‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 68 sur 135 · CONCEPTION DE LA TÉTRALOGIE · texte numérisé non relu

CONCEPTION DE LA TÉTRALOGIE

conçu la vérité. Il faut donc, pour être compris, que j'expose en artiste et avec une absolue précision, tout le mythe des Nibelungen, avec son vaste et profond symbolisme ; il faut que la pensée, la réflexion n'aient rien à suppléer au tableau ; il faut que tout esprit spontané puisse, à l'aide de ses organes de perception artistique, saisir V ensemble de ce tableau, car c'est à ce prix seulement qu'il pourra saisir avec justesse la valeur de chaque détail (i). » Il ne suffisait plus à Wagner, désormais, d'avoir mis en drames la seconde moitié de son esquisse, la jeunesse et la mort de Siegfried ; il jugeait nécessaire aussi d'exposer clairement, non plus par des récits, mais sous forme dramatique le drame divin qui expHquail et motivait le drame humain : le rapt de l'Or et l'épisode de Siegmund et de Siegjinde.

En même temps qu'il agrandissait ainsi le cadre de son œuvre, Wagner donnait aussi plus de netteté et de profondeur à ridée philosophique qu'elle exprimait. Dans l'esquisse de i8/|8 il n'indiquait pas comment Albcrich avait conquis l'Or du Rhin et forgé l'Anneau. Or,dès l'automne de i85i, comme le montrent ses lettres à Uhlig et à Liszt (2), il découvre que, pour s'emparer du trésor, le Nibelung a dû renoncer à Vamoiir. L'idée maîtresse qui domine toute la tétralogie, l'irréductible opposition entre l'aspiration vers l'amour et la soif de l'or et de la puissance était désormais trouvée ; et pour la faire clairement ressortir, Wagner introduisit dans le plan primitif une foule de modifications en apparence peu importantes, mais qui, au total, finirent par changer du tout au tout le caractère général de son œuvre. Son dessein primitif, avons-nous vu, était de dé-

(1) Lettres à Liszt, /, 149.

(2) Lettre du 12 novembre 1851 à Uhlig (p. 119), du 20 novembre à Liszt (/, 148 s.).

266 l'anneau du mdelung

crire la genèse de la sociétô future basée sur la loi d'amour, l'avènement de celte humanité libre et heureuse personnifiée par Siegfried et Brunnhilde, et qui ne pouvait manquer, selon lui, de s'épanouir sur la terre lorsque la domination du capital serait brisée et que les hommes obéiraient à leur instinct au lieu de se conformer égoïstement aux lois traditionnelles. Dès qu'il se fut décidé à traiter sous forme de drame, non plus seulement les exploits et la mort de Siegfried, mais l'ensemble du mythe des Nibelungen, son point de vue changea. La préoccupation de nous présenter en Siegfried le type idéal de l'humanité future passa au second plan. Au terme de son œuvre, "V^/'agner voulut montrer, non plus le début .le l'âge d'or ouvert par les exploits de Siegfried, mais la catastrophe formidable où sombre la vieille société avec ses Jois iniques et décevantes. Le maître des dieux, Wotan, qui dans l'esquisse n'avait qu'un rôle assez effacé, passe à présent au premier plan. Il devient le représentant de l'âme contemporaine partagée entre l'amour et l'égoïsme, avide de puissance et de richesse, mais remplie aussi de l'irrésistible besoin d'aimer. Dans le cœur du dieu se joue la grande tragédie de l'univers : après avoir rêvé un pouvoir illimité et éternel il reconnaît que son œuvre est caduque et mauvaise, vl se résigne à subir, comme tous les êtres, la loi du changement et aspire de lui-même à l'anéantissement. Il 3st, comme l'écrit Wagner à Rôckel, « la somme d'intelligence du temps présent » (i) ; en d'autres termes, il s'élève, par un suprême effort de sa raison, jusqu'à comprendre la nécessité de la grande Révolution où doit périr le vieux monde ; il consent à disparaître pour faire place à l'fiomme de l'avenir. — Le dénouement du drame dut, en raison de

(1) Lclli es k Rûckel, p. 38.

Page 1