UNION DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE
Et ces deux traductions se complètent merveilleusement l'une par l'autre, puisque chacune dit précisément ce que l'autre ne peut exprimer. Tandis que le poète solitaire reste forcément abstrait et s'épuise en efforts stériles pour exprimer adéquatement les émotions de ses personnages, le poète qui compose dans l'esprit de la musique saura qu'il a, pour exprimer l'inexprimable, les ressources infinies de la musique, et il lui sera permis dans ce cas de se taire : caries sentiments que ses vers seraient impui?sants à dire s'épanouiront spontanément en flots de mélodie ou d'harmonie (i). De même le symphoniste qui s'associe au dramaturge pourra, sans crainte de devenir incompréhensible, s'écarter des formes simples de la mu-
Gluck est surtout d'avoir soustrait le compositeur à la tyrannie du viiluosi' Son tort, par contre, c'est d'avoir asservi le poète au compositeur eu le condamnant à se conformer strictement aux formes traditionnelles de l'opéra et à se contenter du rôle subalterne de « préparateur d'e:îpérieDces musicales.» {«Der Bereiler von Unterktgcn fiir die ganz selbstàndigen Expérimente des Komponisten. » Ges. Schr. III, 241.) En contraio-nant le poète à lui fournir des textes appropriés à la « musique dramati-ju^e » qu'il concevait, Gluck a donc, en réalité, subordonné le drame à la musique et rendu impossible la naissance de véritables drames musicaux. {Ges. Sclu- III, 237 ss. et 241 ss.). — Il a, d'autre pnrt, cherché à fnire coïncider l'accent mélodique avec l'accent métrique, ou, en d'autres termes, à laisser le vers déterminer le rythme de la mélodie. Or le vers littéraire est incapable d'engendrer la mélodie musicale, la mélodie qui a pour type l'air de danse et qui seule est perçue comme une véritable mélodie par i'oreille moderne En modelant sa mélodie sur le rythme du vers, le compositeur se condamné à créer de la « prose music-de » : « Niefit Anderes als eine musikahsche Prosa blieb von der Mélodie iibrig, die nur den rhetorischen Accent cines zur Prosa an fgelôsten Verses durcit den Ausdrucli des Tones verslârhte. •> (6'<?5. 5c/tr,/K, 11 '*.). Ainsi la réforme de Gluck aboutit, selon Wagner, d'une part à entraver le libre essor du dramaturge, d'autre part à engager le musicien dans une mauvaise voie. — Aussi Wagner se réclame-til non pas de Gluck, mais de Beethoven dont la symidionic dramatique a rendu possible et préparé l'avènement du drame musical. Voir Chamberlain, R Waaner p. 191 s.; cf. B<n/reHllicr Blàtter 1887, p. 341.
(1) De là cette formule d'upparence pamdoxale et souvent mal comprise que W.igner énonce dans la Lettre à Villot : <( In Wahrlieit ist die Grôsze des Dichters am meistcn danach zu erniossen, was er versclnveigt,um tins das Unaiisspreckliche selbsl sclnveigend uns sagen zu lassen ; der Musiker ist es nun, der dièses Vcrsc/iwirgene zum hellen Ertônen bringt, und die untriigliche Form seines laul erklingenden Scluceiyens ist die vnendlichc Mélodie. « [Ges. Schr. VII, 130.1
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sique de danse, pour s'abandonner librement à son inspiration et peindre les états d'âme les plus complexes, les nuances de sentiment les plus variées ; car il sera toujours soutenu dans son entreprise par le poète : « Jette-toi sans crainte au milieu des vagues de l'Océan de la musique, lui dit son compagnon. Tant que nous irons la main dans la main, tu ne quitteras jamais la sphère de ce qui est le plus accessible à l'homme. Grâce à moi, en effet, tu resteras toujours sur le terram solide de l'action dramatique ; et cette action, dans l'instant où elle est représentée sur scène, est le poème le plus immédiatement intelligible qui soit au monde. Laisse se dérouler hardiment les flots de ton ample mélodie, afin que, comme \in torrent continu, elle se répande à travers tout l'ouvrage : par elle, tu diras ce que je tais parce que toi seul tu peux le dire, et, tout en me taisant, je dirai tout, car je te conduis par la main (i). »
Ainsi naîtra la mélodie, œuvre commune du poète et du musicien. Le poète, dédaignant les artifices de la métrique et de la rime, se préoccupera uniquement de donner à sa pensée une forme aussi vivante, aussi concrète que possible. De même que le dramaturge réduit l'action à ses éléments essentiels en éliminant tout ce qui est insignifiant ou superflu, conventionnel ou contingent, de même aussi le poète devra condenser le plus possible la traduction verbale de sa pensée. Il supprimera tous les mots parasites, vides de contenu émotionnel, tous les signes abstraits qui constituent le mécanisme du langage. Au point de vue de l'expression comme au point de vue de l'action, il ne doit plus subsister dans le drame musical que ce qui est éternellemenl humain, également accessible à la raison et au cœur. Cette poésie où l'idée est ramassée en quelques
{i)Ges. Schr. VII. 129.