‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 75 sur 135 · WOTAN ET SIEGFRIED · texte numérisé non relu

WOTAN ET SIEGFRIED

combcr du moins les armes à la main ; il veut combattre, malgré ses suprêmes resolutions; il rêve môme la victoire, une victoire qui ruinerait à tout jamais ses espérances (i). Il brandit la Lance éternelle qui jadis avait, une fois déjà, brisé l'épée donnée par lui à Siegmund. Mais Siegfried ne tient son glaive que de lui-même : il fait voler en éclats l'arme divine. Vaincu, le dieu cède sans regrets la place à l'Homme victorieux, à « l'Eternellement-Jeune »; « Va donc I s'écrie Wotan, je ne puis te retenir (2) 1 »

Et le dieu remonte au Walhall, tenant dans sa main les tronçons de sa lance brisée. D'un geste il ordonne à ses fidèles de couper le tronc desséché du Frêne du Monde et de dresser un gigantesque bûcher tout autour du palais divin. Alors il prend place sur son trône ; à ses côtés sont assis les dieux tremblants ; tout autour d'eux, en cercle, les héros du Walhall remphssent l'enceinte. Le câble des Nornes s'est rompu ; l'éternelle science est à son terme ; les sibylles n'ont plus rien à dire à l'univers. Le Destin lui-môme va parler. Muet, immobile et grave, Wotan, assis sur son trône divin, sa lance brisée à la main, attend la fin. « Ses corbeaux, tous les deux, sont partis en mission : s'ils revenaient, quelque jour, avec d'heureuses nouvelles, une fois encore — la dernière fois, — le dieu sourirait pour l'éternité (3). » Wotan, sûr désormais que la fin des dieux est proche, concentre ses

(1) Lettres à ROckel, p. 38 s. : « Er (Wotan^ ist hier vor scinom Unterganrje soumvillldli'lichei' Mensch... dus: sich — gogcn seine hùchst0 Ahsicht — noch cinmal der alto Slolzrillirl, und zwar {icohlgemerkt !) aufuereizt dureh — Eifersucht wn Briinnhilde ; demi dièse ist sein empfindUchster Fleck geworden. Er tvili sich gleichsam nicht so bel Seiie scineben kissen, sondern fallen — besiegt werden : aber anc/i diesz isl ihm so wenig absicMlichcs Spiel, dasz er in schnell entflummter Lei.'enschaft sogar auf Sieg aitsgeht, auf einen Sieg, der — wie ersagt — ihu nur ndcli elnnder machen indszle. »

(2) Ges. Schr. VI, 163.

(3) Ges. Schr. VI. 202 «s.

28^ l'anneau du nibelung

pensées sur le drame ultime qui se joue sur terre. L'avenir de l'univers est entre les mains des hommes. Si Briinnhilde et Siegfried accomplissent la dernière volonté de Wotan et rendent aux Filles du Rhin l'Anneau du Nibelung, la loi d'Amour régnera désormais sur terre, et les générations futures vivront dans la joie. Mais si l'Anneau retombe aux mains du hideux Alberich, c'est la Haine qui triomphe dans l'univers asservi pour toujours au funeste pouvoir de l'Or. Autour du cadavre de Siegfried assassiné, se joue, sous le regard résigné du dieu las.de vivre, le bonheur ou le malheur du IMonde. Enfin Briinnhilde exauce le vœu de son père. Purifiée par la douleur, son Ame s'ouvre à l'intuition des lois suprêmes de l'univers. Elle restitue l'Anneau aux profondeurs du Rhin, sachant qu'elle répare ainsi l'iniquité primordiale et qu'elle donne au maître des dieux le repos dans la mort auquel il aspirait : « Tout, tout, s'écrie-t-elle, je sais tout ; oui, tout m'est devenu clair! J'entends bruire les ailes de tes corbeaux : allons, je te les renvoie tous deux, porteurs du message désiré, si douloureusement désiré ! Meurs en paix, ô dieu... Riihe! Ruhe,du Gotl [i) / n Tandis que les corbeaux de Wotan s'envolent vers le Walhall, la Walkûre, avant de s'élancer sur le bûcher enflammé de Siegfried, annonce aux survivants du grand carnage la loi future de l'Univers. « La race des dieux a passé comme un souffle, le monde que j'abandonne est désormais sans maître : le trésor de ma science divine, j'en vais faire part à l'Univers. — Ni la richesse, ni l'or, ni la grandeur des dieux ; ni maison, ni domaine, ni pompe du rang suprême ; ni les liens fallacieux de tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite : — dans la douleur comme dans la joie,

(1) Ges. Schr, VI, 253.

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