WAGNER CONVERTI AU PESSIMISME
le désir ardent, intense de la mort. Pleine inconscience, non être absolu, évanouissement de tous les rêves — telle est l'unique, la suprême délivrance » (i). Et Wagner expose longuement à ses amis sa foi nouvelle. Il considère avec Schopenhauer, leur écrit-il, l'homme comme une Volonté qui se crée à elle-même les organes dont elle a besoin ; au nombre de ces organes se trouve l'intelligence dont la fonction consiste à percevoir les choses extérieures et cela dans le but de les employer de son mieux et dans la mesure de ses forces à satisfaire les besoins de la Volonté. Chez l'homme normal, l'intelligence (autrement dit : le cerveau) travaille donc au service de la Volonté tout comme les autres organes ; elle perçoit et réfléchit comme l'estomac digère. Toutefois elle parvient, chez certains individus supérieurement organisés et par suite anormaux, à s'affranchir de la domination de la Volonté ; elle peut ainsi arriver à contempler d'une manière désintéressée le spectacle de la vie et à se demander ce que vaut cette Volonté qui, chez la créature ordinaire, dirige tous les actes de l'existence. Elle conçoit alors que cette Volonté, chez Thomme comme chez tous les animaux, tend uniquement à se perpétuer : elle veut se nourrir, c'est-àdire dévorer d'autres êtres — et se reproduire. Elle conçoit, de plus, que tous les individus perçus par nous ne sont que des manifestations particulières de cette Volonté une et identique, aux divers degrés de son objectivation. Ainsi la Volonté lui apparaît finalement comme un être qui se dévore pe^rpétuellement lui-même pour se créer sans cesse à nouveau, et qui, toujours en lutte avec luimême, se trouve condamné à souffrir éternellement, en vertu de sa nature même, et cela sans trêve et sans re-
(1) Letlres k Liszt //, p. 45 s.
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pos, sans raison — puisque la volonté ne poursuit aucun but, — sans jamais pouvoir se satisfaire. Parvenue à ce point, la connaissance acquiert une valeur morale. Lorsque l'homme a reconnu par intuition que la Volonté est la même partout, que tous les êtres, isolés les uns des autres par la barrière trompeuse de l'individuation, sont au fond identiques, et que nous ne sommes séparés en réalité les uns des autres que par Tillusion d'un rêve, — alors il prend en pitié tout ce qui vit et tout ce qui souffre, toutes les innombrables créatures qui subissent, inconscientes,la domination impitoyable de la Volonté ; et comme en chaque être il se reconnaît lui-même, il considère les douleurs de tout ce qui vit comme étant ses propres douleurs, il fait sienne la souffrance de l'univers entier. Embrassant d'un coup d'oeil l'ensemble des choses, voyant que le monde entier n'est qu'un effort stérile et sans but, qu'une incessante et inutile souffrance, il se détache enfin de la vie et de ses trompeuses jouissances ; il estime que toute existence est, par elle-même, radicalement mauvaise ; il abolit en lui la Volonté même de vivre. Tuer en soi tout désir, telle est la condition nécessaire du salut, tel est l'unique remède à l'universellQ souffrance qui ronge toute créature et qui tourmente tout particulièrement les êtres d'essence supérieure, les génies (i).
Ces nouvelles idées philosophiques rapprochent Wagner du christianisme qu'il condamnait avec tant de dureté à l'époque où il tenait pour l'optimisme. Il voit maintenant dans les grandes religions de l'Europe et de l'Inde l'expression symbolique et populaire de ces mêmes conceptions qui ont atteint, dans l'esprit de Schopenhauer, leur plus haut degré de clarté philosophique. C'est la religion
(1^ Li'tlies à Liszt//. 80 ss ; à llockcl,?. 5i 38.
WAGNER SE RAPPROCHE DU CHRISTIANISME 3l8
bouddhiste qui altère le moins le sens de la pure docLiine pessimiste. Brahma crée le monde ; ou, plus exactement, il devient lui-même l'univers; mais cette création est considérée comme un péché ; et le dieu expie cette faute en souffrant toutes les souffrances de l'univers jusqu'au moment où il trouve le salut en Bouddha, le saint ascète, qui anéantit en lui le Vouloir-vivre et n'aspire plus qu'au nirvana, au non être. D'après la morale bouddhiste, la vertu suprême est la pitié, et chaque homme, s'il a fait souffrir quelque créature, revit sous la forme de sa victime afin de connaître lui-même les maux qu'il a causés. Cette douloureuse migration ne cesse que lorsque dans une de ses incarnations il n'a fait souffrir aucun être, qu'il a compati aux douleurs de toute créature et qu'il a aboli en lui toute volonté de vivre. — Le christianisme, sous sa forme primitive et pure, est un anneau détaché du bouddhisme qui s'est développé en Europe à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand ; lui aussi proclame la nécessité pour la volonté de se nier elle-même ; lui aussi appelle de ses vœux la fin du monde, c'est-à-dire l'anéantissement de toute existence. Par malheur, il s'est mélangé avec le Judaïsme, avec la religion de l'optimisme matérialiste qui prône la recherche des jouissances sensuelles et prêche l'exploitation rationnelle et égoïste de l'univers. A ce contact le christianisme s'est altéré jusqu'à devenir parfois méconnaissable. Mais, dans son essence, il n'en demeure pas moins une des manifestations les plus sublimes de l'esprit religieux, un des symboles les plus admirables de la suprême vérité (i).
