‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 84 sur 135 · WAGNER ABANDONNE LA COMPOSITION DE SIEGFRIED · texte numérisé non relu

WAGNER ABANDONNE LA COMPOSITION DE SIEGFRIED

lieu du second acte. A ce moment, pourtant, sa résolution faiblit. Des motifs d'ordre pratique --le désir de composer un ouvrage de dimensions ordinaires et propre à être joué sur les scènes lyriques existantes (i), comme aussi le besoin d'argent (2), le déterminèrent à céder à l'attrait qui le poussait vers ce drame nouveau où il allait pouvoir épancher en flots d'harmonie les sentiments d'amer désenchantement qui embrumaient pour l'instant son âme. Le 28 juin, il écrivait non sans mélancolie à Liszt : « J'ai conduit mon jeune Siegfried au fond de la forêt solitaire; là je l'ai couché au pied d'un tilleul et pris congé de lui non sans verser des larmes venues du cœur. Il est mieux là que partout ailleurs. Reprendrai-je jamais la composition de mes Nibelungen? Je ne puis le prévoir : cela dépend de mes dispositions, et je ne saurais leur commander. Pour celte fois, j'ai usé de contrainte envers moimême ; au moment où je me trouvais dans les plus heureuses dispositions, je me suis arraché du cœur Siegfried, pour le mettre sous verrous, pour l'enterrer tout vivant Je le laisserai dormir dans sa retraite et nul ne verra rien de lui... Peut-être le sommeil lui sera-t-il bon; quant à son réveil, je ne veux rien prévoir. Il m'a fallu me livrer à moimême un rude et dur combat avant d'en venir là ! — C'est

(i) Sur le besoin impérieux que Wagner ressfintnit à cette époque de reprendre contact avec le public et le monde théâtral, voir le début du chapitre suivant. — Tristan fut conçu dès l'origine en vue d'être immédiatement représenté à Strasbourg ou à Karlsruhe (Lettres à Liszt //, 174 s.^; Wagner pensait aussi le traduire en italien et le faire jouer à Rio de Janeiro pour l'empereur don Pedro qui, au printemps do 1857, lui avait fait demander de composer un ouvrage nouveau pour la troupe italienne de sa. capitale. (Lettres à Liszt//, 164,175; 6'e5. Schr. VI, 268 s.).

(2) L'éditeur Hârtel à qui il avait offert pour 16,000 francs V Anneau du Nibelwig avait repoussé cette proposition, mais donné à entendre qu'un drame de dimensions ordinaires serait volontiers accepté par lui; Tristan fut en ellet payé 200 louis d'or, dont 100 payables après livraison du premier acte. Des l'origine, Wagner espère qu'un ouvrage « praticable » comme Tristan pourra « lui assurer bien vite de bons revenus et le mettre à fl ot peur quelque temps». (Lettres à Liszt //, 175). »

fini à présent, n'en parlons plus » (i). Dans la même lettre, Wagner annonçait à son ami qu'il se mettait au travail avec le dessein de composer son Tristan le plus rapidement possible. De juillet à septembre, il écrivait, en effet, le poème; et le 3i décembre de cette même année 1857, il achevait l'esquisse musicale du premier acte. Le reste de l'œuvre marcha moins rapidement; pourtant le second acte fut terminé au début de 1859 ®t ^® troisième au mois d'août de la même année.

En abandonnant Siegfried pour Tristan, Wagner avait, comme il le raconte lui-même, l'impression qu'il ne quittait pas, en traitant ce sujet nouveau, le monde poétique où se mouvaient les héros de sa tétralogie. Ses études mythologiques l'avaient amené à croire à l'existence d'une parenté primitive entre toutes les légendes populaires. Il ne fut donc pas étonné de reconnaître un paralléhsme frappant entre la destinée de Siegfried et Brûnnhilde et celle de Tristan et Iseut. « De même, dit-il, que dans l'histoire du langage un mot peut, par suite de l'altération phonétique, donner naissance à deux mots tout à fait distincts en apparence, de même, par suite d'une altération ou transposition de motifs analogue, un mythe unique avait engendré deux variantes fort dissemblables au premier abord. Toutefois la complète identité entre les deux légendes apparaît ma. nifestement : Tristan comme Siegfried, victime d'une illusion qui ôte à son acte tout caractère de liberté, recherche en mariage pour un autre la femme que lui destinait la loi de la nature, et trouve la mort dans l'abîme de maux où le plonge cette erreur. Mais tandis que le poète de Siegfried^ qui s'attachait avant tout à reproduire l'ensemble grandiose du mythe des Nibelungen, ne pouvait

(1) Lettres à Liszt, //, 173, 178.

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