WOTAN RENONCE A SON RÊVE DE PUISSANCE
d'éternité. Il n'agit plus ; il ne lutte plus; il ne fait plus rien pour détourner la catastrophe qui mettra fin à son règne ; il parcourt le monde sous les traits d'un Voyageur, spectateur passif des événements qui se déroulent sur terre et qui préparent l'ordre de choses nouveau (i). L'apaisement s'est fait en son cœur. Il ne craint plus à présent la science d'Erda : « La fin des dieux, annonce-t-il à la Voyante, ne m'épouvante guère, depuis que j'y aspire, depuis que je la veux ! Ce que jadis, dans une crise de sauvage douleur et de désespoir, j'ai résolu, c'est librement que je l'exécute, avec joie et sérénité (2). » Wotan a compris la loi éternelle de l'évolution qui régit le monde tout ce qui est doit naître, grandir, aimer, se multiplier et mourir, — les dieux comme les hommes. Il obéit désormais à l'universelle Nécessité, non plus avec douleur comme au temps où, la rage au cœur, il sacrifiait Siegmund aux rancunes de Fricka et saluait amèrement dans le fils du Nibelung le futur maître de l'Univers, — mais avec une joyeuse soumission, une acceptation virile de rinévitable. 11 n'est plus un révolté, mais un résigné ; il ne nie plus, il ne maudit plus la vie ; il affirme^ il veut ne plus exister. Les dieux s'évanouiront dans l'éternelle nuit, mais l'Homme vivra et régnera à leur place. C'est à Siegfried, au fils de Siegmund et de Sieglinde, au héros libre et sans peur qui ne doit rien aux dieux et n'a reçu d'eux ni conseil ni assistance que Wotan lègue son héritage. C'est lui qui arrachera au dragon l'Anneau du Nibelung, qui réveillera Brûnnhilde endormie. Unis dans l'amour ils accompliront l'acte libérateur et rédempteur
(1) Zu schauen kam tc/i, nicht zu sehaffcn {Gcs. Schr. VI, 124), dit Wotan à Albericli.
(2) Gcs. Schr. IV, 156 ; de môme daas les lettres h Rciokel, p. 38, Waçner désigne Wotan par l'expression « mein untergangshediirftiger jovialer Gott ».
282 l'anneau du NIBELUNO
da Monde et rendront aux Filles du Rhin l'Or qui leur fut ravi jadis (1). Wotan maintenant a vaincu le souci, il a reconquis sa liberté. C'est lui, dès lors, qui domine Erda, car la science de la Voyante s'arrête là où commence la volonté libre, la volonté qui s'est haussée jusqu'à vouloir l'ordre universel. C'est la Nécessité — non la Sagesse —qui gouverne le monde ; et Wotan, par sa libre acceptation du destin, s'est identifié avec cette Nécessité elle-même. Une dernière fois pourtant l'instinct de domination so réveille en lui. Il se rencontre avec Siegfried vainqueur du dragon ; le héros, brandissant l'épée qu'il s'est forgée lui-même avec les débris du glaive de Siegmund, va franchir la barrière de flammes qui protège Briinnhilde. A cette vue, la jalousie de Wotan s'éveille : il voudrait arrêter le jeune intrépide, l'empêcher de pénétrer jusqu'à la Walkûre ; il ne peut se résoudre à céder sans lutte à l'amour d'un mortel 3elle qui fut la fdle de son Désir. Quand il se voit bravé par Siegfried, sa fureur s'allume: il n'entend pas être mis de côté par celui qui" doit le remplacer ; il veut se mesurer avec lui et suc-
(l) C'est à en moment .10 nie ment que se précise dans la pensée de Wotan l'idée que l'Anneau doit être restitué aux Filles du Rtiin comme le lui avait conseillé Loge dès le déi)ut [Ges. Sc/ir V, 260) ; dans Rheingolil Wotan entend garder l'Anneau pour lui ; dins \\ Wutkiive, il veut le fairn reprendre aux créants par un héios avec l'idée derentrer ainsi lui-même eii possession de l'Anneau. Dans son entretien avec Erda. par contre, il dit expressément à la Voyante : « Wachendwirkl dein vissendes Kind fBriinnhilde] er/ôsende Weltenlhut. n (Oc.i. Schr. VI. 15(3.) Celte action libératrice ne peut être autre chose que la restitutioD de l'Anneau aux fdies du Rhiu. Un passnge d'une lettre à Ri'ickel (p. 30) confirme cette interprétation de la pensée de Wotan. Wagner dit en efTet : « Erst als der fiinf/ auch Siffjfricd verderheii musz, herircift 'ir 1 Wotanl, dasz eiiizig dièse iVieder ■ erslallung des Gcrauhtcn dus Unheil lilfjt, u>id kniipft daher die Bedinf/wif) seines gewiinschten eif/nrn Unterganges an dièse Tilgunq eines ôUesten Unrechfes, » Au moment où Wotan s'entretient avec Ercja, Siegfried vient en effet de conquérir l'Anneau sur Fafucr et d'être averti pnr celui-ci de la malédiction qui pèse sur l'or du Nibelung. Dès ce moment-là, Wotan peut donc prévoir que l'anallième d'Alberich n'épargnera pas mémo Siegfried, et conclure de là que li restitution de l'or aux ondincs peut seule rétablir l'ordre troublé de l'univera.