LE DRAME INTÉRIEUR DE TRISTAN ET ISEUT
puisée non point dans les méditations philosophiques abstraites mais à ses expériences les plus intimes. Son douloureux amour pour Mathilde Wesendonck lui avait enseigné les etîets deslructeurs comme aussi les vertus purifiantes delà grande passion. Et ce drame tout intérieur qu'il venait de traverser, cette « mort par détresse d'amour» qu'il avait véritablement connue lorsqu'au paroxysme de sa passion pour la femme aimée il avait trouvé la force de s'élever au renoncement définitif, il a voulu Texprimcr par l'action et par la musique de son Tristan.
Dans aucun de ses drames, Wagner n'a subordonné au même degré l'action visible à l'action inférieure. Nous avons déjà indiqué dans notre introduction qu'à ce point de vue Tristan peut être considéré comme le type en quelque sorte paradoxal du drame wagnérien. Très simple à l'origin-e, la légende de Tristan s'était enrichie, entre les mains des poètes français, anglo-normauds ou allemands qui l'avaient chantée, d'une foule d'épisodes gracieux ou touchants. Dans ces récits, empreints pour la plupart d'une poésie dont nous goûtons encore aujourd'hui le charme, un dramaturge pouvait trouver sans peine la matière d'une action aussi complexe, aussi touffue, aussi pittoresque qu'il l'eût pu souhaiter. Wagner, qui connaissait l'histoire de Tristan par les traductions de Gotfrid de Strasbourg et de ses continuateurs faites par Kurtz et Simrock, a élagué sans pitié toute cette riche floraison qui s'épanouissait tout autour de la tige principale (1). Avec un ait curieux et raffiné, il
m Sur la légende de Tristan voir le bel article de Gaston Paris {Revue'de Paris, 15 avril 1894, où l'on trouvera (p. 141) une biblioerapliie des principaux travaux publiés pendant ces dernières années sur ce sujet très controversé. A la page 171 et suiv. (;. Paris comp.ire sommiiirement l'œuvre de W.i-ncr à celle de ses devanciers. — On consultera aussi les articles de W. Gollher, Bayr. Blùller, 1SS8, p. 252 ss. et 189», p. 115 ss.
a condensé les motifs essentiels de la légende en un très petit nombre de tableaux symétriquement disposés (i). Il a réduit au strict minimum tous les éléments pittoresques ou épiques de l'action. Il a évité le plus possible les récits de faits ; et quant à ceux dont il ne pouvait se passer, il s'est arrangé de manière à leur ôter tout caractère narratif en les imprégnant d'émotion dramatique" (2). L'expression poétique est, comme l'action elle-même, condensée parfois presque jusqu'à l'obscurité. Comme l'action intérieure du drame est essentiellement sentimentale et musicale, et que la poésie est, de par son essence môme, incapable de décrire la nature intime des émotions qui agitent une âme humaine, de noter les suprêmes extases de l'amour et du désespoir, elle cède à tout instant le premier rôle à la musique. Il y a dans Tristan de longs passages où le vers se résout pour ainsi dire en musique, où il se réduit à n'être plus que le support, presque indifférent par luimême, de la mélodie chantée (3), où le poète, conscient de son impuissance à rendre par des idées claires et logiques le pur sentiment qui chante dans ses mélodies, remplace
(1) Sur la structure du drame de Tristan voir l'article de F. Kôgel, Bayr, Blallcv 1892, p. 257 ss. — Kogel insiste sur ce fait curieux que les personnages sont groupés dans les trois actes avec une étonnante symétrie: ainsi le 2^ acte a pour centre le grand duo d'amour de Tristan et d'Iseut qui est encadré entre deux scènes qui se font pendant : celle d'Iseut et de Urangien d'une part, celle de Tristan et Marc de l'autre ; de même Ki'jgef constate que le 1*=^ et le 3" actes se disposent d'une manière absolument symétrique des deux côtés du deuxième (p. 264 s.)
(2) Voir l'article cité de Kogel, p. 273 ss., ou I auteur montre avec quel art Wagner a su dramatiser son exposition des événements antérieurs à l'action. Ils sont décrits au !<=' acte par Kurvvenal, Brangien et Iseut, au 1" acte d'abord par Tristan et Iseut, enfin pai' Mark. Aucune de ces trois expositions ne forme récit ; chacune est une partie intégrante du drame.
(3) M. Chamberlain {Dus Drania H. Wagncrs, p. 80 s.) cite comme exempde typique l'avertissement de Bi'angien au 2<= acte -< Einsain wachenU in der Nacht,wein derTraum der Liebc lucht, luib'der Emen Riif in Achf, die den Schldfern Schliynmes ahnt, bunge zum Erwachcn mahnl. » Il constate que ces vers no peuvent pas être perçus distinctement à la représenlatioii et il conclut : Die menacldiche Sl'nnine erlont fastnurnocli vie ein inavtikiclirler Klageruf.