‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 52 sur 135 · EVOLUTION DE LA MUSIQUE : LE CONTREPOINT · texte numérisé non relu

EVOLUTION DE LA MUSIQUE : LE CONTREPOINT

veloppées à i'infîiii, combinées entre elles, non point dii tout en vertu d'une nécessité interne, mais d'une façon purement extérieure et mécanique,, de rnanière à fournir à l'harmonie, par des moyens artificiels, le rythme dont elle ne pouvait se passer tout à fait. Ainsi prirent naissance les lois pédantesques et complexes du contrepoint, que Wagner appelle « le jeu arbitraire de Vart avec lui-même, la mathématique du senlimeïxt, le rythme mécanique de Tharmonie égoïste (i). »

Toute l'histoire de la musique depuis l'époque chrétienne jusqu'à nos jours raconte, selon Wagner, l'effort constant des artistes , perdus dans cet océan sans bornes de l'harmonie chrétienne, pour revenir vers les côtes, pour reprendre pied, pour retrouver le rythme et la mélodie et sortir de cette détermination qui leur pesait. Les compor siteurs lyriques s'acharnèrent à la poursuite de la mélodie, sans succès définitif d'ailleurs. Les uns recherchèrent la simple chanson populaire, fleur des champs fraîche et parfumée qu'ils firent périr en la transplantant dans le milieu factice et surchauffé de l'art lyrique moderne. D'autres poursuivirent la chimère d'une mélodie purement « musicale », ils essayèrent de reproduire artificiellement ia fleur naturelle du Volkslied, avec sa forme et sa couleur : la poésie, et avec son parfum : la mélodie ; ils se firent, selon le mot de Wagner, « distillateurs de parfums artificiels » {2), dont ils embaumèrent ensuite des fleurs de papier, de velours ou de soie. D'autres enfin s'évertuèrent à calquer exactement la musique sur le vers, sans s'apercevoir que les poèmes qu'on leur offrait étaient des œuvres « littéraires » destinées à se suffire à elles-

(1) Ges. S;chr. III, 88.

(•2) Ces. Schr. III, 249.

mêmes et non point du tout conçues dans l'esprit de la musique, et que, par suite, ils ne pouvaient produire, en les traduisant fidèlement en musique, qu'une sorte de prose musicale sans grâce et sans beauté. — Les symphonistes approchèrent davantage du but et firent accomplir à la musique des progrès immenses. Leur point de départ, c'est l'air de danse rythmé, pourvu de ses bases harmoniques et joué par les instruments. « Cet air de danse devint, lui aussi, la proie savoureuse du scolastique Contrepoint : il l'émancipa de son obédience envers sa maîtresse, la Danse réelle et plastique, et le contraignit à se mouvoir et à danser conformément à ses règles à lui. Mais dans le mécanisme compliqué de cette danse perfectionnée à l'école du contrepoint, pénétra la chaude haleine de la vraie mélodie populaire, — et aussitôt cet organisme stérile fut vivifié, devint un corps élastique et souple, s'épanouit en beau chef-d'œuvre humain : cette œuvre d'art, à son point de perfection, c'esl la Symphonie de Haydn, de Mozart et de Beethoven (i). » Entre les mains de ces grands artistes et surtout du plus grand d'entre eux, Beethoven, cette mélodie, isolée de la poésie parlée, mais parée, par contre, de toutes les richesses de l'harmonie, devint un instrument d'une incomparable puissance d'expression, une langue d'une souplesse merveilleuse, apte à dire avec une prodigieuse intensité tous les mystères de 1' « homme intérieur », à exprimer la joie sereine d'un cœur satisfait et apaisé comme à crier vers le ciel la mélancolie ou le désespoir d'une âme que hante le doute. Mais cette langue admirable était condamnée, et cela par sa nature même, à n'exprimer jamais que des états d'âme, sans jamais pouvoir s'élever jusqu'à dire

(.1) Ges. Sdtr. Ill, 90.

