‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 87 sur 135 · CARACTÈRES GÉNÉRAUX PU DRAME · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GÉNÉRAUX PU DRAME

la phrase régulière par une série d'interjections entrecoupées, d'exclamations à peine liées entre elles et qui n'offrent plus à l'intelligence qu'un sens extrêmement vague (i). Aucun drame de Wagner ne contredit aussi fortement, au point de vue de l'intrigue comme au point de vue de la langue, lidce qu'on se fait habituellement d'une pièce de théâtre. Il déconcerte les uns par l'extrême simplicité d'une action presque schématique où disparaissent quelques-uns des épisodes les plus justement célèbres de la légende, comme celui de la vie solitaire des deux amants dans la forêt de Morois. Il heurte le gotit des autres par l'obscurité d'une langue elliptique à outrance qui exaspère en général les philologues et les littérateurs, et à laquelle il est à peu près impossible, effectivement, de trouver le moindre charme tant qu'on sépare l'expression poétique de l'expression musicale. Et pourtant il a aussi ses partisans enthousiastes qui admirent l'habileté merveilleuse avec laquelle Wagner a su combiner les ressources de la technique dramatique, de la poésie et de la musique pour arriver à ses fins, ou qui, simplement, se laissent aller sans résistance au charme subtil et inquétant, à l'émotion d'une intensité presque douloureuse qui se dégage de cette œuvre passionnée et troublante.

Mais revenons à l'examen du drame intérieur de Tristan^ et cherchons à préciser l'idée philosophique qui s'en dégage (2).

(1) Voir par exemple la fin du grand duo d'amour du second acte ou la fin du dernier monologue d'Iseut; levers devient, dans ces passages et dans bien d'autres, presque exclusivement « musical » ; le contenu « intellectuel » de ces effusions lyiiijues se réduit à très peu de chose.

(2) Nous n'entendons pas par là déclarer que Tristan est un drame « pliilosopliiqiie ». On a beaucoup discuté sur la question de savoir s'il y a delà pliilosophie ou non dans Tristan, les uns soutenant l'affirmative, d'autres (comme M. Chamberlain) la négative. — A mon sens, il faudrait avant tout s'entendre sur ce qu'on appelle un drame «philosophique». Si l'on veut

L'idée morale qui se dégage en dernière analyse de la légende de Tristan et qui apparaît, plus ou moins dislinclo, dans toutes les variantes sous lesquelles elle nous est parvenue, c'est l'affiimation des droits éternels et imprescriptibles de la passion : au-dessus de la loi écrite, au-dessus des conventions morales qui régissent In vie des sociétés et déterminent les jugements des honu.u^s, il y a la loi « non écrite >> que chacun de nous porte gravée au fond de son cœur et dont les arrêts sont sans appel. « Au-dessus des devoirs ordinaires, notre légende, dit Gaston Paris, proclame le droit qu'ont de s'appartenir malgré tous les obstacles deux êtres que pousse 1 un vert» lautre un invincible et inextinguible besoin de s'unir. Cette nécessité, qui seule les justifie, elle l'a exprimée par le symbole à la fois enfantin et profond du « boire amoureux » : une fois la coupe fatale partagée, Tristan et Iseut ne sont plus libres envers eux-mêmes, ni l'un envers l'autre, et sont libres de tout envers le monde ; pour ac-

dire que Tristan est un « exemple » dr.imati(jue ilestiiié à illustrer la théorie de Schopenhauer nous répondions qu'en ce sens Tristan n'est pas un diarne pUilosopliique : il repose comme tcjutes les œuvres de Wagner sur une intuition et nou sur une idve abstraite: : le défaut caractéristique des drames philosophiques est la froideur; or s il est un drame de Wai^ner qui échappe a ce reproche, c'est bien Tristan! On lui a reproché au contraire de produire un effet presque « pathologique ». — D'autre part, il est absolument certain que Wagner avait parfaitement conscience qu'on pouvait expiinier l'idée maîtresse de Tristan à l'uide des formules philosopliiques de Schopenhauer. Il savait en effet que ses vues intuitives sur l'univers trouvaient leur expression rationnelle adéquate d;ins la philosophie du grand pessimiste de Fiancfort. A ce point de vue, Tristan est indiscutablement « philosophique ». Il l'est peut-être à un autre point de vue encore. L'action de Tristan, avons nous vu, est surtout musicale; le drame est donc surtout contenu dans la pantomime dramatique d'une part et dans sa traduction musicale de l'autre. La traduction verbale de l'action scénique nous parait être parfois un peu abstraite — et cela en raison de l'extrême difficulté que Wagner rencontrait à exprimer par des mots une intuition dramatique dont le caractère était plus particulièrement musical. — Étant donné le sujet de Tristan, tel que Wagner l'avait conçu, il nous semble d"ailleiir> ilif icile qu'il en fût autrement, et il n'y a [las lieu tle s'étomier si le style dis tirades amoureuses de Tristan diffère absolument non seulement de celui des sources légendaires où Wagner a puisé, mais de celui de presque tous les poèmes amoureux spéciiiquement littéraires.

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