‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 77 sur 135 · LE CARACTÈRE DE SIEGFRIED · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE SIEGFRIED

sans haine, avec une sorte d'admiration obscure, el, avani d'expirer, met son meurtrier en garde contre les périls Y-^ï le menacent.

De la jeunesse, Siegfried a aussi la parfaite spontanéité. SVotan a voulu boire à la fontaine de sapience et se diriger d'après les conseils de sa raison souveraine. Siegfried au contraire obéit toujours à la loi primordiale de l'instinct. Il vit en communion avec la nature ; il comprend les murmures mystérieux de la forêt, il écoute les gazouillements des oiseaux et essaye de les imiter ; il se sent tout proche des bêtes de la forêt, il les aime, il les épie dans leurs retraites au fond des halliers sauvages ; c'est en lés observant qu'il devine ce qu'est l'amour et se prend â souhaiter de connaître sa mère. Il n'a d'autre guide dans sa vie que les impulsions de la nature : « Suivre les inspirations de mon cœur, dit-il, c'est là ma loi suprême ; ce que j'accomplis en obéissant à mon instinct, c'est là ce que je dois faire. Cette voix est-elle pour moi maudite ou bénie ? Je ne sais, mais je lui cède et ne m'efforce jamais d'aller à rencontre de ma volonté (i). » Et c'est pourquoi aussi il agit toujours sans crainte, sans hésitations, sans longues réflexions, insoucieux du passé et de l'avenir, tout entier à la sensation présente. Tandis que Wotan qui écoute sa raison et sa science est accablé de soucis et tremble devant les prédictions menaçantes d'Erda, Siegfried ne connaît pas la peur. C'est eti vain que Mime voudrait la lui enseigner ; il ne tremble ni devant le mystère inquiétant du bois ténébreux, ni devant le dragon hideux, ni devant la lance de Wotan, ni devant le mur de flammes qui protège Brunnhilde ; il ne s'émeut ni des conseils de Fafner qui le met en garde contre la malédiction attachée au

^i) Esquisse de 1848, Ges. Schr. II, 163.

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trésor, ni des prédications des ondines qui l'avertissent qu'il mourra s'il ne leur abandonne pas l'Anneau qu'il porte à son doigt. Il traverse ainsi la vie, heureux, le cœur serein sans, jamais être effleuré par les inquiétudes qui troublent les âmes hantées par l'ambition et anxieuses de ce que leur apportera l'avenir. Tandis que Wotan se consume en des rêves stériles de puissance et d'éternité, et détruit lui-même sa propre liberté eu s'enchaînant par de fallacieux contrats, Siegfried se borne à suivre la loi de la Nécessité. Elle lui ordonne, comme à tous les êtres, d'user de sa force et d'aimer, elle le pousse aux aventures et le conduit vers la femme. A travers tous les événements de la vie il conserve intacte sa liberté intérieure, car sa volonté est toujours d'accord avec la loi de l'univers. Et il atteint ainsi à la suprême sagesse, — une sagesse qui ne médite pas, qui ne calcule pas, mais qui s'exprime directement par des actes. Siegfried, en effet, est un naïf, mais non pas un inconscient ; il est, comme l'écrit Wagner à Rôckel, « l'homme le plus parfait que je puisse concevoir » ; loin d'être le jouet d'une aveugle nécessité, il sait ce qu'il fait, agit en pleine conscience de lui et de l'univers. Nulle part cette sagesse supérieure n'apparaît mieux que dans la scène entre Siegfried et les Filles du Rhin qui -lui demandent avec des flatteries et des railleries d'abord, avec des menaces ensuite, l'Anneau du Nibelung qu'il porte au doigt et qui) va causer sa perte. Or Siegfried connaît la vertu magique de ce talisman, mais il n'en fait point de cas ; dans sa générosité il le donnerait volontiers aux ondines pour satisfaire leur caprice : sitôt qu'elles le menacent et cherchent à l'effrayer en lui prophétisant sa mort prochaine, il garde l'Anneau, comme témoignage qu'il n'a pas encore connu la peur. Peu lui importe, en effet, la mort, inévitable pour toute

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