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Vade moral lui-même : « La musique absolue ne peut, sans tomber dans le pur arbitraire, arriver à l'aide de ses ressources propres à décrire clairement et distinctement l'homme que déterminent ses sens et son instinct moral ; elle reste, malgré ses progrès merveilleux, toujours sentiment : elle accompagne l'acte moral, elle n'est jamais elle-même un acte ; elle peut exposer, l'un à la suite de l'autre, des sentiments, des états d'âme ; mais elle ne saurait montrer comment un état d'âme donné se résout nécessairement en un autre ; — il lui manque la volonté morale (i). ^> Et avec une indomptable énergie, une persévérance que rien ne lassait, Beethoven se mit à parcourir la mer infinie de l'harmonie, poussant des pointes hardies dans toutes les directions, s'efforçant de donner à la langue de la musique absolue toujours plus de clarté, de précision, de profondeur, se rapprochant sans cesse de cette limite infranchissable que la musique ne peut dépasser sans secours étranger... Un jour vint, enfin, où cette limite, aussi, il la franchit. Dans la IX^ symphonie, il voulut exprimer sous une forme définitive la grande pensée qui le remplissait tout entier, son optimisme religieux que ne pouvaient ébranler les démentis de l'expérience, sa foi invincible en l'amour de Dieu et la bonté de l'homme. Au début de sa symphonie, il fit chanter toutes les angoisses de l'âme en face de l'énigme redoutable du monde, il montra « l'idée de l'univers sous son aspect le plus effroyable » (2). Puis, en regard de ce sombre tableau, il voulut placer l'affirmation triomphante de sa foi libératrice. Et alors, poussé par l'irrésistible besoin d'exprimer sa pensée avec une entière clarté, avec

(1) Ges. Schr. ///, 93.

(2) Ges. Schr. IX, 100

2l4 IDÉES DE NVAGA-EÏÎ SUR L'XRT

une évidence qui iie laissai prise à attcun doute, îl appela, pour couronner son œUvre, la poésie à son secours, il fit jaillir au milieu des ténèbres étemelles du Désir incouscièùl et de la musique absolue, la flammé vivifiante dU Veï-bè ; èl è'ù. symphonie s'épanouit en un Iij-mne magnifique à î'a joie et à ruuivèrseilé fraternité. Comme Christophe Colomb, Beethoven avait découvert ùft monde nouvè'ali. Parti du co'ntitieïil âe ïa Danse, iï avait traversé victorieusement l'océati de l'Harmonie, pour jetèV râUcre enfin sur la teri'è promise du Verbe. « La dertoière symphonie de Beethoven, conclut Wagnet", consacré l^èmàncipatioïi de la Musique qui, pàt ses propres ressources, s'est élevée jusqu'à ï'art communiste [aïlgèYnèinsame Kunst). Elle est l'Évangile humain de l'art de l'avenir. Au delà, plue de progrès possible, car après 'èettô symphonie il n'y a plus que ^œ'U^^'^ d'art parfaite de revenir, le drame communiste : Beethoven a forgé là clef qui nous ouvre Ce temple (i). »

Pas plus que la musique, la poésie n'est arrivée à réaliser par ses Seules ressources i6t sans le concours de là musique et de la danse l'œu^'t-è d'art parfaite. ÂpVès la brillante floraison de l'art communiste en Grèrcfe, la poésie lendit, elle aussi, à S'isoler égoïslement des autres arts, à vivre paf elle-même et pôUr elle-même. Mais, pat cela même aWsSi, elle perdit tout contact direct àfec la ï-éàlité sensible et devint « littérature ^>. Ell'e tiessa de charmer l'œil et l'ofeille, de s'adresser directement aux sens, pouï* se bornef à stimuler Timaginàtion par l'intermédiaire dé la pensée. Au lieu d'être une imagé vivante du monde, elle ne fut plus qu'une descripîion de là nature et de l'homme. Elle devint en quelque sorte un catalogue de musée au lieu

