ACHÈVEMENT DE LA TÉTRALOGIE
vrier i853, il expédiait à Liszt les premiers exemplaires. Il avait pleinement conscience de la valeur exceptionnelle de l'œuvre qu'il venait d'achever. « Disons-le sans pudeur, écrivait-il à son ami Uhlig, ce poème est, dans l'ensemble, ce que j'ai fait de plus grandiose (i). »
Après avoir étudié la genèse historique de VAnneau, il nous faut examiner maintenant de plus près l'action intérieure de ce poème gigantesque où Wagner a voulu dire non pas seulement la destinée d'un homme, d'une race ou d'un peuple, mais celle de l'univers entier. Il y a dans ÏAntieau, comme nous l'avons déjà fait remarquer, deux drames superposés : un drame humain qui se dénoue par la mort de Siegfried et de Briinnhilde, et un drame divin ou cosmogonique qui a pour héros Wotan et se termine par le Crépuscule des dieux. C'est par le drame divin — le plus grandiose des deux peut-être et le plus important pour l'histoire des idées de Wagner — que nous allons commencer notre étude*.
Au moment où s'ouvre l'action, Wotan, le premier des Ases, le souverain des génies de la lumière [Lichtalben), après avoir connu les douceurs de l'amour, aspire à conquérir l'empire du monde (2). L'attrait du jeune amour s'est un peu fané pour lui (3). Jadis il avait aimé son épouse Fricka avec une telle ardeur qu'il avait donné, pour la
(1) L'édition des lettres à Uhlig porte même, sans doute par suite de romission de ich, '< das qrôszlc was je gediclitet » (p. 246).
(2) Lettres à Rôckel, p. 67.
(3) WalkUre, acte 11 [Ges. Schr. VT, 37).
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conquérir, un de ses yeux ; mais à présent il commenc(! à trouver pesants les liens éternels qui l'unissent à elle, à se lasser de chaînes que l'inquiète jalousie de son épouse rend plus lourdes encore. Ainsi leur union mémo, issue de linévilable illusion de l'amour qui se croit éternel et veut se soustraire à la loi du changement (i), leur union même a fait lever en son cœur des germes dégoïsme et de désaffection, de Lieblosigkeit, pour nous servir de ce terme intraduisible par lequel Wagner désigne le principe de tous les maux de l'univers (2). Dans son âme s'est glissée l'ambition. Sans doute elle n'a pu étoutïer dans le cœur de Wotan l'Amour, celte loi primordiale de l'univers qui pousse vers la Femme et la volupté toutes les créatures « dans les 3aux, dans les airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une substance, partout où des germes circulent » (3). Mais, sans renoncer à la douceur d'aimer, il a convoité la puissance. Sous le Frêne du Monde bruissait
(1) Dans les lettres à Rockel. p. 28 s., Wagner insiste sur cette idée que l'amour est nécessairement ép/iémère et non point éternel: que la loi du changement régit les amours des hommes comme toutes leurs actions ; et que c'est une erreur ciijiitale que de vouloir prolonger par la lidélité dans le mariage une union d'où liimonr a disparu.
(2) Dans les lettres à ROi>kel (p. :J5 s.), Wagner désii,'ne expressément cet atl'aiblissemeut de l'amour chez Wot*n et Frici<a comme le germe de tous les malheurs (jui atteignent les dieu\ . t. Wo lient nun dur Keim dièses Unlieils? Sieh die ersle Srene zwixehen \\uta)i tind Fi'irka —die endlich l)ii zii der •Scène im £. Acte der Walkilre [iUiri. Dos feste Baad dds beide ùindet, enlsprungen dem wiwillklirlic/ien Irrlluime. dev Uebe ilber den not/iwoidigen Wechsel /linaus sich zu verlàngern, sich gegenseitig zu geioàhrli'isten, dièses Entgegeiitrelen dam ewiq A'euen und Wechgelv(dlen der Ersclieinungsiveit — bringl beide Vcrbundone bis zur aegenseitigen Quai der Lieblosigked. •> C'est précisément parce que Wotan jiorte en son cœur des germes de Lieblosigkeit <pi'il est soumis au pouvoir de l'Anneau d'Alherich. Ce dernier ne pouri-ait rien sur le dieu s'il avait continué à suivre exclusivement la loi d'amour.
