‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 76 sur 135 · LE CRÉPUSCULE DES DIEUX · texte numérisé non relu

LE CRÉPUSCULE DES DIEUX

seul nous rend bienheureux — l'Amour» (i). Et quand tous les acteurs du drame humain — Siegfried et Brûnnhilde, Gunther et Hagen — ont péri, alors paraît une dernière fois, dans le Walhall embrasé, parmi les rougeoyantes clartés du ciel où s'allume comme une aurore boréale, le héros de la grande tragédie du monde, Wotan, qui l'âme apaisée, « souriant d'un sourire éternel, » s'abîme dans le Crépuscule des dieux.

« Nous devons apprendre à mourir, écrivait Wagner à son ami Rôckel, — à mourir entièrement, dans la pleine acception de ce mot... Wotan s'élève sur les tragiques sommets de l'abnégation jusqu'à vouloir son anéantissement. Et c'est là aussi tout ce que doit nous enseigner rhisloirc de l'humanité : vouloir V inévitable et l'accomplir spontanément. L'œuvre ultime de cette volonté suprême qui s'anéantit d'elle-même, c'est l'avènement de l'homme qui ne connaît pas la peur, ({wi agit toujours par amour — Siegfried (2). » Ainsi le drame de Siegfried est, dans l'idée de Wagner, la conclusion naturelle de la tragédie de Wotan et tire son sens de cette tragédie. Le renoncement du dieu est la condition nécessaire de l'apparition triomphale du jeune héros. C'est parce que Wotan a abjuré tout désir égoïste, quitté toute idée de domination, affranchi l'humanité de toute tutelle, qu'a pu naître l'Homme libre et sans peur qui répare spontanément la faute des dieux, et rend possible, sur la terre, l'avènement du règne de l'Amour. C'est Wotan qui a préparé, prévu, rendu possible la

(1) Ges Sclir. VI, 234 s.

(2) Lettres à Rockel, p. 35 s.

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aaissance de Siegfried ; le héros est ainsi en quelque sorte issu de son désir, comme la Walkiire Brûnnhilde est la fille de son désir. Et si. dans Siegfried, Wotàn paraît à peine sur la scène, si dans le Crépuscule des dieux il ne se montre qu'à rapolhéose finale, trônant au mii'eu des dieux dans le Walhall embrasé, si dans l'une et l'autre pièce il n'exerce aucune influence directe sur la marche des événements, c'est son esprit pourtant qui, invisible et muet, dirige toute l'action. Siegfried et Brûnnhilde nous apparaissent en quelque sorte comme des incarnations du dieu : en eux s'épanouit, rajeunie, purifiée, régénérée, la meilleure partie de l'âme de Wotan.

Siegfried et Wotan nous représentent ainsi la succession, perpétuelle des générations, le contraste éternel entre l'être qui grandit et celui qui s'incline vers sa fin. Wotan, c'est l'homme déjà mûr qui, le décHn venu, se soumet à la loi du changement, et se montre supérieur à la fatalité qui régit le monde en accomplissant librement ce que lui impose la nécessité. Siegfried, c'est la jeunesse qui, radieuse et souriante, sûre de sa force et confiante dans son étoile, s'élance à la conquête de l'univers, brisant d'un geste, sur son passage, les puissances malfaisantes ou vieillies qui lui barrent le chemin. Tout cède à sa jeune vigueuf : il a raison de la force brutale du dragon Fafner, il déjoue les ruses du traître Mime, il n'est arrêté ni par la lance de Wotan, ni par le feu qui flambe autour du rocher de lîrûnnhildc./Ët tout s'incline aussi devant le charme toutpuissant qu'exerce sa radieuse apparition : Brûnnhilde et Gutrune s'enllamment d'amour à sa vue ; Gunther échange avec lui des serments d'amitié ; le monstrueux Fafner lui-même, le lourd et sombre gardien de l'Anneau, ne peut se défendre de celte étrange séduction qui émane de son jeune vainqueur, attache sur lui son œil mourant,

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