(i\ Ges. ScUr. III, 96,

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d'être la galerie de tableaux elle-même. « Ainsi elle demeura, esseulée et morose, à la lueur d'une lampe fumeuse, au fond d'une chambre ténébreuse, — tel un Fà\ihi féminin, qui, ias de croupir dans son cabinet d'étude poudreux et vermoulu, d'-goûté de lissèl' éternellement de stériles pensées, de se repattre toujours d'idées et de schèmes, aspire à s'élancer dans la Vie, à marcher, hoiïitoè lui-même, créature de chair et d'os, parmi les autres hommes (i). »

La forme littéraire qui succède à la t'rag'édie grecque et qui caractérisé la période de dissôciatioil des arts, c'est lé roman. Tandis que le drame est essentiellemèhl la peinture d'un individu, le roman est avant tout là dèâcriptioii d'un milieu ; et cette distinction capitale suffit, seloft Wagner, pour faire du roman un genre nettement inférieur. « Le drame, dit-ii-, va de l'intérieur Vers î'ektérieu'r, le roman de l'eîitérieur Vers l'intéHèur. Le dramaturge à pour point de départ un liiilieù simple, aisément intelligible, et s'élève dé là jusqu'à peiïidrè le développement d'une individualité toujours plus Hche ; te fo'mâncier, aprèà s'être évertué à poser ûû milieu complexe et malaisé à comprendre, retombé, épuisé, à là description d'un individu qui, pauvre par liii-mêmé, tiè tient 'son caractère particulier que de l'entourage dans lequel il vît. DanslédrarA'e ' une individualité autonome et puissante èhrichil le milieu qui l'environhe; dans le rômàn, c'est le milieu qui doit donner un peu d'étoffe à une individualité créùse. Aîïisi le drame nous fait voir l'Organisme même de l'humanité en posant l'individualité comme trait essentiel de l'espèce ; îê roman au Contraire aécrit le ftlècanisme de l'histoire, grâce auquel les traits généraux de l'espèce deviennent

(1) Ges. Schr. III, 106.

2l6 IDÉES DE WAGNER SUR LART

l'essentiel chez rindividu. C'est pourquoi aussi l'activité créatrice se manifeste comme organique dans le drame, comme mécanique dans le roman ; le drame, en effet, nous fait voir Vliomme, le roman ne nous explique que le citoyen; l'un nous révèle la nature humaine dans toute sa plénitude, l'autre montre dans l'État une excuse à l'indigence de celte même nature : le dramaturge crée donc en vertu d'une nécessité interne, le romancier sous l'impulsion d'une contrainte extérieure (i). »

Vers la fin du moyen âge, à l'époque de la Renaissance, on voit se dessiner, en littérature comme en musique, un mouvement de retour vers l'art « communiste ». La poésie, de littéraire et narrative qu'elle était, redevient vivante : le drame parlé fait à ce moment son apparition. Shakespeare le porte à un haut point de perfection : il ramasse et condense en une action dramatique serrée la longue et lente narration historique ou romanesque, et cette action il la fait représenter par une troupe d'acteurs sous les yeux du public. Son art agit delà sorte directement sur les sens. Et cet art est d'une profondeur extraordinaire, car Shakespeare a su donner mieux qu'aucun de ses devanciers ou de ses' successeurs l'impression de la vie ellemême, dans sa réalité objective. « Ses drames semblentêtre une image si exacte de l'univers qu'il est impossible d'y reconnaître la part subjective du poète dans la reproduction artistique de l'idée, et impossible en particulier de déterminer cette part à l'aide de la critique littéraire; c'est pourquoi aussi ses drames ont été considérés comme les produits d'un génie en quelque sorte surhumain, et étudiés presque comme des merveilles naturelles parles grands poètes de l'Allemagne qui cherchaient à expliquer la ge-

1) Ges. Schr. fV, 47 s.

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