‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 73 sur 135 · WOTAN ET SIEGMUND · texte numérisé non relu

WOTAN ET SIEGMUND

sein de rhumanité ; par la guerre, par de rudes aventures elles préparent une race de héros capables de défendre le Walhall à l'heure de la lutte. Wotan lui-même, sous le nom de Walse, s'unit à une mortelle et procrée un couple humain, Siegrauud et Sieglinde ; avec son fils Siegmund, il court les bois à la manière des loups, endurcissant par des épreuves sans nombre le corps et l'âme du jeune héros : il espère qu'un jour Siegmund pourra accomplir l'exploit interdit aux dieux, tuer le géant qui sous les traits du dragon Fafner garde en son antre le trésor et l'Anneau du Nibelung, et ruiner ainsi à tout jamais les espérances d'Alberich. — Vain espoir ! — Déjà Siegmund surpasse en vaillance tous les hommes ; un jour, poursuivi par ses adversaires après une lutte inégale, il se réfugie, blessé et sans armes, chez son ennemi Hunding ; reconnu par Hunding, il semble qu'il n'ait plus qu'à mourir; mais, dans la cabane de son ennemi, il retrouve sa sœur Sieglinde, mariée contre son gré à Hunding qu'elle hait; elle indique à son frère le glaive de victoire, Nothung, que Wâlse lui avait promis jadis ; puis les deux Wâlsungen s'unissent d'amour et s'enfuient ensemble, poursuivis par Hunding. Wotan, dans le combat qui s'apprête, voudrait donner la victoire à Siegmund. Mais sa femme Fricka se révolte contre cette décision. Gardienne de la coutume, elle proteste au nom de la morale violée contre l'union incestueuse d'un frère et d'une sœur ; elle exige la mort de Siegmund. Et comme Wotan essaye do sauver le héros qu'il aime, elle lui démontre victorieusement que Siegmund ne peut pas accomplir l'exploit que le dieu attend

férée de Wotan, est la trarlnctioa littérale du norroisds/i/Hfer (une' désignation des WaUviires dans l'Edda), et signilie dans la pensée Je Wagner soit n Vierge issue du désir de Wotan », soit « Vierge exécutrice du désir dé Wotan ».

278 l'anneau du nibelung

de lui. S'il est brave, c'est à Wotan qu'il doit sa bravoure ; c'est le dieu qui a versé dans son cœur l'audace et l'ambition, c'est lui qui a exalté sa témérité contre le^ lois divines, lui qui a guidé ses pas vers la cabane de Hunding, lui encore qui à l'heure de la détresse a mis pjilreses mains l'épce victorieuse. Siegmund n'est donc que la créature de Wotan ; pas plus que son père, il n'a le droit d'affronter Fafner et de reprendre l'Anneau, Et le dieu vaincu ne peut que courber la tête, en maudissant les lois qu'il a lui-même créées et dont il est à présent l'esclave : n Dans mes propres liens, je me suis pris : de tous les êtres, moi le moins libre (1)! » Siegmund périra.

Alors dans l'âme du dieu torturé par un désespoir infini s'élève le sentiment qui seul peut l'affranchir de ses angoisses : le renoncement, l'acceptation volontaire de la mort. Il ne voit désormais aucun moyen de lutter contre la destinée. Comment pourrait-il en effet créer un être vraiment libre, un être qui serait distinct de lui, indépendant, mais capable néanmoins de reprendre l'Anneau et de réparer ainsi l'iniquité initiale : « Ignominie divine ! Déshonorante détresse ! Dégoût do ne retrouver que moimême, éternellement, dans tout ce que je crée ! Autre chose, voilà ce que je cherche, autre chose que moi : c'est en vain ! car l'être indépendant doit se créer luimême :— je ne sais que me pétrir des valets »(2)! Wotan se voit donc condamné par une inexorable fatalité, en vertu de l'anathème qui pèse sur tous ceux qui ont touché à l'Anneau d'Alberich, à échouer dans ses plans : « Je dois abandonner qui j'aime, égorger qui j'aime, le trahir, mentir à la parole en laquelle il a foi I Adieu donc, gloire du rang suprême, éblouissante ignominie de la magnificence

(1) « Ic/i nyifi'p.ioster Aller » {Ges. Sc/tr. VI, 36). (2, Ges. Sc/ir. VJ, 41.

