‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 85 sur 135 · ANALOGIES ENTRE LES LÉGENDES DE SIEGFRIED ET TRISTAN · texte numérisé non relu

ANALOGIES ENTRE LES LÉGENDES DE SIEGFRIED ET TRISTAN

décrire que la mort du héros succombant à la haine vengeresse de la femme aimée qui se sacrifiait avec lui, le poète de Tristan a pris pour sujet principal la description même des tourments auxquels les deux amants, une fois que leurs yeux se sont dessillés, sont condamnés jusqu'à leur mort. Dans Trisfan s'épanouit, largement et clairement développée, l'idée qui se dégage déjà très xietlement le Siegfried, mais n'est exprimée que par Briinnhilde, seule consciente de la situation : l'idée de la mort par détresse d'amour » (i).

Voyons d'un peu plus près comment se posait pour Wagner le problème psychologique et moral qu'il avait l'intention de traiter dans son Tristan.

Un trait tout à fait caractéristique du credo de Wagner, vers 1849, en matière de morale, c'est la haute valeur qu'il attache à l'amour sensuel, à l'attrait instinctif qui pousse l'homme vers la femme. Pour lui, ce fait purement naturel est l'essence même de tout altruisme, la base de toute moralité ; tout autre amour dérive de l'amour entre homme et femme ou est une copie de cet amour. Il est donc faux, selon Wagner, de regarder l'amour sensuel comme une forme particulière de l'amour et de s'imaginer qu'à côté de cette forme, il en ©st d'autres plus pures et plus hautes : c'est l'erreur dans laquelle tombent les métaphysiciens qui méprisent les sens et placent r« esprit » avant la « matière » ; ils imaginent je ne sais quel amour suprasensuel dont l'amour sensuel ne serait qu'une manifestation imparfaite. Mais il est à parier, dit Wagner, que ces gens là n'ont jamais connu le véritable amour humain et que leur mépris s'adresse uniquement à l'amour animal, à la sensualité animale.

(1) Ges. Sclir VI, 2G7 s.

L'amour humain, comme nous l'avons vu plus haut (p. 190), est la satisfaction complète de l'égoïsme dans l'abdication totale de cet égoïsme. C'est l'amour seul qui donne naissance à l'être humain complet. .L'homme isolé, la femme isolée sont des êtres incomplets ; ils n'arrivent que par l'amour à leur entier développement. L'être humain, c'est donc l'homme qui aime une femme, la femme qui aime un homme : « Seule l'union de l'homme et de la femme, seul l'amour crée (au sens matériel comme au sens métaphysique) l'être humain, et de même que l'être humain, dans son existence entière, ne peut rien représenter de plus sublime et de plus fécond que n'est sa propre vie à lui, de même aussi il ne peut rien faire qui dépasse cet acte par lequel il prend véritablement rang dans l'humanité — l'amour » (1). L'homme accomplira donc sa destinée et trouvera son « salut » en s'abandonnant en toute confiance à la loi naturelle de l'amour.

D'après Schopenhauer au contraire, l'amour est le piège le plus dangereux que la nature tend à l'homme pour le contraindre à propager la vie et, par suite, la douleur. La nature, ayant pour essence même la volonté de vivre, le pousse de toutes ses forces, par l'aiguillon du désir, à se perpétuer. L'amour apparaît à l'animal et à l'homme naturel comme le but suprême de l'existence ; sitôt qu'il a pouvu à sa conservation personnelle, il ne songe plus qu'à courir vers les joies de l'amour. Mais le sage, qui sait que toute vie n'est que souffrance, voit précisémeïit dans les séductions de l'amour le charme puissant et fatal qui embellit par ses mirages trompeurs l'existence humaine et pousse l'individu à assurer bon gré malgré la perpétuité de l'espèce. Il devra donc, à tout prix,

1) Lettres à ROckel p. 28 ; voir aussi Jcsics von Sazarcl/i, p. 51 ss.