(3) "Dans l'ensemble des mondes, rien n'est, aux yeuxdes hommes, assez [irécieux pour compenser la perte de la volupté, la perte des délices et de l'amour de la Femme. Dans les eaux, dans les airs, sur ferre, partout où grouille la vie, où s'agite une substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai interrogé: « S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le-moi I »
MOTAxN ASPIRE AU SAVOIR ET AU POUVOIR 2/ 1
une source dont les flots, en courant, chuchotaient la sagesse : pour boire à cette fontaine de sapience, le dieu nait en gage un de ses yeux. Puis il se fit, d'un rameau sacré coupé sur le Frêne du Monde, une lance : la pointe de cette arme merveilleuse lui confère le pouvoir ; sur la hampe sont gravées des Runes de Loyauté, garantes des Pactes divins. Par la vertu de cette lance, Wotan règne sur l'univers: il a imposé des lois aux géants, subjugué les Nibelungen, asservi à sa domination toutes les puissances malfaisantes (i). En d'autres termes, et pour parler sans métaphores, Wotan ne se contente plus, comme les autres créatures, de suivre son instinct, d'obéir à la loi d'amour. 11 conquiert le Savoir qui devra désormais le guider dans la vie (2). Puis par le Savoir il tend vers le Pouvoir ; il soumet le monde à la Justice et à la Loi. Enfin il prétend se soustraire, lui et son œuvre, à la loi universelle de toute vie, à la loi du changement et de la mort ; il veut l'éternité de son règne et fait édifier par les géants le palais majestueux du Walhall qui domine le monde et doit assurer à tout jamais son omnipotence.
Mais le pouvoir de Wûlon repose sur une base chancelante. Il n'a pas payé le juste prix de sa gloire nouvelle. Quiconque veut la Puissance doit, en etfet, renoncer à l'Amour. Ainsi le veut la fatalité des choses. Or Wotan n'a
Mais partout où la vie circule, on a ri de moi : dans les eaux, dans les ail s, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous aspirent à la Femme. » [Ges. ^c/ir. .V, 225, Rheiîigold, se. 2). Nos citations sont empruntées pour la plupart du temps textuellement à l'excellente traduction de M. Brinn Gaubasl.
(1) Ges Schr. F/, 37, 104, 179.
(2) L'mil unique qui reste a Wotan est précisément le Savoir qui lui tient lieu de l'instinct; l'instinct serait l'œil que Wotan a mis en gage pour boire à la source de sapience. Quand Wotim dit à Siegfried : «Mit dem Anqe dasals ani'resmirfehll, erblicksl du selber da.i eine, dus mir zumSelieii verblieb » (Ges. Schr. VI, 160), ces paroles quelque peu énigmatiquci signifient, que Siegfried regarde Wotan avec les yeux de l'instinct {donc avec l'œil qui manque au dieu), en d'autres termes avec la clairvoyance spontanée d'une nature libre; voir Ernst. VArtdeH. WaQnev, p. 430, note.
272 l'anneau du nibelung
pas renoncé à l'amour. Il a bien promis aux géants de leur livrer, comme salaire de leurs travaux, Freia, la déesse delà jeunesse et de l'amour ; mais il est décidé en son âme à éluder cette promesse ; l'artificieux Loge, l'esprit du feu, le génie delà ruse et du mal, lui a promis de trouver un moyen pour conserver Freia parmi les dieux.
Dans les profondeurs de la terre, cependant, un gnome haineux et redoutable, Alberich, delà race des Nibelungcn ou génies delà nuit [Schwarzalben] a accompli le sacrifice auquel se refusait Wotan. Il a maudit l'Amour, et au prix de cette renonciation terrible il a pu dérober aux ondines le trésor sans pareil qui leur était confié, l'Or du Rhin. Ce joyau, qui jusqu'à ce jour avait sommeillé au fond du fleuve, parure étincelante et inutile des eaux ténébreuses, va devenir entre les mains du gnome ambitieux une arme terrible : le sombre Nibelung en forge un Anneau grâce auquel il peut aspirer à rhéritagedumonde(i). Par la vertu de cet Anneau, il réduit à l'esclavage ses frères, les Nibelungen ; il les contraint à accumuler à son profit d'immenses richesses ; fort de son inépuisable trésor, il compte bien, un jour, dominer les dieux et les déesses, les asservir par la fascination de l'or et les contraindre à subir son joug, à maudire l'Amour. — Or Wotan est prévenu par Loge de l'acte d'Alberich. Sommé par le dieu détenir sa promesse et de délivrer Freia des mains des géants. Loge déclare qu'un seul bien dans tout l'univers peut compenser pour eux la perte de la Femme: c'est l'Or du Rhin pour lequel Alberich a maudit l'Amour. Les géants aussitôt d'exiger cet or comme rançon de Freia. Avec l'aide de Loge, Wotan réussit à capturer Alberich et le contraint à livrer
ii) Ges. Schr. F, 210 s., 227.