WOTAN ET BRUNMllLDE 279

divine | Mon édifice, puisse-t-il crouler ! Mon œuvre, je la répudie ! Je ne désire plus rien sinon la fin ! — la fin (i) ! » Et Wolan, torturé par le sentiment de son impuissance, hanté par l'effroyable désir d'ensevelir sous les ruines du monde anéanti son inguérissable tourment, bénit, la rage au cœur, le futur maître du monde, Hagen, le fils d'Alberich, engendré dans la haine par le Nibelung comme Siegmund fut engendré dans l'amour par le dieu. « Soit, je te bénis, fils du Nibelung! Plein, pour elle, d'un profond dégoût, je te lègue cette vaine splendeur de la divinité : tu peux en rassasier ton insatiable haine (2) ! » Une dernière épreuve achève de briser l'orgueil de Wotan. Il a ordonné à la Walkûre Briinnhilde, la confidente de ses plus secrètes pensées, la fille de son désir aimée entre toutes, de frapper Siegmund. Mais Briinnhilde emportée par l'amour et la pitié, sûre aussi qu'en aidant Siegmund elle suit la vr^e volonté de son père, désobéit aux ordres de Wotan, Elle cherche à donner la victoire au fils de Walse : il faut que Wotan lui-même brise de sa lance l'épée qu'il avait donnée à Siegmund et Je livre sans défense aux coups de Hunding. A la douleur de frapper un fils aimé s'ajoute pour Wotan la colère de voir sa fille sa plus chère se révolter contre ses ordres, braver son autorité. Il frappe l'infidèle d'un châtiment effroyable : « Tu n'étais que par ma volonté, c'est contre elle que tu as voulu ; tu étais mon Désir fait vierge, c'est contre lui que tu as décrété ; la vierge porteuse de mon bouclier, et c'est contre moi que tu l'auras porté ; tu disposais pour moi du sort, et c'est contre moi que ton choix en aura dispose ; ton âme inspirait mes héros, et c'est conlre moi

(1) Ges. Sc/ir. VI, 4^.

(2) Gea. Sc/ir, VI 53.

28o l'anneau du nibelung

que lu les animes ! — Ce que lu étais, Wolan le l'a dit : ce que tu es encore, constate-le loi-même ! Fille de mon Désir, lu ne les plus ; une Walkûre, lu l'auras été : —

Sois donc dorénavant ce qu'ainsi lu es encore Tu es

exclue de la race des Dieux, relranchée de la souche éternelle... Sur '.ette cime, je l'exile ; d'un sommeil sans déiense, j'y vais fermer les yeux. Au premier homme alors la vierge, au premier homme qui la trouvera sur sa roule, et qui l'éveillera (i). » Pourtant, devant les supplications de sa fdle, Wotan s'adoucit : sa colère le quitte pour faire place à une immense mélancolie. Brunnhilde, il le sait, ii'est qu'une partie de lui-même ; elle est son amour pour l'Homme héroïque qu"il vient de frapper pour obéir à une loi qu'il hait maintenant ; elle est son « meilleur Moi » qu'il a dû immoler tout à Iheure aux exigences impérieuses de sa raison. Il ne peut l'abandonner à un lâche, à un indigne, sans se diminuer lui-même. Il écartera donc du rocher où repose sa fille tout homme accessible à la peur. Autour de Brunnhilde endormie jaillira une muraille de flamme infranchissable à quiconque craint la Lance du Dieu ; nul ne saurait conquérir la Walkure, sinon le héros plus libre que Wotan même, — l'Homme élu qui seul peut sauver le Monde (2). Et quand Wotan d'un baiser enlève à Brunnhilde la divinité, et dépose la vierge endormie sur un tertre moussu où, abritée par les larges branches dun sapin, elle attendra, sous son armure de Walkure, le libérateur qui doit la réveiller, — c'est en réalité sa propre âme, son propre désir de vivre qu'il a couché au tombeau.

Il a renoncé, désormais, à son rêve de puissance et

(l)Ges. Schr. VI, 12, ss. . , . ,.

(2) « Der Feigc fliehe Brunnhikk's Fels : denn eincr nur frcic dte Braut, der freier als ich, der Gott. » {Ges. Schr. VI, 83.)

Page 1