LA FAUTE T1\AGIQUE DE WOTAN
ses trésors et son Anneau. Poussé au désespoir, le Nibelung prononce alors sur cet Anneau, conquis au prix d'un anatlième, la plus effroyable des malédictions: il enflammera la cupidité de tous sans profit pour personne, il causera le désespoir et la mort de tous ceux qui y porteront la main. Wotan cependant livre aux géants, comme rançon de Freia, le trésor d'Alberich. Il voudrait garder pour lui l'Anneau, symbole de la toute-puissance. Mais les géants exigent que l'Anneau leur soit donné avec le reste; et Wolan, averti par l'apparition mystérieuse d'Erda du danger qui menace la i*ace des dieux s'il s'obstine à garder l'Anneau fatal, se résigne, après une lutte douloureuse, à leur abandonner ce gage du pouvoir suprême. L'iniquité primordiale est consommée. Pour que l'ordre universel fût rétabli, il aurait fallu que Wotan se fût décidé à rendre l'Or du Rhin aux ondines spoliées dont la plainte mélancolique montait jusqu'aux demeures des dieux. Au lieu d'accomplir cet acte de justice et d'amour, Wotan a d'abord convoité pour lui-même l'Anneau (i), puis, ne pouvant le garder, il l'a livré aux géants en échange de Freia. Il a payé ainsi d'un salaire maudit le Walhall, garantie et signe visible de sa domination (2). Son règne est mal assuré, puisque fondé sur une injustice ; son pouvoir est précaire, car, tant que rOr ne sera pas rendu aux profondeurs du Rhin, Wotan peut craindre que l'Anneau ne retombe aux mains de son rival Alberich et ne lui confère à nouveau cette puissance, supérieure à celle des dieux eux-mêmes, qu'il avait acquise en maudissant l'amour.
Wotan devra donc expier ses rêves d'ambition, d'éternité et d'omniscience. Partagé entre l'aspiration vers
(1) Wotan convoite l'Anneau tout en sachant fort bien qu'il fait tort aux Filles du Rhin en gardant l'Or qui leur appartient et que Loge a même promis de leur restituer. {Ges. Sclir. V, 228 s.. 260 s ,268.)
(2) « Mit bôscm Zoll za/Ut'ich den Bau. » [Ges. Schr. V, 65.)
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l'amour et le désir impur de l'Or et de la toute-puissance, il va se trouver engagé dans un inextricable réseau de contradictions, jusqu'au moment où, vaincu par la douleur, désespérant de son œilvre, le dieu s'élèvera jusqu'au suprême renoncement» et comprendra la sublime nécessité de la mort libératrice.
C'est la peur d'abord qui vient troubler sa félicité. Wotan a voulu savoir; il a bu à la fontaine de la science. Dès lors il ne vit plus seulement dans le moment présent comme l'être instinctif, mais il calcule ses actes, il cherche à percer les voiles du futur. Et voici que sa science, qui devait assurer son règne, devient pour lui une source de misères en lui laissant entrevoir des dangers formidables dans les lointains de l'avenir. Erda la A'oyante trouble son cœur par ses prédictions obscures et menaçantes. Elle est « l'âme antique de l'impérissable univers », la primordiale sagesse du monde » (i) ; elle sait le présent, le passé et le futur ; elle connaît « les mystères de l'abîme, ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des flots ; pas un être en qui ne vive son âme ; pas de cerveau qui ne pense sa pensée ». Elle dort, couverte de givre, au plus profond du gouffre éternel ; « son sommeil est rêve, son rêve pensée, sa pensée l'empire du savoir (2); » et tandis qu'elle médite, ses filles, les Nornes, ourdissent pieusement dans la corde des destinées sa pensée éternelle (3). On le voit, Erda n'est autre chose que la conscience obscure de cette Nécessité aveugle qui,, suivant les idées philosophiques de Wagner, régit l'univers (4). A
(1) « Der ewigen Well Ur-Wala. » « Urwellweise. » (Ges. Schr. V, 261' V7, 152.)
(2) « Mein Srhlaf isl T/àiiincn, main Tràumen Sinnen, mein Siniicn WdUcndes Winans. » [Ges. Schr. VI, 153.)
(3; Ges. Schr. VI, 153.
(4) M.Eiast voit dins Erda la personnification de « la nature. » {L'Art de R. Wagner, p. 434.) Cette iuterprétatiou est, à mon gens, trop vague et ne