Si, au premier coup d'œil, il peut sembler que l'initiation à la philosophie de Schopenhauer ait bouleversé de
(1) Lettres ù Liszl, //, 83 s, ; à ROckel, p. 59 88.
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fond en comble les idées religieuses et morales de Wagner, il convient pourtant de remarquer que la nature particulière de son optimisme néo-hégélien le prédisposait singulièrement à accepter les formules, en apparence si opposées, de la doctrine pessimiste de Schopenhauer.
Tout d'abord — et c'est un point de ressemblance des plus importants — Wagner a cru de tout temps, comme Schopenhauer, à la supériorité de la connaissance intuitive sur la connaissance rationnelle ; il a toujours admis comm* lui que l'intuition est la faculté essentielle et primordiale de Ihomme, tandis que son intelligence abstraite se montre radicalement impuissante à fournir la solution de tous les grands problèmes. — De même que Schopenhauer regarde la « Volonté », identique dans toutes les créatures, comme la réalité suprême, de même aussi Wagner proclamait dès 1848 que l'essence de l'univers est la nécessité naturelle, l'instinct, ce qu'il désigne par le terme peu clair de Unwillkûr. Comme Schopenhauer, Wagner croyait au déterminisme absolu de tous les phénomènes et voyait, par conséquent, dans la nécessité [Nolhwendigkeit) la loi suprême de l'univers. — Au point de vue delà morale, l'analogie entre les deux penseurs apparaît d'une manière non moins évidente. L' « amour » qui, selon Wagner, conduit l'homme à sacrifier son égoïsme au profit de la société — cet amour quidilîère absolument du « désir » lequel pousse l'individu à la recherche des satisfactions égoïstes — est en réalité de la pitié ou de la charité. L'acceptation volontaire de la mort, qui est l'état d'âme auquel doit parvenir l'homme quand il se laisse guider par la loi de l'amour, est absolument identique à la négation du Vouloir-vivre à laquelle atteint le sage selon Schopenhauer, qui a pris conscience de l'universelle souffrance. Wagner lui-même sentait bien, d'ailleurs, qu'en acceptant la doctrine de Schopenhauer il
PESSIMISME DES DRAMES DE WAGNER ANTÉRIEURS A l854 3l5
ne changeait pas, au fond, ses convictions essentielles, mais qu'il les exprimait à l'aide d'autres formules plus claires et mieux appropriées à sa pensée; c'est pourquoi aussi la doctrine de Schopenhauer ne lui apparut pas comme une nouveauté,' comme une révélation, mais comme l'expression exacte de ses idées à lui : il l'avait en quelque sorte « vécue » avant de l'avoir pensée.
Les analogies qui existent entre les convictions profondes de Wagner et le pessimisme de Schopenhauer apparaissent encore bien plus fortement si, au lieu de considérer les écrits théoriques de Wagner, où il donne à ses idées une tournure philosophique et abstraite, nous regardons ses œuvres dramatiques où sa pensée se manifeste sous forme d'images, de symboles visibles et concrets. (?.'est dans les drames de Wagner, en effet, qu'il nous faut chercher l'expression la plus complète et la plus exacts de ses tendances : « Je ne sais m'exprimer que par des œuvres d'art », écrivait-il lui-même à Rôckel vers cette époque (i). Or les drames de Wagner sont pessimistes avant i854.
Aussitôt qu'il eut connu Schopenhauer, Wagner découvrit, à son grand étonnemenl, que l'artiste, en lui, avait devancé le philosophe, et qu'il avait été pessimiste par intuition avant de l'être en pleine connaissance de cause. Il expose en détait cet étrange phénomène à son ami Rôckel dans une lettre fort intéressante qui constitue un document curieux et typique pour la psychologie de l'artiste (2). L'essence même de tout individu, dit en substance Waffner, se révèle dans ses intuitions plutôt que dans ses idées. Mais ses intuitions lui appartiennent si bien eu
;i) Lettres à Rôckel, p. 69.
