NAISSANCE DE LA MÉLODIE
termes, tous nécessaires, tous expressifs appelle alors nécessairement l'expression musicale. Le musicien reprend l'œuvre au point précis où le musicien l'avait laissée et la mène à bonne fin. Le poète avait condensé et simplifié: il avait ramené une multitude immense d'éléments épars, de faits contingents et n'intéressant que l'intelligence à une action dramatique capable de faire impression sur l'homme instinctif lui-même ; cette action, il l'avait traduite en une langue aussi largement humaine, aussi simple, aussi expressive que possible. Mais là s'arrête son pouvoir : il ne peut s'adresser directement qu'à la raison, il n'a pas de prise sur lasensibihté. Une peut donc exprimer que très imparfaitement le contenu émotionnel de son drame ; il explique bien à l'intelligence comment et pourquoi tel ou tel sentiment naît et évolue ; il est 'incapable de dire ce qu'est ce sentiment. C'est alors qu'intervient le musicien : il développe dans toute son ampleur le contenu émotionnel de l'action simplifiée, du poème condensé créé par le poète ; il décrit magnifiquement tout ce que celui-ci avait dû taire. La ligne de démarcation entre son domaine et celui du poète est la mélodie. Elle est déterminée par le vers ; car elle donne leur pleine valeur musicale et expressive aux voyelles de la phrase poétique ; et à ce titre elle est poésie. Mais en même temps la mélodie est, comme nous l'avons vu, la surface mouvante de l'Océan de l'harmonie ; et à ce titre elle est musique. Pour nous servir d'une comparaison employée par Wagner dans Opéra el Drame^ le poète déroule en quckpie sorte son tableau dramatique au-dessus des flots de la musique ; l'image poétique vient se mirer à la surface des eaux : ce reflet •mouvant et coloré est la mélodie. « Par elle, dit Wagner, la pensée poétique se fait émotion vivante et spontanée; par elle aussi le désir infini qu'exprime la musique ac-
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quierl la facullé de se manifester avec précision et vérité, comme phénomène humain nettement déhmité, revêtu d'une forme plastique et individuelle. La mélodie est la rédemption {Erlôsung) de la pensée poétique éternellement contingente et dépendante, qui, par elle, s'élève jusqu'à la joyeuse conscience de la suprême liberté du sentiment * elle est la Nécessité voulue et proclamée ; elle est l'Inconscient devenu conscient et distinctement représenté (i). »
Rien ne serait plus contraire, d'ailleurs, à la pensée de Wagner que d'assimiler la mélodie de l'œuvre d'art future à cette « mélodie primitive », source originelle du langage et de la musique. De même que les mythes du drame musical moderne l'emportent intiniment sur les mythes des peuples anciens, de même la mélodie du drame musical est bien supérieure à la mélodie primordiale. Dans l'un des cas il y a confusion, dans l'autre il y a synthèse. L'esprit humain va, dans toutes ses manifestations, de l'intuition à la science pour revenir enfin à l'intuition consciente. L'expression de la pensée humaine accomplit elle aussi cette évolution. Instinctive et confuse à l'origine, elle devient de plus en plus réfléchie et précise ; le langage, organe de l'intelligence, se différencie de la musique, organe du sentiment. Mais de même que la science, à son apogée, aboutit à la justification de l'instinct, de même le langage tend à redevenir musique. La mélodie parfaite, toutefois, a sur la mélodie primordiale la même supériorité que l'intuition consciente du « voyant » de l'humanité future a sur Tintuilion confuse du primitif qui ne s'est pas encore élevé à la censcience de lui-même et de l'univers (2).
11 nous reste maintenant, après avoir examiné quelle
(1) Ces. Srhr. /V, 142.
(2) Ces. Schr. JV. 142 »>.