EVOLUTION DE L\ POESIE : SHAKESPEARE
nèse de ces oeuvres étonnantes (i). » Shakespeare occupe ainsi une place à part dans l'histoire de la poésie ; il ne peut être comparé à aucun artiste, — si ce n'est à Beethoven. « Si, embrassant d'un coup d'oeil le monde des personnages créés par Shakespeare avec le relief extraordinaire qu'il a su donner à tous les caractères, nous essayons de résumer l'impression générale produite par cette œuvre sur notre sens intime, — et si nous comparons d'autre part à ce monde shakespearien celui des motifs musicaux créés par Beethoven, avec leur précision et leur invincible puissance d'émotion, nous sommes obligés de constater que ces deux mondes sont exactement superposables et que leur contenu est absolument identique, encore qu'ils semblent se mouvoir dans des sphères totalement différentes (2). « Et pourtant le drame tel que Shakespeare l'avait conçu présentait, au point de vue de la forme, un grave défaut. L'art de la mise en scène était encore si primitif que le grand dramaturge ne sentit pas la nécessité de faire effort pour reconstituer le milieu où se déroulait l'action de ses pièces. La scène de son théâtre était limitée par des tapis. Pour suppléer au décor absent, il fit appel à l'imagination des spectateurs : un écriteau, facile à changer aussi souvent qu'on le jugeait bon, indiqua le lieu où se passait l'action. Le drame n'était pas encore pleinement réalisé^ puisqu'il se mouvait dans un cadre purement idéal et abstrait. De plus, en raison même de cette faculté qui lui était laissée de faire varier indéfiniment le lieu de l'action, Shakespeare ne ressentit pas le besoin de simplifier l'intrigue de ses drames, de la ramener à un petit nombre de motifs essentiels. Aussi ses pièces demeurèrent-elles,
(1) Ges. Schr. L\, 106,
(2) Ges. Schr. IX, 107.
2l8 IDÉES DE WAGNER SUR l'aRT
à ce point de \Tie, de T'hislôire oïl àû roman en action. Étant donnée la technique théâtrale de son temps, ses drames sont des chefs-d'œu\Te incompâ'rables ; mais Cette lechniquie éiïe-Wêfti'é étâil défectùé'usé, et ne taïdà pas, 'en effet, à accomplir dé grands progrès. Ce progrès technique à son tour aarait dû être le pûint de départ d'un progrès coiTespondant dans la facture des drames è'axmêmes. Or il ne s'est pas trouvé jusqu'à présent lin ïiouveau Shakespeare pour créei' la forme dramatique appropriée à lart nïodemc de la mise en scène.
En France l'art dramatique prit une direction tout opposée à celle qu'il avait suivie eti Angleterre. Populaire chez nos voisins, il fui àristoctâlique chez nous. Or les spectâteik'rà princiers dédaignèrent là scène rustique de Shakespeare. « Où fît doû'c jouer lés 'coïnédiens dans la luxueuse salle dés fêtés, où ils durent établir leur scène sans faire de grands changements à là décoration. L'unité de lieu devint aittsi là loi f>'rîmordialé du drame (i). » Et cette uiiité de lieu, érigée en dogme au nom des règles d'Arisioté mal comprises, exerça sur les destinées de là tragédie iiiie influeè^é capitale. Pour ne pas faire varier la scène, le poète dramatique français se trouva réduit à reléguer l'action ptopt^merit dite danS là coulisse, à ne laisser sur la scène que les discours, et à donttér de là sortfe à la placé du drame uilfe sérié de morceaux d'éloquence oratoire. PoUr la même Vaison, lèè tragiques français durent renobcer à porter sur la scène des Sujets (empruntés au ronian ou à l'histoire, dont l'âctioti trop complexe ne se prêtait pas à être jouée datas un décor unique; ils se virent obligés d'empi'ùntér au drame classique de l'antiquité non seulement sa forme, mais en-
(1) Ges. Schr. IV, 13.