LE PROBLÈAfE MORAL DE TRISTAN ET ISEUT 827

refuser à son corps toute satisfaction sexuelle ; il devra, par la chasteté volontaire, nier cette affirmation de la Volonlé qui tend à se prolonger au delà delà vie individuelle. Pour Schopenhauer, l'homîTie ne peut donc espérer sa délivrance que s'il tue impitoyablement en lui tout désir d'amour. C'est, on le voit, la négation radicale de la doctrine professée par Wagner.

Qu'allait faire, dans ces conditions, Wagner lorsqu'en î854 il se convertit au pessimisme? Allait-il renier son ancienne théorie sur l'amour pour adopter en bloc la doctrine ascétique de Schopenhauer ? L'instinct optimiste élait trop fort en lui pour qu'il pût se résoudre à une pareille volte-face. Il reconnaissait à vrai dire que ce qu'il avait jusqu'alors appelé « amour » était en réalité un produit complexe où se mélangeaient, à des degrés divers, deux éléments de valeur très inégale, l'un égoïste et mauvais, le désir, l'autre désintéressé et bienfaisant, la piîié. Il comprenait aussi, par suite, que l'amour véritablement libérateur, cet amour exempt de tout égoïsme qui animait les héroïnes de ses premiers drames, Senta, Elisabeth, Brûnnhilde, n'était autre chose que la plus pure pitié ; que partout où, à la pitié, s'alliait le désir — comme chez Siegfried et Brûnnhilde — .l'amour devenait une puissance destructive et funeste au bonheur de l'homme. Pourtant — et c'est sur ce point qu'il se séparait de Schopenhauer — Wagner ne pouvait se résigner à condamner absolument l'amour instinctif. Pour Schopenhauer, l'amour est toujours malfaisant, car il fortifie toujours la volonté de vivre ; c'est pourquoi il jugeait profondément illogique et mêmeincompréhensibleque desamants, mêmemalheureux, pussent rechercher la mort !« Chaque année, dit-il, on enregistrequelquescasdesuicide par amour; des amants dontla

passion est contrariée se donnent ensemble la mort; pourtant je ne puis comprendre comment deux êtres, qui, sûrs de leur amour réciproque, attendent de ce sentiment la suprême félicité, ne préfèrent pas briser par des démarches extrêmes tous les obstacles qui les séparent et supporter les pires souffrances, plutôt que de quitter, en même temps que la vie, un bonheur tel qu'ils n'en conçoivent pas déplus grand. » Wagner ne voyait pas les choses ainsi. On a retrouvé un fragment d'une lettre qu'il destinait à Schopenhauer et dans laquelle il se proposait précisément de réfuter le passage que je viens de citer et de montrer au grand pessimiste que l'amour instinctif était <( un chemin pouvant mener au salut, à la conscience de soi, à la négation de la volonté » (i). D'après Wagner, la passion sensuelle est bien un agent de destruction et de mort; elle ne guérit point la souffrance, elle ne console pas comme la pitié; mais du moins, au lieu d'exaspé.er chez l'homme le désir de vivre et de le plonger plus avant dans l'illusion universelle, ellele conduit parfois, lorsqu'elle atteint son plus haut degré d'intensité, non pas seulement à se déprendre de lui-même, o renoncer à sa volonté individuelle, mais aussi à deviner, au travers du monde visible et de ses fictions, l'unité réelle de tout ce, qui est, à souhaiter l'abolition de l'individualion, à abjurer le vouloirvivre. Ainsi l'amour mène à la mort mais non à la perdilion, à la « damnation » : il peut être, pour certaines natures, la voie douloureuse du salut; à travers d'effroyables tourments et d'indicibles angoisses, il les soustrait finalement à la domination de la Volonté et les conduit à la paix du nirvana. C'était là chez Wagner une conviction profonde

(1) Ce frajiment d'une lettre inachevée et qui u'a jamais été envoyée à P hopcnliaiicr date probablemeat de 1867 et a été publiée daas les Bayr. biùller, 18.^6, p. 10-t.

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