‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 69 sur 135 · CONCEPTION NOUVELLE DU RÔLE DE WOTAN · texte numérisé non relu

CONCEPTION NOUVELLE DU RÔLE DE WOTAN

rimportance nouvelle donnée au rôle de Wotan, subit une complète modification. Dans l'esquisse de 1848, le règne des dieux de lumière était assuré pour toujours par le dévouement do Siegfried et l'âge d'or commençait pour l'univers racheté. La rédaction définitive de V Anneau se dénoue au contraire par le « Crépuscule des dieux )) (1), par la mort do Wotan et des dieux du Walhall qui, leur règne terminé, s'abîment dans le néant, laissant le champ libre à l'humanité victorieuse (2).

Au total, l'œuvre de Wagner, sous sa forme définitive, devait donc comprendre une trilogie, la Walkiire, le Jeune Siegfried et la Mort de Siegfried, précédée d'un prologue, le Rapide VOr du Rhin (3). Représenter la série de ces quatre drames sur le théâtre de Weimar, il n'y fallait évidemment plus songer. Cette œuvre démesurée, unique en son genre, ne pouvait être jouée que sur une scène spéciale, à l'occasion de quelque grande solennité, dans un avenir indéterminé, «après la grande Révolution, » comme

(i) Crépuscule des dieux ou Gôttenlcunmerung est une traduction selon toute vraisemblauce erronée du uorrois ragna rô/i (littéialemcat rôli.' destinée ultime, lin ; ragna : des dieux), une expression qui, dans la mytholof^ie Scandinave, désigne la (in du monde, le grand incendie qui consume l'univers. Or, on a longtemps vu dans le second terme de celte expression le mot ro/ikr «. ténèbres », et on a considéré la locution « ténèbres des dieux » comme une image grandiose désignant latin du monde, la chule (les dieux dans les ténèbres du néant. C'est dans ce sens, aussi, que WagutT entend le mol Gôtterdàntinerung.

[2) Le philologue von der Hagen, dans une dissertation intitulée Z)îeyV/6e/lUKjen, titra Bedeututig far iminer, Breslau, 1810, rapproche de la vie (ie Slogfi'icd la vie du dieu Baldr dont la mort précède immédiatement, dans les récits Scandinaves, la fin des dieux et du monde. Von der Hagen compare de ]i'us le crépuscule des dieux dans les poèmes eddiques a la mm t des iSilM'hiiigen. — Wagner aurait-il peut-être puisé dans ces rappiochemeuts l'idéede faire coïncider la Gôltenldinnierung avec la mort de Siegfried ''

(3) Le titre général de la tétralogie, Der Ring des Nibelimge.n, apparaît pour la première fois dans une lettre à Uhlig du 14 oct. l><52(p. 236). Dans cette même lettre, le titre primitif du prologue, Der Rauh des RIieingoLdcs, est déjà changé eu Das Rheingold. Les titres anciens des deux dernières journées, Der junge Siegfried et SiegfriedsTod sont encore conservés dans l'édition de 18^3 et ne sont remplii'és par les titres actuels, Siegfried et UoUcrdàiiinterutig, que dans l'édition de 18()3.

268 l'anneau du nibelung

l'écrivait Wagner à son ami Uhlig (i). Il se dégagea donc des promesses qu'il avait faites à Liszt et continua l'édifice formidable de sa tétralogie sans savoir où son œuvre nouvelle affronterait les feux de la rampe, sans soupçonner même comment il pourrait jamais la soumettre au public d'une manière conforme à ses idées — encouragé seulement par ces belles paroles de Liszt : « A l'ouvrage donc ! travaille hardiment à ton grand œuvre, pour lequel on ne saurait tt tracer d'autre programme que celui donné par le chapitre de Séville à l'architecte qui construisait la cathédrale : Bâtissez-nous un temple tel que les générations futures disent en le voyant : Le chapitre était fou quand il se lança dans une entreprise aussi extraordinaire. — Et pourtant la cathédrale de Séville dresse aujourd'hui ses tours vers le ciel (2). » La composition du poème marcha relativement vite. Dès le 1"'' juillet i852 la Walkiire était achevée après un travail soutenu d'un mois. Dans les premiers jours de novembre Wagner terminait VOr du Rhin. Aussitôt après, il reprenait les deux parties composées avant la conception du plan général de V Anneau, le Jeune Siegfried et la Mort de Siegfried (3) pour les mettre au point et les raccorder au reste du poème. Vers Noël il donnait lecture du grand œuvre à ses intimes et faisait imprimer V Anneau à 26 ou 3o exemplaires pour l'offrir à quelques amis. Le 11 fé-

(1) Lettre du 12 nov. 1851 citée par Santcn-Kolff, Bayr. Blàlter i892,Y>. 99.

(2) Lettres à Liszt, /, 154.

(3) La Mort de Siegfried dut être fortement remaniée. Deux scènes eutièreineut nouvelles furent ajoutées (scène des Nomes et scène entre Bn'innliilde et Waltraute), d'autres entièrement moditiées, en particulier le dénouement. Sur les 2033 vers de la GôUci-dàmmenmn actuelle, près de la moitié, soit exactement 990, se trouvent déjà duus la Mort de Siegfried de 1848. De plus, beaucoup de vers de In rédaction de 1848 n'ont subi dans le poème de 1853 que des retouches très légères. V. Zenkcr, Bagr. Blàtter 1896, p. 112. — Entre l'édition de 1853 et la première édition destinée au public et [lubliée en 1863, il n'y a pas de difTérences essentielles (Bagr. Blàtter 189G, p. 108). — Un certain nombre de variantes intéressantes out été publiées dausiea Bayr. Blàtter 1896, p. 205 ss.

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