(2) Lettres à ROckel, p. 65 ss.
Î'ii6 l'Évolution pessimiste
propre qu'il ne peut parvenir à les communiquer aux autres d'une manière exacte, même par le procédé le plus parfait, par la voie de l'œuvre d'art. Une véritable œuvre d'art est bien l'expression d'une intuition, mais à ce titre, elle est une énigme pour la raison du spectateur, et l'auteur même d'un drame est exposé, tout comme les autres, à mal interpréter sa propre création. « Rarement, continue ^^ agner, un homme a constaté d'aussi fortes divergences entre ses intuitions et ses idées rationnelles, rarement un homme est devenu étranger à lui-même au même degré que moi, qui suis obligé d'avouer qu'aujourd'hui seulement je comprends véritablement mes propres œuvres, qu'aujourd'hui seulement je puis les concevoir distinctement à l'aide de ma raison — et cela grâce à l'assistance d'un autre, qui m'a révélé les concepts rationnels concordant exactement avec mes intuitions ». A la lueur des théories de Schopenhauer, il saisit maintenant le sens véritable de ses créations. Le Vaisseau- fantôme^ Tannhâuser, Lohengrin, qu'il interprétait jadis comme des œuvres révolutionnaires (i), lui apparaissent à présent comme des drames essentiellement pessimistes. Ils constate ensuite que, comme artiste, il peignait avec une parfaite sûreté de touche la vie réelle avec son cortège de misères et de douleurs, à l'époque même où, comme penseur, il échafaudait une théorie optimiste de l'univers en contradiction absolue avec ses intuitions, h' Anneau du Nibelung avait été conçu par lui comme une pièce révolutionnaire et optimiste : il avait voulu représenter en Siegfried l'idéal d'une vie héroïque exemple de douleur; il avait. pensé raconter la fin d'un monde fondé sur l'iniquité — et cela dans l'intention d'enseigner à l'homme comment il faut reconnaître le mal,
(1) Voir notre étude sur Tannhàuser, p. 109 sa.
LE PESSIMISME DANS l'aNNEAU DU NIBELUNG SlJ
le détruire jusque dans ses dernières racines et créer une société basée sur la loi naturelle. Il reconnaît à présent qu'il avait fait autre chose et plus que ce qu'il croyait. Au lieu de peindre un inonde mauvais et qui devait faire place à un autre monde meilleur, il avait décrit le monde tel qu'il est nécessairement, dans sa réalité douloureuse et désolée. U Anneau ne racontait pas, comme il le pensait, la disparition du règne de l'Or et l'avènement du règne de l'amour, mais bien l'abolition du Vouloir-vivre dans l'âme de Wotan : il ne montrait pas seulement l'embrasement du Walhall et la fin des dieux, mais la fin de l'univers lui-même, qui s'abîme dans le gouffre du néant (i). Pendant tout le temps qu'avait duré la composition de V Anneau, Wagner — il s'en rendait compte à présent — s'était donc mépris. sur le sens véritable de son œuvre. Mais le plus étrange c'est que, comme il s'inspirait, en composant, exclusivement de ses intuitions d'artiste et pas du tout de ses doctrines de philosophe, son erreur théorique n'avait eu aucune influence sur sa pièce, si bien qu'il avait pu parvenir jusqu'au dénouement de son drame sans se douter un instant qu'il signifiait tout autre chose que ce qu'il avait cru lui faire dire. Arrivé à la dernière scène, seulement, il avait — à contre-cœur — fait violence à son instinct d'artiste et donné pour un instant la parole à ses convictions philosophiques. Dans le monologue final de Brûnnhilde, il plaçait primitimement dans la
(1} « DcmDicliter ist es cigen, in der inneren Anschauung des Wesens der Wclt reifer zni sein, als^n der abstrakt beiuuszten Erkenntnisz : :u ebenjener Zeit {pendant la période optimiste dont Wagner vient déparier) hatte ic/i bereits die Dichtung meines « Rinr/es des Nibeiungen » entworfeniind endlich ausgefiilirt; mitdicser Knnzeption hatte ic/i mirunbewu^zt im Belreff der menschlichen Dirige die Wahriieit eingestanden. Hier ist Ailes durcliunddurcli, tragisch, und der Wille, der eine Welt nach seinem Wunsche biklen wollte, kaiin endlich zu nichts Befriedigenderem qelangen, als durch einen wUrdigen Unlergang sich sel'bst zu brechen. » [Ges. Schr. VIII, 6.)
