu'est-il besoin d'imaginer un Dieu dans le ciel et une existence nouvelle par-delà le tombeau ?
Mais si nous admettons volontiers, avec les critiques f{ui croient à l'évolution des idées de Wagner, que se3 idées ont réellement varié entre la période de Dresde et la
(1) Lettres à Uhlig, p. 20.
(9.\ F.ntwurfe, p. 63.
crise révolutionnaire, nous reconnaissons d'autre part qu'il y a également une âme de vérité dans l'hypothèse « unitaire », et que ces variations sont moins profondes qu'on ne serait tenté de le croire au premier instant.
Wagner, dit-on, incline vers le pessimisme à l'époque de Tannhàuser et de Lohengrin, il est au contraire optimiste à partir de 1848. En réalité, on aurait tort de s'imaginer qu'il y ait, entre ces deux périodes, une opposition bien tranchée. Nous avons vu plus haut(p. 109 ss.) que Tannhàuser peut être interprété comme une pièce révolutionnaire et que Wagner, même à l'époque où il penchait vers une conception chrétienne de l'existence, ne condamnait pas d'une manière absolue la recherche du bonheur terrestre. D'autre part, Wagner, en pleine période optimiste, n'a jamais méconnu la beauté du renoncement. Sa théorie de l'amour implique en effet, si l'on veut bien y prendre garde, l'abdication totale de l'égoïsme. L'homme qui aime véritablement, enseigne-t-il, doit se déprendre de lui-même au profit de sa femme, de ses enfants, de l'humanité ; il doit s'oublier pour les autres, dépenser sans compter tout ce qu'il a en lui de forces vives ; et quand il s'est épuisé à force de donner, quand il n'est plus qu'un vase vide et inutile, occupant, sans profit pour personne, une place sur terre, il doit enfin se résigner sans révolte à sacrifier son moi au profit de ^ la Vie universelle, et consentir de bonne grâce à la mort, à la mort totale, sans espoir d'une vie future, — à la mort qui détruit le corps et la personnalité, qui anéantit ainsi la dernière citadelle de l'égoïsme, le dernier obstacle à l'absorption totale de l'individu au sein de l'univers (1).
(1) Voir JesiLS von Nazareth, 50-58. Ce sont les m?mes idées que loppe Feuerbach dans ses Pensées sur la mort et l'immortaLité, p. '.
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