WOTAN EST HANTÉ PAR LE SOUCI
jamais ignorée de toutes les créatures qui vivent dans le présent et obéissent à l'instinct, elle ne se révèle qu'à Wotan qui a voulu savoir et prévoir. Et ses oracles pleins d'obscures menaces enfoncent l'aiguillon du souci dans le cœur du dieu. Il l'appelle « Souci originel », « Déesse de l'originel effroi » (i). Sa science l'emplit de la crainte de succomber ignominieusement sous l'assaut de quel ju ennemi. Il a peur de la fin, et cette peur le rend égoïste (2) ; elle dirige désormais tous ses actes, elle lui ôte à 2out jamais la paix de l'âme et suppHme pour lui les joies que goûtent ceux qui s'abandonnent librement à leur instinct sans prétendre corriger la destinée ou soulever les Voiles de l'avenir.
Privé de bonheur par suite de son savoir^ Wotan est de plus entravé dans sa liberté par les lois que lui-même a imposées au monde. Si par les traités que garantissent les runes gravées sur la hampe de sa lance il règne sur l'univers, il est, à son tour, prisonnier de ces traités. Il a donné aux géants le trésor d'Alberich et l'Anneau comme salaire de leurs peines ; il est lié par ce pacte. Il ne peut rien entreprendre contre les géants, il lui est interdit de
rend pas compte de ce daràctôre de haute sagesse (JlJi dislingue Erda. lîlle u'est pas la Nature, la Nécessité elle-même ; car la Nécessité est, dans les idées de Wagner, aveugle (voir p. 186) et se révèle par l'instinct inconscient. Elle n'est que le reflet de la Nécessité dans une raison infinie, elle est la science de l'univers. Elle est donc inférieure à la Nécessité elle même et ne saurait lui prescrire des lois. C'est pourquoi aussi sa Siigesse s'elT'ace devant la volonté de Wotan, « dciu Wisseii verwchl vor meinetii fVi/lcn » (Ges. Sc/ir. VJ, 156), quand celui-ci abdique son rêve d'étel'ulté et veut luimême ce que veut la Nécessité
(1) « Ursorge » « UrmtUter Fiirrhi » 'Ges. Schr. VI, 157). L'expression Uriniillrr Furc/it est assez nl)Sinre. Erda .'Sl-eile conçue comme la déesse di's craintes maternfiles ? On iiicn les f/ïv«»</cr seraient-elles ces » Mères » dont parle le second Faust de Gœtlie, ces divinités mystérieuses qui trÔBeot au loin dans la plus edroyahle des solitudes?
(2) « Die Fuixfit vor dctii Ende int dcr Qiicll aller Licidosii/keil, und sie crzeiKjt sich nur du, wo selbst bercils die Liebe erbleirht, » Lettre à Uockel, p. 33.) C'est p;!rce que l'amour ne rogne plus eti m.iltre sur Wotan qu'il a voulu «avoir, et que, par la science, il a connu la peur.
L ANNEAU DU NIBELUNG
leur reprendre le gage qu'il leur a donné ; car s'il est quelque chose, c'est en vertu des pactes qu'il a conclus, et la hampe de sa lance souveraine se briserait dans sa main s'il violait la foi jurée (i). Tout son courage, toute sa puissance ne peuvent donc rien pour réparer l'iniquité primordiale, pour reprendre aux géants l'Anneau du Nibelung. Et les efforts qu'il fait pour échapper à la destinée ne font qu'aggraver ses peines. Frappé de crainte par les prédictions menaçantes d'Erda, il la poursuit jusqu'aux entrailles du monde pour lui arracher ses secrets. Vaincue par l'intensité de son amour, troublée dans l'orgueil de sa science, la déesse cède à Wotan : elle donne au dieu une fille, la Walklire Brûnnhilde (2) ; de plus, elle lui prédit l'avenir. Ce sont les hordes d'Alberich, lui annonce-t-elle, qui menacent la puissance des dieux ; ivre de haine, le Nibelung aspire à la vengeance ; or, si jamais il recouvrait l'Anneau, le Walhall serait perdu. Avec ses sombres cohortes, il monterait à l'assaut du Burg des dieux ; grâce à l'Anneau, il détacherait de Wotan les héros du Walhall, et les contraindrait à se rallier à sa cause ; ce serait la fin des Bienheureux ! — Pour conjurer ce danger, Wotan cherche des auxiliaires dans la race des Hommes que jusqu'alors il avait réduite par son despotisme à courber passivement la tête sous des conventions fallacieuses. Sur ses ordres, les Walkiires, filles de son désir (3), rallument le courage au
(1) Ges. Schr. V, 219 ; VI, 40, 124 s.
(2) 11 est à remarquer, comme me le fait observer un correspondant obligeant, que, contrairement à ce que disent la plupart des commentateurs, Briinnhilde est seule fille d'Erda et de \Vot;in. Ce dernier dit en eflet: « von mir (loch bar g sic i;in Pftind: dcr Weit tueisestcs Weib gcbar tnir Brunnltilde dich» [Ges. Schr.VI, 38).Etde mùme Erda: « ein IKîujjïcAmddchen f/ebur icii Wotan » (Id. VI, 154). Les huit autres Walkiires avec qui Briinnhilde a été élevée [VI, 38) sont bien lilles de Wotan, mais non d'Erdu; elles sont, d'après Fricka, le fruit d'amours illégitimes de Wotan, « die schlimmen Màdclien, die ivildcr M inné Bund dir gcbar » ( VI, 30).
(S) Ges. Sc/ir. VI, 38. — Le terme de Wunschmuid que Wagner emploie souveul pour désigner les Walkiires. et eu particulier Brûnnhilde, la pré-