3i8 l'évolution pessimiste
bouche de la Walkûre une diatribe contre la puissance fatale de lOr et une apologie de la loi d'amour qui pouvait seule faire régner la félicité parmi les hommes ; il se gardait bien d'ailleurs — et pour cause — de définir avec précision en quoi consistait au juste cet « amour » qui, au cours du mythe, s'était révélé à tout instant comme une puissance de destruction et de mort. Mais cette tirade philosophique en contradiction flagrante avec Fesprit général du drame était la seule concession que l'artiste eût faite au penseur. Aussi lorsque Wagner eut compris, grâce à Schopenhauer, le sens" profond de son drame, il lui suffît d'effacer ce couplet optimiste, qui ne l'avait jamais complètement satisfait, et de le remplacer par un couplet pessimiste pour mettre son drame en complète harmonie avec le nouveau credo philosophique qu'il avait adopté (i).
Nous sommes amenés de la sorte à concevoir le pessimisme de Wagner non pas comme le résultat fortuit des déceptions et des tristesses de l'exil ou comme une phase de son développement intellectuel, mais comme un des traits essentiels de sa nature. Bien avant d'avoir connu
(1) Nons avons cité le couplet optimiste de Brûnabilde, p. 281. — Voici le complet pessimiste qui l'a remplacé : « FUhr'ichpun nicht nichr nach WalhaU's Feste, îvifs't ilir, woliin ich f'ahre ? Ans- Wimsch/ieim zieh'ich fort, Wahnheim flieh'icli auf immer; des ew'gen Wcrdens o/Jne Tkore sr/ilirszHch hinter mir zu : nnch dem wunsch- und voahnlos hrilir/stcin Wahlland, der Welt-Wanderiinq Ziel, von Wiedergcburt erlôs't zie/d nun die Wissende hin. Ailes Ew'gen sePges Ende, wiss't ilir, vne ich's geirann? Trauerndrr Liebe tiefstes Lciden sclilosz die Augen mir auf : cnden sah ich die Welt. » (Ges. Sclir. VI, 223 ss.) [Si je ne conduis plus les lii'ios vers la forteresse du Walhall : savez-vous où je vais ? Je quitte ce momie du désir ; je fuis à jamais ce monde de l'illusion; de l'éternel devenir je ferme derrière moi les portes. Vers le monde bienheureux où cessent le désir et l'illusion, vers le but où s'achemine l'universelle évolution, s'élance aujourd'hui la Voyante, affranchie de la nécessité de renaître. Savez-vous comment j'ai pu obtenir la fin bénie de tout ce qui est éternel? Les souffrances profondes d'un amour ea deuil m'ont ouvert les yeux : j'ai vu la fin de l'univers]. Il est à remarquer qu'au moment où Wag^ner mit en musique la Gôlterdàmmerung, il jugea ce couplet inutile pour l'intelligence du drame et le laissa de côté.
l'instinct pessimiste chez WAGNER ZiÇ)
Schopenhauer il inclinait déjà vers une conception pessimiste de la vie humaine, et cette tendance se fait jour dans ses oeuvres dramatiques même à l'époque où, comme philosophe, il se déclare partisan de l'optimisme et apôtre d'une révolution qui doit assurer le bonheur terrestre du genre humain. Considérée à ce point de vue, sa « conversion » à la doctrine de Schopenhauer nous apparaît simplement comme la fin d'une illusion : elle marque le moment où Wagner a pris conscience de ce qu'il était en réalité depuis longtemps déjà, où il a mis sa raison spéculative d'accord avec ses instincts profonds et sa faculté d'intuition.
Mais si Wagner n'a jamais eu à se « convertir» au pessimisme, il est, par contre, certain aussi qu'il a été initié aux doctrines de Schopenhauer précisément à l'heure où, en raison de ses dispositions intimes, il était le mieux disposé pour les comprendre. Nous ne nous refusons pas à admettre, avec l'un des critiques wagnériens les plus autorisés, que si Wagner avait connu Schopenhauer en i844, par exemple, il eût été son disciple dix ans plus tôt, n'eût jamais subi l'influence de Feuerbach et eût employé dans ses œuvres théoriques des formules philosophiques très différentes ; cette hypothèse n'a rien d'inadmissible en soi. Mais il est probable aussi qu'il n'aurait pas compris Schopenhauer en 1844 comme il l'a compris en i854 ; pour ma part, en tout cas, je doute absolument que Wagner eût souscrit au pessimisme absolu à l'époque où il croyait à l'imminence d'un grand bouleversement social et où il voyait se lever dans son imagination la radieuse apparition de Siegfried, « le plus beau rêve do sa vie » (1) comme il disait plus tard à Liszt. N'oublions pas que,
(l) I.ettrns.'i Lis7.t //, .16.
320 l'évolution pessimiste
malgré son pessimisme, Wagner n'est nullement, de par son tempérament, un désespéré, un contempteur de la vie. L'instinct optimiste qui le porte à espérer toujours, même quand la partie semble perdue pour lui, à croire de toute son âme qu'il y a pour l'homme une « rédemption » possible, est au moins aussi vivace et aussi naturel chez lui que l'instinct pessimiste qui le pousse à maudire la réahté présente. Nçus avons vu comment, sous la pression des circonstances, c'est tantôt l'instinct pessimiste, tantôt Tinctinct optimiste qui prend le dessus, et comment aussi la raison consciente de Wagner, en se portant tout entière soit d'un côté soit de l'autre, grossit l'amplitude apparente de ces oscillations. Nous avons noté qu'en 1848, c'est du côté du pessimisme que penche la balance ; qu'après 1848 au contraire l'instinct optimiste s'exalte chez Wagner dans l'attente dune révolution, et lui inspire des rêves humanitaires où se reflètent en s'exagérant ses dispositions réelles. En i854, c'est de nouveau vers le pessimisme qu'incline l'âme de Wagner ; et, en même temps, sa raison, par suite de la lecture de Schopenhauer, passe brusquement de l'optimisme théorique le plus triomphant à un pessimisme intransigeant. Il semble, à en juger d'après les lettres que nous avons citées, que Wagner ait accepté à cette époque sans restrictions l'idéal ascétique de Schopenhauer, qu'il ait regardé le monde comme foncièrement mauvais, considéré la vie comme un long martyre, et envisagé la mort, Tanéantissement absolu, comme le seul refuge où l'humanité souffrante pût trouver la fin de ses misères. Mais je serais volontiers tenté de croire que Wagner a inconsciemment exagéré en i854 l'expression de son pessimisme comme il a outré en 1848 l'expression de son optimisme. L'instinct optimiste n'était pas éteint en lui ; il était seulement de-
RENAISSANCE DE l'iNSTINCT OPTIMISTE 321
venu latent pendant un laps de temps assez court Dès que les circonstances devinrent plus favorables, il se réveilla. Parmi les ténèbres du pessimisme, Wagner vit bientôt poindre l'aube d'une espérance nouvelle. La mort du Vouloir-vivre qui pour le pessimiste est une fin, il se plut à la considérer comme un commencement, comme le point de départ d'une vie nouvelle. Au soir de sa vie, nous le verrons se consoler par l'espérance d'une régénération de l'homme et rêver d'une humanité purifiée, sanctifiée par la religion de la souffrance humaine. Dans cette vision d'avenir que Wagner nous décrit en artiste dans Parsifal, en penseur dans Ari et Religion, il concilie en une harmonieuse synthèse son pessimisme et son optimisme, sa haine de la réalité moderne et sa foi ndestructiblc dans la destinée de Ihumanilé.
LiCHTENBEBGEB, 21
Tristan et Iseut
Dans la momc lettre où Wagner annonçait à Liszt sa conversion à la doctrine de Schopenhauer, il lui confiait aussi qu'il venait de concevoir l'idée d'un drame nouveau : « Par piété pour le plus beau rêve de ma vie, écrivait-il, par amour pour le jeune Siegfried, il faudra bien que je
termine mes Aibelungen Mais comme, dans toute mon
existence, je n'ai jamais goûté dans sa perfection le bonheur de l'amour, je veux, à ce plus beau de tous les rêves, élever un monument, un drame au cours duquel ce désir d'amour sera satisfait jusqu'à complet assouvissement : j'ai dans la tête le plan d'un Tristan et Iseut, — une œuvre absolument simple où déborde la vie la plus intense ; et dans les plis du « drapeau noir » qui flotte au dénouement, je veux m'envelopper pour mourir » (i). Tout en travaillant à la tétralogie, Wagner continua à songer à ce drame nouveau vers lequel il se sentait invinciblement attiré. Pendant près de trois ans, cependant, il demeura fidèle au dessein qu'il avait formé de mener à bonne fin la composition de /'^«/2eauc?e Nibelung, En i854, au moment où l'idée première de Tristan germait en lui, rOr du Rhin et la plus grande partie de la Walkiire étaient déjà terminés; de i854 à 1857, il acheva la Walliiire, et poussa la composition de Siegfried jusqu'au mi-
ui.A-ii d Liiit, //, 46.